Sheikh Habboush & L'Ensemble Al-Kîndi
Syrie
 
  Un concert de l'Ensemble Al-Kindi sous la direction de Julien Jalaleddine Weiss est toujours l'occasion de découvrir les plus belles voix du monde arabe. Installé depuis quelques années dans un ancien palais mamlouk du vieil Alep, ce maître du qanoun, suisse alsacien, consacre désormais son temps aux trésors de la musique arabe.

Ce concert marquera la première venue en Europe de Sheikh Habboush, né en 1957 dans une famille religieuse et mélomane. Il est un des rares chefs de confrérie soufie à avoir pu, développer sa vocation lyrique plus que sa vocation théologique. Son père l'a choisi, parmi ses nombreux frères, non seulement pour son élan spirituel mais aussi pour la beauté de sa voix. Il lui permet d'étudier à l'âge de dix ans auprès du maître Abdel Kader Hadjar. A seize ans, Ahmed chante dans les maouled avant de devenir mounshid professionnel à vingt ans. A trente deux ans, il prend finalement la succession de son père.

Sheikh Habboush sait transmettre l'extase mystique wajd à son auditoire grâce à son charisme étonnant. Son enthousiasme et sa passion se libèrent dans l'expression jubilatoires de ses vocalises. Etre à la fois chantre soliste (mounshid) et Sheikh est fort peu courant dans les traditions initiatiques des confréries soufies de Syrie. A l'instar des nombreuses confréries d'Alep, lieu de dévotion, de formation et d'émulation pour les jeunes chanteurs, il reçoit, un jour par semaine, ses adeptes, artisans ou commerçants du souk. Sa zawiya est une vaste maison traditionnelle du vieil Alep, dans le quartier des ferronniers. Autour de l'inévitable patio central et de son bassin se trouvent les chambres où logent ses quatre femmes et ses vingt trois enfants. Une grande pièce rectangulaire couverte de tapis est consacrée au rituel hebdomadaire : un concert spirituel (samaa), composé de suites vocales d'anashids dinyia (chants mesurés), de qaçidas et d'ibtihals (improvisations vocales solistes) ; puis le zikr, scansion répétitive du nom de Dieu sur un ostinato progressant par degrés jusqu'à la transe, accompagné de percussions, douff et cymbales. Une ambiance que Julien Weiss aime à partager. Ce concert, né d'un projet musical entre les deux hommes, témoignera de leur amitié profonde, soudée par la musique.

 
 
   
 
Concert au Théâtre de la Ville

chronique de François Bensignor 7 déc. 2002


Cette soirée qui coïncide avec la fin de la période du ramadan n'est pas exempte d'une certaine solennité. Le répertoire mystique des chants soufis élaboré par le Sheikh Habboush, chef de la confrérie Qaderi d'Alep, et Julien Weiss, qui dirige l'ensemble Al-Kindi, se prête au recueillement et à l'élévation mystique.

Vêtus de blanc, Hasan Altnji, Abdel Kader Masarani, Ali Akil Sabah, Zakaria Mahyeddin, Rabe Jawdhdak et Mohamed Yahya Hamami, les six "munshîddin" - ainsi que l'on nomme les interprètes de chants sacrés des cérémonies rituelles soufies comme le "dhikr" - sont habitués à accompagner la voix du maître a cappella. Mais pour cette prestation particulière, en dehors de l'enceinte de la "zawia", où se réunit la confrérie, et devant un public pour une bonne part non musulman, deux instruments se greffent au qânun (cythare) de Julien Weiss : le oud (luth) de l'Egyptien Mohamed Qâdri Dalal et le riqq (tambourin à cymbalettes) d'Adel Shams El Din, membre fidèle de l'ensemble Al-Kindi.

C'est sous la forme du "maouled" - cérémonie qui célèbre la naissance du prophète Mohamed - que débute la soirée. Abdel Kader Masarani, assis à la droite du maître, entonne des prières et le chœur s'élève au moment des réponses. L'oud et le qânun se joignent bientôt à l'accompagnement. Les prières achevées, vient le temps de la "wasla", une suite comprenant une introduction instrumentale suivie de "mouwashshahat", poèmes chantés comprenant une alternance de strophes et de refrains, qui font l'objet d'ornementations (c'est le sens même du terme "mouwashshah").

Ponctuant le silence de son tempo tour à tour mat et cristallin, le riqq trace les premiers appuis de la trame musicale, sur laquelle s'égrainent les arabesques du qânun et du oud. Entraîné vers une course vive, le rythme ralentit pour accueillir l'unisson grave et profond du chœur, portant la voix du maître jusqu'à son épanouissement soliste. De son timbre clair, Sheikh Habboush semble tirer la trame du rythme afin de lui rendre l'élasticité nécessaire à son interprétation. Il peut maintenant s'aventurer dans les méandres délicats du quart de ton, porté par la puissance d'un chœur parfaitement accordé. La nef musicale est à présent en son pouvoir. Il laisse libre cours à l'ensemble, reprend les rênes, distribue les rôles et laisse monter sa voix au plus haut de la gamme dans les moments d'extase. Alors les têtes s'envolent…

Pour le "taqsim", Julien Weiss donne le meilleur de sa virtuosité au qânun. Et pour son improvisation vocale, la "qaçida", Sheikh Habboush se surpasse. Lorsque le chœur manifeste la reprise du rythme avec le nom d'Allah, Mohamed Yahya Hamami se lève pour entamer sa danse de derviche. Ses gestes sont très beaux, lents, souples, maîtrisés : bras croisés sur la poitrine, puis bras droit vers le ciel et bras gauche vers la terre, puis les deux mains sur les épaules. Il tourne et tourne encore, tête inclinée, puis relevée, le regard fixe, droit devant lui. Il s'abandonne au tourbillon de la danse, son esprit semblant s'évader par la cheminée de son long chapeau rouge en forme de tuyau. Ses mains reviennent à sa large ceinture puis couvrent son nombril. À présent, on dirait qu'il vole. Le chœur scande et module le nom de Mohamed, puis s'accélère en même temps que le chant gagne en beauté. Des youyous fusent de la salle, des mains battent le rythme et le danseur tourne toujours plus vite… puis s'arrête brusquement ! D'un coup sa vaste robe blanche qui flottait dans le vent s'enroule sur ses jambes. Bras croisées sur la poitrine, il salue, accueille l'ovation comme un tuteur qui lui permet de rester droit.

La seconde partie est consacrée au "dhikr", moment privilégié de la cérémonie, où le chœur chante les fameuses syllabes qui sont à l'initial de toute action chez les Soufis : " la ilaha illallah " (la traduction française la plus courante "il n'y a de dieu que dieu" escamote la dimension profondément mystique du son produit par la répétition des "a"). Il y a là une force qui vous entraîne bien au-delà de toute description. Au gré des "maqamat", ces fameux modes autour desquels s'organise la musique arabe classique, nous franchissons des paliers successifs vers les transports de cette extase artistique, de cette transe mystique recherchées au cours du "dhikr". Un instant, j'ai vu le ciel se dégager. Mon esprit se trouvait au sommet d'une montagne s'imprégnant de l'air pur et du bleu infini… Les mélodies aiguës de Sheikh Habboush avaient atteint leur but.

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