Sheikh Yasin Al-Tuhâmi
Egypte
 
  Sheikh Yasin al-Tuhâmi occupe aujourd'hui en Égypte la place qu'occupait au Pakistan Nusrat Fateh Ali Khan. Mûnshid (chanteur religieux) et star du monde baladi (soit traditionnel et rural), il a aussi ses adeptes au cour des villes. Ses cassettes peuplent les échoppes de Haute-Égypte et sa renommée a permis aux formes considérées souvent archaïques du hadra et du dhikr soufi (cérémonies musicales soufies publiques) d'obtenir une certaine reconnaissance à un niveau plus officiel.

Né à Hawatka, dans le village près d'Assiout, en Haute-Égypte, où vit Sheikh Ahmad al-Tûni, Sheikh Yasin appartient à une nouvelle génération. Élevé dans un environnement religieux (son père était l'imam de la grande mosquée d'Hawatka), fasciné par l'art soufi, il s'est initié aux techniques vocales des anciens comme Ahmad al-Tûni, qu'il a longtemps côtoyé...

Alain Weber
 
 
   
 
Concert au Théâtre de la Ville
chronique de Benjamin MiNiMuM 15 oct. 2001


Comme à son habitude, c'est au dernier moment que Sheikh Yassin al-Tuhâmi a décidé du mode (maqam) que lui et ses musiciens allaient employer durant ce concert. Il attend toujours d'être sur le point de rentrer sur scène, car il se fie à Allah et c'est Allah qui lui donne cette inspiration, alors à quoi bon faire des plans sur la comète, si Dieu décide qu'il ne s'agira que d'une étoile filante.

A gauche de la scène deux jeunes percussionnistes, ils sont un peu nerveux et l'on comprendra mieux pourquoi en rencontrant les musiciens après le récital. Le oudiste nous avouera que le joueur de derbouka du groupe a eu un accident en se rendant de l'hôtel au Théâtre de la Ville et qu'ils durent lui trouver un remplaçant en quelques heures.

Sur la gauche Samey Gaber Sheha (ney, flûte de roseau), Mustafa Ramadan El Rawy Mandour (kamanga, violon) et Mohamed Farghaly Mohamed Hassan (oud) entament l'introduction. Avant Yassin al-Tuhâmi, la musique soufie d'Egypte ne possédait pas d'introductions. Aujourd'hui elles permettent au mûnshid (chanteur religieux) de se pénétrer de la musique avant de laisser sa voix s'envoler. Quand il arrive sur scène, il salue l'assistance, s'assied et sort son bracelet de prières. Peu à peu son corps devient la musique et sa tête la suit comme un ballon entraîné par le ressac de la mer. Puis il se lève, applaudit les musiciens, se racle la gorge, et entame sa prière. Il vit chacun des mots qu'il prononce, passant du souffle au chant, des pleurs aux cris.

Au deuxième chant, c'est le violon qui prend la tête du taqht. Le violoniste glisse son archet sur ses cordes avec ferveur, les autres instruments lui servent de tremplin. C'est par de discrets applaudissements que Sheikh Yassin indique qu'il va prendre la parole. Sa voix profonde envahit tout l'espace et dialogue avec Allah. Il semble le tutoyer et ne rien lui cacher, de son amour comme de ses doutes.

L'introduction de chaque chant est emmené par un instrument différent et l'on prend conscience du talent de chacun des musiciens. Ney, kamanga et oud ont en commun avec la voix du mûnshid d'être à la fois parfaitement maîtrisés et totalement libres dans leurs nuances expressives. Même si, pour palier au manque de répétitions des percussionnistes, Mohamed Farghaly Mohamed Hassan est obligé de tirer de son oud plus de rythmes que de mélodies.
Quand arrive la dernière partie du concert les musiciens, ils nous l'avoueront après coup, sont un peu inquiets car les places de la derbouka et du reqq (tambourin) sont particulièrement, primordiales. C'est un hadra, une danse incantatoire soufie, une des cérémonies ouvertes au peuple où hommes et femmes peuvent venir se joindre aux musiciens pour partager l'instant mystique. Sheikh Yassin libère le micro de son pied et se lance avec fougue dans une longue incantation. Sur ses lèvres revient cycliquement cette preuve d'amour, "Habibi". Un "je t'aime" qui se prononce parfois entre amants, mais qui s'adresse avant tout à Allah car, comme le disent les soufis, si tu n'aimes pas Dieu, tu ne peux aimer personne. Du coin de l'oil, le maître surveille la progression rythmique et donne de discrètes indications quand le tempo doit s'accélérer. Mais pour percevoir ces détails il faut être attentif car, à l'oreille, la musique n'exhale que passion et ardeur.
Avec la prédominance du rythme, la salle s'agite, le public frappe dans ses mains et certains spectateurs se lèvent pour danser. La musique se transforme en échelle céleste dont chaque instrument constitue un palier sur lesquel peut s'appuyer Sheikh Yassin. Du galop des percussions aux trilles aériennes du ney, la voix du mûnshid s'inscrit dans chaque mouvement tout en amenant l'auditoire encore plus haut, terminant son concert dans le proche voisinage de l'extase.
Sitôt les dernières notes estompées, l'homme, habitué à de rapides décompressions, accueille avec simplicité l'hommage enthousiaste de spectateurs montés sur scène pour l'embrasser. A ce moment il sait qu'il a réussi à illustrer le mot d'ordre de sa soirée " Paix, amour et fraternité " en démontrant au public parisien l'authentique proximité des termes Islam et Salam (paix).

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