Tinariwen, d'un désert l'autre

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Musique - Actualité

Pour échapper au chaos du conflit dans le Nord-Mali, Tinariwen a dû s'envoler vers un autre désert, américain, pour enregistrer "Emmar", l'un de ses plus beaux disques. Récit ...

Tinariwen, d'un désert l'autre
Leur précédent album, l'acoustique Tassili (2011), leur a valu un Grammy Award. Une consécration survenue au moment où le peuple dont ils sont les plus célèbres porte-paroles, les Touareg, basculaient dans le chaos du conflit dans le Nord-Mali. Tinariwen a dû s'envoler vers un autre désert, américain, pour enregistrer Emmar, l'un de ses plus beaux disques ...
 
 
Contacter les membres de Tinariwen à l'heure actuelle s'apparente à un jeu de pistes. Pour joindre Ibrahim ag Alhabib, l'un des fondateurs du groupe et sa figure la plus charismatique, Patrick Votan, le manager français du groupe depuis cinq ans, use de la stratégie suivante : « J'appelle un mec le soir à Timiaouine, dans le sud algérien, ou bien à Tessalit, à l'extrême nord du Mali, qui monte sur la colline proche de la base militaire française pour avoir du réseau : “Ok, Ibrahim va peut-être venir dans deux jours”. Je prends des rendez vous comme ça. Avant, les membres du groupe avaient des téléphones satellites, mais ils ne s'en servent plus : si tu te fais prendre avec par les armées maliennes ou françaises, ils te considèrent comme un terroriste... ».   
 
C'est un euphémisme d'écrire que le chaos dans lequel est plongé le nord du Mali depuis deux ans a eu des retentissements sur la vie des membres du groupe, aujourd’hui éparpillés aux quatre coins des déserts maliens, nigériens ou algériens. En dépit de la profonde période de troubles vécue par le peuple touareg dont Tinariwen demeure l'un des porte-drapeaux les plus reconnus sur la scène internationale, le groupe a décidé d'aller de l'avant. Et de persister dans ce qu'il fait de mieux : la musique. « C'est l'arme des Tinariwen », nous avait déclaré Eyadou Ag Leche, bassiste du groupe, lors de son passage à Paris en novembre 2012. 
 
 
 
 
 
 
Une tournée aux Etats-Unis au printemps 2013, une dizaine de dates entre Texas, Nouveau-Mexique, Nevada et Californie, permet de réunir les musiciens et d'intercaler des jours de studio. Après deux concerts à Cincinnati puis à San Francisco, le groupe se pose dix jours à Joshua Tree, dans le sud-est de la Californie : vaste maison à l'orée du désert, bardée de matériel d'enregistrement loué pour l'occasion. « L'idée, c'était de retrouver le son et l'esprit du premier album [The Radio Tisdas Sessions, 2000], explique Patrick Votan. Les albums suivants avaient été produits en studio, de manière assez conventionnelle. Là, tout le monde a enregistré en même temps, voix, percussions et guitares. Je voulais produire le disque live et capter la magie qui opère quand ils jouent tous ensemble ». Des musiciens américains admirateurs de longue date du groupe touareg en profitent pour jammer et apporter des « touches d'ambiances, de la matière sonore », à l'instar de Josh Klinghoffer, guitariste des Red Hot Chili Peppers, ou une dimension onirique ou ancestrale comme le violoniste et joueur de pedal steel de Nashville, Fats Kaplin.  
 
Après une première session, le groupe poursuit la tournée, avant de revenir à Joshua Tree finaliser l'enregistrement. Trois semaines en tout, trois prises par morceau, dont vingt six ont été gravés et onze retenus. Le mixage est confié à Vance Powell, collaborateur de Jack White, dont l'idée est de conférer « une dimension mystérieuse, plus sombre, un peu hendrixienne, au son du groupe, sans pour autant le dénaturer. L'album a été fait sur console et bande analogique, avec beaucoup de micros d'ambiance. L'idée était qu'on y entende le désert ». Objectif accompli : le groupe n'avait peut-être jamais été aussi bien capté que sur Emmar (« la chaleur » ou « la tension » en tamashek), les strates de son accentuant l'hypnotisme et la sensation d'espace au cœur de sa musique. 
 
Quant à chercher des prises de position tranchées face aux troubles qui continuent de secouer leur territoire (1), mieux vaut ne pas s'emballer : les textes d'Ibrahim sont subtils, poétiques, volontiers métaphoriques. Plus jeune d'une vingtaine d'années et auteur de l'excellente première chanson de l'album, Toumast Tincha, Eyadou ag Leche est plus enclin à prendre la parole. « La révolution ne date pas d'hier, mais de 63 (2), nous avait-il dit en 2012. Depuis, on reste dans l'attente d'une solution intelligente de la part des gouvernements. Les accords de 91 (3) n'ont pas été appliqués, la population au nord se sent abandonnée par l'Etat malien : il n'y a aucun hôpital, seulement une présence militaire. Cela fait cinquante ans que les gens réclament leur liberté, donc ils ont pris les armes... ». Si Eyadou va jusqu'à affirmer que le groupe « est aux côtés du peuple touareg, donc du MNLA », qui revendique l'indépendance du Nord-Mali, Patrick tempère aussitôt : « Ibrahim ne dira jamais une chose pareille, pas plus qu'Hassan [Ag Touhami, autre membre fondateur du groupe]. Le point important, c'est que Tinariwen représente la promotion de la culture tamashek et celle des peuples nomades en général, souvent ghettoïsés et dépossédés de leur territoire. On essaie d'aller jouer dans tous les déserts à travers le monde pour parler de cette problématique, car le nomadisme ne plait à personne, surtout quand la terre est riche en ressources... ».  
 
La sobriété de la parole de ses leaders permet de relativiser le principal stéréotype qui colle aux basques du groupe depuis son émergence internationale en 2000 : celui des kalachnikovs que ses membres auraient troquées contre des guitares. Andy Morgan, manager du groupe de 2005 à 2009 et en cours d'écriture d'un livre sur l'histoire de Tinariwen, remet les choses en perspective : « En réalité, les membres fondateurs du groupe ont fait sept mois de guerre en trente ans de carrière [au cours du soulèvement touareg de 90-91]. Ils ont ensuite eu la possibilité de rentrer dans les rangs de l'armée malienne et quasiment tous ont refusé. Ce ne sont pas des soldats. Il faut équilibrer cet aspect de leur existence, sans le nier. Quand j'écoute leur musique, je n'y entends pas de coté martial, mais quelqu'un qui chante sa douleur. Leurs textes revendiquent des valeurs comme la paix, la liberté, le courage, la dignité. Ils reflètent le rêve des Tamasheks de pouvoir vivre tranquillement dans leur désert, sans influence étrangère. Sauf que parfois, quand on essaie d'instaurer son rêve, cela devient un cauchemar... ».
 
Bertrand Bouard
 
A écouter :
Emmaar de Tinariwen (Coop/Pias) 
 
Notes :
1 La rébellion touareg a annoncé le 29 novembre son intention de reprendre la guerre contre l'armée malienne
2 Date de la première insurrection touareg contre le pouvoir malien, trois ans après l'indépendance du pays 
3 Signés à Tamanrasset (Algérie) le 6 janvier 91, ces accords mirent un terme à la seconde insurrection touareg en échange d'une démilitarisation du nord par l'armée malienne 
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