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Concert au Théâtre de la Ville
chronique de François Bensignor 15 déc. 2001
En cet après-midi aux portes de l'hiver, on se réjouit de retrouver la scène du Théâtre de la Ville transformée en salon de musique. Malgré son vaste espace, une atmosphère de proximité finit toujours par s'imposer à l'occasion des concerts orientaux. Les tapis précieux (issus de la collection Yves Mikaëloff) qui recouvrent l'estrade sur laquelle s'installent les musiciens y est sans doute pour quelque chose. Mais ils ne seraient que le décor d'un tableau figé si la musique ne les faisaient s'envoler dans les airs comme dans un conte des Mille et une nuits.
Irrésistible appel au voyage, les mélodies enchevêtrées du rubâb de Ustad Rahim Khushnawaz et du dotâr de Guédâ Mohammad nous projettent au milieu de la sécheresse continentale entre les murs blanchis d'une "tchaïkhana" (maison de thé) ou sous un dais dans le jardin d'une villa aux abords de Hérat. En ce pays de plaine, les notes claires s'évadent loin. L'effet résonateur, façon banjo, de la peau tendue sur la caisse profonde du rubâb, donne une certaine hauteur à son discours. On y reconnaît la même intensité qui luit dans l'il des Afghans, le même sens de l'intégrité porté naturellement par ces gens du désert, une conscience aiguë d'être homme au milieu du chaos de la pierre. Bien que pétrie d'influences indiennes et persanes, la musique de ces Afghans de l'Ouest, locuteurs du persan, s'en tient à la simplicité de l'essentiel.
Cette musique joyeuse, en lien avec les traditions rurales et assez peu portée sur les modes propices à l'introspection, s'adresse au cur plutôt qu'à l'intellect. Jamais embarrassée de circonvolutions ni retour sur elle-même, elle procède de la chevauchée à travers les espaces immenses des grands plateaux afghans. Le rythme y joue une place prépondérante. D'abord impulsé par le plectre lançant la mélodie sur le rubâb, il est commenté, enrichi par le tabla indien de Yusuf Mahmoud. Mais celui qui lui donne la qualité circulaire de son mouvement, c'est Guédâ Mohammad, prodigieux virtuose du dotâr. Avec une caisse de résonance réduite, ce luth à long manche équipé de cordes sympathiques demeure dans un registre de sonorités beaucoup plus discrètes que son compagnon le rubâb. Un contraste qui est l'une des clés de la beauté de cette musique. Pendant que le rubâb semble livrer à haute voix les dits des chants épiques, le dotâr produit cette énergie céleste nourrissant la vision des derviches. En solo vers le milieu du concert, Gédâ Mohammad, par la force de son inspiration, nous offre une occasion rare d'entrevoir ce mystère.
Invité surprise, le chanteur Abdolvahab Madadi rejoint le trio pour clore le concert. Le velours de sa voix apporte une nouvelle dimension à ce moment musical d'exception. Fermant les yeux, on se laisse porter par cette musique élaborée pour le plaisir des sens. Et l'on forme des vux pour que l'art musical remplace rapidement l'assourdissant déferlement de feu qui a meurtri l'Afghanistan.
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