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Concert au Théâtre de la Ville
chronique de François Bensignor 1er déc. 2001
L es premiers coups d'archets nous projettent en un clin d'il dans ce curieux espace temps de la musique qui se joue des époques et des lieux. La scène est dépouillée de tout décor. Pourtant les mélodies dessinent les images fugitives d'une place de village, d'un parquet de bal autour duquel s'assemble la petite foule d'un dimanche de printemps. Rien d'apprêté dans cette danse, pas de rubans, de fanfreluches. Juste un bon rythme pour donner des fourmis dans les pieds et l'envie de tourbillonner. On sent bien la virtuosité qui anime les doigtés de Laszlo Porteleki et Mihaly Sipos sur leurs violons, mais elle ne sert qu'à égayer la mélodie qui nous décoche de beaux sourires de jeune fille. Peter Eri tente en vain de cacher les éclairs de ses yeux sous le rebord de son chapeau, collant l'oreille à son alto qu'il tient sur sa poitrine. Daniel Hamar manie sa contrebasse comme la barre d'une chaloupe descendant le Danube au gré du vent portant. Et au moment précis où Laszlo, dans un sourire, envoie une grande illade à Mihaly, chevelure blanche et moustaches ondulées, leurs archets symétriques reprennent en chur leur va et vient.
L'air est bien chaud de notes quand Marta rejoint le quatuor, en robe de soie sobre et chignon. Sa voix, comme la clé vers un autre univers, révèle une dimension nouvelle. On la regarde fasciné, comme ces petits oiseaux au ramage splendide dont on ne cesse de s'émerveiller. On s'interroge sur le mystère de cette ondulation cristalline, de cet étrange effet de vibrato qui fait varier la note tenue autour de son épicentre en une série de reflets inattendus. Accompagnée juste par une longue flûte, elle nous révèle une ancienne mélodie collectée par Bella Bartok. Plus tard, elle nous ravit de la beauté poignante d'un très vieux chants Moldaves. Pour l'y accompagner, les violons laissent place au bouzouki, au luth koboz et à une sorte d'épinette, Marta ponctuant chacun de ses couplets d'un beau solo de flûte.
Invité de Muszikas, comme lors de leur dernier passage au Théâtre de la Ville, Toni Arpad, veste blanche, cravate noir et rouge, vient nous régaler de cascades d'arpèges sur son cymbalum. Nul ne donnerait soixante douze ans à ce virtuose épanoui, qui s'y entend fort bien à improviser sur des suites populaires. Progressivement la fête gagne, les curs s'échauffent. Un couple de danseurs, Ildiko Toth et Zoltan Farkas, bondit sur le parquet. La jupe bleue sombre vole sur le jupon blanc. Les talons claquent et des petits coups de sifflets stridents fusent sous la moustache de l'homme, pendant que Marta module de petits cris pour stimuler la danse. Si l'on reconnaît parfaitement les formes musicales dont les Tsiganes hongrois ont fait la base de leur style, on est saisi de les entendre interprétées sous cette forme plus retenue. Ainsi préservées de l'écueil du pathos et de la virtuosité gratuite, elles en viennent à sonner avec une justesse de ton, un naturel, qui rend leur qualité très rare.
Abordant la sortie après ce beau voyage, on a la conviction d'avoir assisté à l'un des meilleurs concerts de cette fin d'année.
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