Zeina Abirached : "Témoigner était pour moi un besoin impérieux"

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Bande dessinée  - Interview

Aujourd'hui ouvre la nouvelle exposition du Musée de l'Histoire de l'Immigration au Palais de la Porte Dorée. Intitulée "Albums, bande dessinée et immigration, 1913-2013", elle présente les créations de très nombreux dessinateurs et notamment, celles de la Libanaise Zeina Abirached, qui a pris le temps de nous parler de son travail ...

Zeina Abirached est une dessinatrice et auteure de bande dessinée d’origine libanaise. Elle vit à Paris depuis 2004. Dans son travail, elle parle de la guerre civile qui a touché le Liban, de ses souvenirs, de son pays, avec une distance et un humour désarmants, capable de nous faire oublier, pour cinq minutes, la réalité. Peu à peu, le témoin oculaire se transforme en conteuse, une conteuse aux cheveux un peu fous et dont la poésie touche les petits comme les grands.

 

 

Quelles ont été vos premières influences et références en matière de bande dessinée ?

Zeina : Enfant, j’étais au Liban. Ce que l’on pouvait trouver en matière de BD était surtout de la BD franco-belge : Tintin, Astérix, Lucky Luke, Gaston beaucoup, enfin Franquin. Ça, c’était au départ. C’est grâce à ces bandes dessinées, en déchiffrant les phrases dans les phylactères, que j’ai commencé à lire le français. Pendant la guerre, on n’avait pas tellement accès à ce qui était édité au même moment. Ce n’est qu’après la guerre qu’on a pu le découvrir. Il n’y avait qu’une seule librairie à Beyrouth qui apportait des bandes dessinées françaises, et un peu américaines. C’est là que j’ai découvert le travail de l’Association. D’un coup, je suis passée de la bande dessinée franco-belge à – en vrac – Tardi, Marc-Antoine Mathieu, et David B. Un véritable choc esthétique et émotionnel. David B et Tardi étaient assez important pour moi, avec toutes ces questions : raconter la mémoire, travailler sur une histoire personnelle en noir et blanc… Ce sont des choses qui m’ont beaucoup influencée.

 

 

Donc le premier rapport à la bande dessinée, ce serait plutôt ce moment là, lorsque vous découvrez cette librairie, plutôt que les bandes dessinées franco-belges ?

Zeina : En fait, il y a le fond : Hergé et Frankin. J’avais 20 ans lorsque j’ai lu David B et Tardi pour la première fois, donc c'était le moment où je commençais à avoir envie de parler de certaines choses. C’était une sorte de déclencheur. Et pour situer, puisqu’on me compare souvent à elle, je n’ai découvert Marjane Satrapi qu’en arrivant en France en 2004, pour chercher un éditeur. J’avais déjà un avant-projet, mes deux premiers livres étaient faits. Et du coup, je me heurtais beaucoup à cette réaction. J’ai découvert Persepolis comme ça.

 

Comment se décide-t-on à dessiner sur un sujet tel que l’immigration ?

Zeina : Pour l’instant, dans mes livres, j’ai surtout raconté mes souvenirs d’enfance, pas tellement l’immigration. C’est quelque chose de très récent, qui n’a même pas un an. Voilà neuf ans que je suis là, et je pense qu’au départ j’avais vraiment besoin de travailler sur mes souvenirs. Il faut dire qu’à Beyrouth, enfin au Liban d’une manière générale, nous n’avons pas fait de travail de mémoire sur cette guerre civile. Du coup, je ressentais une sorte d’urgence. J’avais besoin d’écrire. Tout cela débloque des choses et me permet de dire que ça a existé, parce que officiellement, c’est l’amnésie totale. J’ai l’impression d’écrire et de dessiner pour essayer de comprendre ce qui nous ait arrivés. Au départ, je ne suis pas une grande dessinatrice, c’est surtout l’histoire qui compte.

 

© Zeina Abirached

 

Y a-t-il une volonté de témoigner, presque historiquement ? C’est une grande formule bien sûr, prenons cela dans le sens de témoin oculaire de quelque chose qui a eu lieu et qui a une forte importance…

Zeina : En fait, c’était un besoin impérieux, c’était urgent de dire « Ça s’est passé, arrêtons de faire comme si ce n’était pas le cas ». Et je pense que pour ma génération c’est particulier… Je suis née en pleine guerre et quand ça s’est arrêté, j’avais dix ans. J’étais donc trop jeune pour participer au débat, à la reconstruction. En gros, je me suis retrouvée à vingt ans avec une ville nouvelle [NDLR PARIS], un peu déconnectée de tout ce que j’avais connu et des récits de mes grands parents. Il y a comme une étape manquante que j’ai besoin de reconstruire par le biais de l’écriture, faire un lien entre toutes ces époques de Beyrouth.

