| |
Concert au Théâtre de la Ville
chronique de François Bensignor 12/13 oct. 2002
C 'est à Lord Krishna que le doux maître de la flûte bansuri dédie le concert de cet après-midi du samedi 12 octobre. Demain, pendant que d'autres Parisiens se rendront à la messe, les âmes mélomanes pourront se livrer à la contemplation en l'écoutant jouer des raga-s du matin.
Plaisir de retrouver cet homme simple, affable. Malgré ses merveilleux talents d'artiste et sa profonde connaissance musicale, il se garde d'afficher une attitude condescendante, de se poser en tout puissant guru comme le font volontiers certains de ses pairs. Vêtu sobrement de noir, il s'assoit au bord de l'estrade, ses pieds nus posés à même la scène. Pas de démonstration de coquetterie : on devine juste sous la chemise quelques colliers rituels et parfois fuse l'éclat d'un diamant à son doigt. Hariji, comme l'appel affectueusement Christian Ledoux, s'adresse au public en ami : " Good evening friends ! " Présente ses accompagnateurs : Yogesh Samsi au tabla, Rupak Kulkarni et son propre fils Rakesh aux flûtes bansuri, Bhavani Shankar, enfin, que le maître salue comme l'un des meilleurs joueurs de pakhawaj, tambour oblong à deux faces, qui possède une sonorité particulièrement sèche et puissante. Après quelques phrases d'introduction du maître en l'honneur de Krishna, " sans qui la musique n'existerait pas ", le public apaisé s'abandonne à la musique comme le sable aux vagues de la mer montante.
La flûte démarre très bas, comme des profondeurs. Son fabuleux pouvoir d'évocation fait naître des visions de gravures hindouistes. Un arbre se dresse au milieu d'une verte prairie. Chaurasia serait-il ce flûtiste rayonnant qui joue, appuyé sur le tronc, ou bien n'est-ce qu'un rêve en hologramme tatoué sous la paupière ? Les harmonies des deux autres flûtistes balaient le voile des cils. Hariprasad entreprend la déclinaison d'une gamme simple qu'il fait progressivement chanter, entraînant sur son erre les deux jeunes pousses grisées du vent de la musique qui s'envolent chacune en toute liberté.À son entrée, le pakhawaj semble placer des pierres plates sous les pas des danseuses, les charmantes "gopies". Les muses de Krishna se rassemblent sous l'effet des trois flûtes, qui forment une spirale pendant que danse le Dieu bleu. Sans limite apparente, l'inspiration de Hariji s'élève encore avec un thème sur trois notes. Puis il revient, voix et souffle mêlés dans la rondeur du bambou. Disparu derrière un rocher, Krishna réapparaît, entièrement transformé, pour un dernier envol.
À peine accordé, le tabla rejoint la course de la flûte sur un thème familier. La mélodie, d'une douceur exquise, apporte la sérénité, entraînant à nouveau la seconde puis la troisième flûte dans un jeu d'harmonies quasi sensuelles. Celle de Rakesh s'épanouit dans un cycle soliste. Hariprasad dessine alors une vallée de la mémoire, où il développe l'idée du thème. Un solo de Yogesh sert de ponctuation, une frappe vive, voire heurtée. Puis la musique se délie pour s'épanouir en un très beau poème musical sous les doigts délicats du maître. Encore une légère cavalcade du tabla et le public épanche sa joie en ovations.
Le thème du raga du soir qui succède est exposé avec beaucoup de tendresse par Chaurasia. Son fils le suit jusqu'aux modulations les plus complexes. Les deux percussions se lancent ensemble dans le rythme, pakhawaj en pizzicati et tabla en répons. Une fois remonté à la source du raga jusqu'à en présenter sa trame narrative, l'ensemble va gravir un nouveau palier. Alors s'affirme le brio du virtuose, lissant la mélodie avec l'onctuosité de sa flûte. Bientôt, le rythme s'accélère, un dialogue superbe s'établit avec les percussions, le tabla particulièrement délié, volubile. Hariprasad Chaurasia semble être sur un nuage. Par instants, les deux flûtes le rejoignent vers l'unisson, sur lequel il pourra se poser après un merveilleux envol.
Tonitruant, le pakhawaj s'installe dans l'espace du théâtre pour un solide solo. Mais la voix mélodieuse de la flûte attire à elle la musique en prémices à la danse de Krishna. Les musiciens, pris dans le tourbillon sont prêts à s'emballer, mais Chaurasia les tient court, faisant durer le plaisir du désir. Puis il tire toute sa troupe au sommet d'une vague sublime de poésie. Tout en s'accélérant, la musique a atteint un niveau indescriptible. À présent, on dirait qu'une tout autre voix, nouvelle, surnaturelle, est en train de sourdre de l'ensemble. Peut-être le chant de Krishna lui-même ?… Voilà Chaurasia qui laisse le bansuri pour la petite flûte, celle justement que l'on voit dans les gravures, posée aux lèvres du Dieu bleu… Tant de beauté ne peut se conclure qu'en apothéose.
Ayant achevé son concert par une magnifique interprétation de "Bahari", Hariprasad Chaurasia sert maintenant dans ses bras un auditeur assidu des spectacles de musique indienne au Théâtre de la Ville : la guitariste John McLaughlin, encore tout transporté par ce qu'il vient de vivre. Hariprasad l'a promis, il reviendra l'année prochaine.
|
|