| |
Concert au Théâtre de la Ville
chronique de Benjamin MiniMuM 9 nov. 2002
I l faut une grande force pour maintenir en vie cet univers fragile et splendide qui oscille entre rêve et réalité. Le Djangar est une épopée qui raconte l'histoire d'un pays où les hommes jouissent d'une harmonie idéale entre eux, mais aussi avec la nature et l'univers.
Cette force, Okna Tsahan Tzam la possède, elle s'est éveillée dans le creux des songes, où cet ex-ingénieur atomiste se voyait chanter l'histoire chère à son peuple kalmouk. Alors l'énergie onirique a supplanté l'énergie atomique, la lutte des neutrons et des protons a cédé la place à l'étonnante danse des notes du chant diphonique "khöömii" conduite par les accords du tuupshur.
Autant la massive silhouette du barde kalmouk inspire la robustesse, autant la frêle apparence de Enkh Jargal dit Epi évoque la souplesse. Les yeux de cet ancien élève du conservatoire d'Oulan Bator sont injectés de malice. En début d'après-midi, à l'issue d'une rencontre avec des enfants venus interroger les deux musiciens sur leurs spectaculaires traditions, le mongol a terminé la présentation en leur faisant chanter "Frère Jacques", comme pour renvoyer les jeunes français à leurs propres racines
A dix-sept heures, les deux musiciens s'installent sur la scène du TDV.
Tsahan Tzam est vêtu d'une tunique pourpre, couleur favorisant l'émanation de bonnes vibrations.
Le tuupshur a beau être un instrument rudimentaire, il possède toutes les qualités requises à l'évocation de la riche tradition du Djangar. Sans être encombrant, ce cordophone est suffisamment robuste pour être transporté à cheval. Ses deux cordes représentent l'homme et la femme et sous les doigts du kalmouk, ils unissent leurs cris pour composer les accords ancestraux. Okna attaque son chant par des notes plus basses que la terre alors que s'élèvent des harmoniques aussi aiguës que des aiguilles. De ces sons extrêmes se dégagent une grâce étrange qui transporte l'auditeur au milieu d'une steppe que domine une lune aux éclats diamantins.
Cette technique unique Epi la possède totalement. Avec moins de puissance mais plus de nuances, sa voix évoque tour à tour celle d'un enfant, d'une femme ou d'un vieillard. Il s'accompagne d'un mérin kour, instrument qui, malgré ses deux seules cordes, rivalise sans complexe avec un violoncelle. A l'extrémité du manche est sculpté la tête d'un cheval car autrefois l'archet du mérin kour était fabriqué à partir des crins de l'équidé. Et Epi le fait galoper ou trotter à sa guise.
Les deux artistes se partagent de longues plages en solitaire puis se rejoignent vers la fin du spectacle. Tsahan Tzam chante et joue, Epi caresse les cordes de son mérin kour, le paysage s'élargit. Les chevaux courent à travers les herbes folles et les étoiles filent autour de l'astre de nuit.
Lorsque ce double récital s'achève, les deux hommes échangent un sourire complice. Le voyage qu'ils viennent de nous faire parcourir n'est pas près de s'estomper et il y a peu de risque à parier que cette nuit le bruit des sabots rythmera les rêves de nombreux membres de l'audience.
|
|