 

Y a-t-il une génération d’artistes, la vôtre, qui est dans cette même démarche : que ce soit en littérature, musique, théâtre, etc. ?

Zeina : Tout à fait ! Ma génération et la génération précédente aussi. Il y a beaucoup d’écrivains, de romanciers, de gens de théâtre, même des musiciens et des cinéastes. Disons que comme officiellement on a installé une amnésie sur cette guerre civile, c’est vital. Pour te donner une idée, à l’école, les livres d’Histoire s’arrêtent dans les années 50, donc il ne s’est rien passé officiellement. Et c’est encore le cas aujourd’hui. Alors bon, ça fait des années qu’ils travaillent sur une version officielle de la guerre civile mais ça ne s’est pas encore fait. Et si on veut être très honnête, ce n’est pas encore terminé, ceux qui ont fait la guerre civile sont encore là, et si ce n’est pas eux, ceux sont leurs enfants, leurs neveux… S’il fallait vraiment écrire ce qu’il s’est passé, il y aurait beaucoup de problèmes… Ce serait compliqué de concilier tout le monde. La parole a justement était prise par les artistes et les écrivains. L’art est le seul lieu dans lequel on peut s’exprimer. La génération de dessinateur est quant à elle assez récente, nous n’avions pas de formation dans la bande dessinée.

 

Il y a une tradition graphique libanaise ?

Zeina : De dessins de presse et de caricatures, essentiellement. Plutôt satiriques, mais il n’y en a pas beaucoup. En gros, il y a deux auteurs qui sont publiés au Liban : Mazen Kerbaj et moi-même. Mais les choses bougent depuis quelques années. Par exemple, l’école dans laquelle on a fait nos études, a créé un master de bande dessinée. Donc il y a des gens qui sont formés aujourd’hui, il y a deux fanzines, etc. Mais nous n’avons pas de tradition libanaise, mes influences sont des influences occidentales. J’ai souvent réfléchi à la question cela dit, et par rapport à cette tradition orientale, au dessin de Satrapi… Je me suis rendue compte que dans nos deux pays, en Iran et au Liban, nous n’avons pas de tradition de dessin, et que toutes les deux nous avons regardé ce qui se passait à l’étranger. Il se trouve que moi j’ai été très marquée par le travail de David B, et elle, elle a commencé avec lui. Et ce qui est fou, c’est que David B lui-même s’est inspiré de l’art graphique perse, arabe, indien… Donc ce qui est intéressant c’est que comme nous n’avons pas de référants sur place, nous avons toutes les deux – mais  je ne sais pas pour elle si c’est véritablement le cas –  avons été influencées par des choses qui venaient de chez nous. Je trouve que c’est un beau détour. Après, il est vrai que le noir et blanc rappelle la tradition calligraphique, toutes ces choses très graphiques que j’ai absorbé, même inconsciemment, quand j’étais gamine.

 

L'Ascension du haut mal, David B©

 

Y a-t-il des auteurs BD engagés qui ont pu vous inspirer ? De la presse satirique par exemple ?

Zeina : Pas tellement… J’avoue.

 

Du coup, cela a-t-il un lien cet aspect faussement léger dans votre travail ? Dans Je me souviens, Beyrouth, par exemple, il y a un côté très dédramatisant. Pourtant, malgré la légèreté du ton, le propos pèse sur le lecteur.

Zeina : Je lis beaucoup. Et je pense qu’il y a aussi ce désir de raconter qui vient au départ. Je n’avais jamais pensé au fait de devenir dessinatrice, simplement raconter une histoire. En dessin, j’étais bien embêtée parce que l’histoire était là et qu’il fallait que je trouve un moyen de dessiner. Donc je pense qu’au départ, c’est vraiment l’histoire le socle.

 

Qu’est-ce qu’apporte le dessin que la littérature n’a pas ?

Zeina : Au moment de Beyrouth Catharsis, mon tout premier livre, j’avais besoin de dessiner cette ville de Beyrouth qui était en train de disparaitre, puisqu’on était en pleine reconstruction. Le dessin venait un peu comme pour rattraper le temps, pour rattraper ce changement, cette destruction. Et cela peut sembler paradoxal, puisque nous étions en pleine reconstruction, mais beaucoup de choses ont été détruites pendant celle-ci. Quelque chose nous filait entre les mains et le dessin venait pour réparer ça. Et ensuite, bien sûr, j’ai pris du plaisir à jouer du rapport du texte à l’image.

 

La littérature toute seule aurait pu être un moyen envisageable ?

Zeina : Peut-être que j’oserais un jour… C’est une envie. En ce moment j’écris une fiction inspirée de faits réels qui se passe au Liban, mais dans les années 60, et je prends un plaisir fou à écrire. Ce qui fait la force de la bande dessinée est véritablement le rapport du texte à l’image, ce qu’on montre et que l’on ne dit pas. En littérature, on est obligé de décrire des choses qui peuvent être insoutenables. Comme il y a un ping-pong entre le texte et l’image, on peut arriver à dire des choses de manière plus facile. Evidemment, il y a le parti pris de l’humour et de cette fausse naïveté… Mais on peut toujours exprimer ces choses fortes simplement en les suggérant. Par exemple, dans Le Jeu des Hirondelles, la guerre est constamment hors-champ. On entend la guerre mais on ne voit pas l’horreur frontale.

 

Y a-t-il une portée pédagogique dans votre travail ?

Zeina  : Je ne sais pas… Ce qui était conscient comme choix, c’était l’envie d’une portée universelle, tout en étant à Beyrouth dans les années 80. Donc je voulais sortir de tout ça, je voulais que ça touche tout le monde. En fait, je crois que j’ai fait ce que j’ai pu, parce que c’était déjà assez difficile comme ça de récupérer les souvenirs et d’accepter de dire ces choses-là.

 

Pour vous, personnellement, il y a un vrai travail à faire pour revivre ça et le mettre sur papier…

Zeina : Oui… On est sorti du silence, on a jamais parlé de tout ça, dans ma famille ou même dans la société. Ce n’est, non pas tabou, mais un sujet difficile à aborder. De toute façon, je ne voulais pas tomber dans quelque chose de trop dramatique, je voulais être dans la pudeur, dans la concision, dans quelque chose de très efficace. Mais ce qui est intéressant dans ce que tu dis concernant la portée pédagogique, c’est que Le jeu des Hirondelles a été publié au Liban par un éditeur de livres scolaires français. À la fin du livre, ils ont mis un livret explicatif pour travailler avec le prof. C’est assez génial de savoir que mon travail rentre dans les écoles et que, potentiellement, ça puisse remplir ce vide qu’il y a dans les livres d’Histoire.

 

 

Zeina Abirached au Salon francophone du livre de Beyrouth© 

 

L’immigration est un mot aux significations multiples, de la plus concrète à la plus abstraite. Quel est votre rapport intime à ce mot ? Qu’implique t-il pour vous à un niveau strictement personnel ?

Zeina : C’est tellement compliqué ces histoires d’appartenance... Je suis arrivée en 2004 et je me souviens très bien du moment où j’ai fait ma valide pour aller en France, c’était en août. J’avais droit à 25 kilos de bagages, j’avais 25 ans. Je me disais que c’était comme si j’avais droit à un kilo par année vécue. À chaque fois que je mettais quelque chose dans la valise, j’avais l’impression qu’on me posait la question : « Qu’est-ce que tu amènerais si tu allais sur une île déserte ? » et en fait, je suis partie comme ça, dans cette idée d’arrachement. Et à aucun moment je me suis dit « Mais Paris n’est pas une île déserte ! » et ce qui te manque tu vas le construire sur place. Et ça, ça a pris du temps. Mais tout cela ne répond pas tout à fait à ta question, c’est une pirouette. Mais aujourd’hui je ne me sens plus comme une étrangère. En fait, je suis passée d’un stade où je n’étais pas chez moi ici et où, une fois au Liban j’étais la parisienne, à une sorte de stabilité. Aujourd’hui je me dis qu’au contraire, je me sens chez moi dans les deux endroits. On se crée une sorte d’équilibre. Et je pense que le mien est beaucoup lié à l’écriture.

 

 Propos recueillis par Annabelle Gasquez

 

 

A voir sur le web :

Le site officiel de Zeina Abirached

L'exposition Albums - Bande dessinée et immigration. 1913-2013

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