Romuald Hazoumé : "Le 21ème siècle sera forcément le siècle de l’Afrique"

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Art et Création - Interview

Le 9 octobre s'ouvrira au Musée Dapper "Initiés", une exposition sur l'art traditionnel des masques du bassin du Congo, complété par les créations d'un artiste bien de notre temps : Romuald Hazoumé. Le sculpteur béninois nous parle de son travail ...

Romuald Hazoumé : "Le 21ème siècle sera forcément le siècle de l’Afrique"
Dans le cadre d' "Initiés", une exposition sur l'art traditionnel du bassin du Congo, le Musée Dapper s'est offert un contrepoint pertinent : quelques créations de Romuald Hazoumé. Ce scuplteur béninois qui s'est fait connaître en transformant des bidons en masques nous parle de son travail et de sa vision de l'Afrique ...
 
 
 
 
 
Dans l’interview que vous nous avez accordée en 2011, vous vous décriviez comme « un « arè », un artiste itinérant dans la culture yoruba, dont l’art est au service de la  communauté ». Cette tradition des « arès » est-elle ancienne ? 
 
Romuald Hazoumé : C’est la tradition des gens qui ont des connaissances et qui partagent avec les autres peuples de la région. A cette époque, la région était divisée en royaumes. Quand un roi n’avait pas un bon tisserand, il demandait à son collègue de lui envoyer un fils de tisserand capable de perpétuer cette tradition chez lui. A cette époque-là, il y avait des « arès » dans toutes les techniques : le bronze, le tissage, la sculpture sur bois, … Moi, je perpétue cette tradition. Je vis ici et je tiens à cet héritage, que d’autres veulent effacer volontairement, en habitant en Europe. Ils sont gênés qu’on dise d’eux qu’ils sont des artistes africains. Ils n’ont plus rien qui vienne de l’Afrique. Si on appartient à ce groupe d’artistes africains reconnus internationalement aujourd’hui, si on a notre place là, on doit porter un discours intéressant pour le monde. On le fait en restant un « arè » mais un arè des temps modernes, qui voyage, qui ne reste pas sur place. Parce que c’est ça, la tradition des arès : le arè arrive sur place, il apporte son savoir puis ses enfants transmettent son savoir à une autre culture beaucoup plus loin. C’est une connaissance qu’on transmet, normalement, de père en fils. Un exemple, ce sont ceux qui font les tissus qu’on appelle « les tissus de là-haut », les « tissus de dieu ». Ils vivent encore au Nigéria et ils continuent de travailler avec la technique originelle, sans artifice.
 
C’est donc une tradition qui est très liée à l’artisanat …
 
Romuald Hazoumé : Non, il ne faut surtout pas mélanger. A l’époque, ce n’était pas de l’artisanat, c’était de l’art. Ce sont les œuvres de ces arès qu’on trouve désormais dans les musées. C’étaient des artistes. Ces tisserands faisaient des pagnes qu’aujourd’hui, on ne trouve plus : absolument extraordinaires. Aujourd’hui, il est presque impossible de les imiter. Les bronziers du Bénin étaient des arès. On ne peut pas les appeler « artisans » parce que, quand on parle de l’artisanat, on ne parle plus des arès mais de gens qui ont détourné la tradition pour reproduire des objets. Ces artisans ont une connaissance qu’ils exploitent à fond mais ce ne sont plus de vrais créateurs. Chez les Bamouns du Cameroun, les sculptures destinées à la royauté, ce n’est pas n’importe quel sculpteur qui les réalise. Le roi convoque les meilleurs sculpteurs, les plus créatifs.
 
 
 
 
 
Vos créations aujourd’hui sont plutôt principalement constituées de détournement et d’ordonnancement d’objets industriels, comme les bidons. Mais vous dessinez également …
 
Romuald Hazoumé : Je ne fais pas que dessiner. Je fais des photos, de la peinture, des films. J’utilise les supports liés à ma culture. Je me sers des bidons comme d’un support pour parler de la culture yoruba, de ce qu’il y a de plus important pour les Yorubas : le fa, la géomancie divinatoire. C’est ça qui est la base de mon travail. Mais je m’y réfère de plusieurs manières, au travers de plusieurs mediums. Je vous donne juste un exemple : vous voyez ce bidon, sur lequel il y a de la peinture blanche, et cet autre, qui est rouge. Il faut savoir que c’est lié à un trafiquant qui transporte de l’essence sur une mobylette. Il a autour de lui 420 litres d’essence. Il peut prendre feu d’un instant à l’autre. Alors, qu’est-ce qu’il fait ? Il s’entoure de la plus grande protection : il a un vaudou qui aime le rouge et le blanc. Il met cette protection sur ces bidons pour que Shango veille sur lui. En regardant le bidon, je peux savoir à qui il appartient, quel est son patrimoine cultuel. Parce que c’est marqué au tréfonds de lui. Même ceux qui se disent catholiques ou musulmans aujourd’hui, ils ont ces couleurs dans leur tête, ils sont nés avec ça, ils ne peuvent pas l’oublier. Pour avoir une protection, le trafiquant va à l’église mais il s’entoure aussi des couleurs de son vaudou. Le fa, c’est la base, c’est notre bible à nous. Moi, je fais la même chose que le fa. A travers le bidon, je montre cette culture yoruba, cette tradition qui est très forte mais aussi je réponds au questionnement du peuple d’aujourd’hui, au questionnement de la survie.
 
C’est se méprendre que de croire que je ne fais que du « bidonnage », comme certains le disent. Je viens de faire un film qui a beaucoup de succès, un petit film de 15 minutes, une pièce d’art : j’ai créé une ONG pour collecter de l’argent chez les pauvres au Bénin pour aider les pauvres en Occident. En quinze minutes, ça me permet de faire le tour des problèmes que nous avons, au Bénin comme en Occident. Je voulais parler de cette croyance : le blanc est notre solution, le blanc est une banque. Or, nous sommes riches. Si on n’était pas riche, on ne prendrait pas trois femmes. C’est qu’on a les moyens de subvenir à leurs besoins. Si on n’était pas riche, on n’aurait pas quatorze enfants. Le problème, c’est qu’on ne se rend pas compte de notre richesse. Le film revient sur cette réalité : au Bénin, tu vois à chaque coin de rue des panneaux d’ONG. Tout le monde crée une ONG pour s’en sortir. Ca brouille la vision. Il y a très peu de gens aujourd’hui sur la terre qui voient que le vingt-et-unième siècle sera forcément le siècle de l’Afrique. Partout, la croissance a disparu. Mais, en Afrique, la croissance est là. Ce n’est pas dû aux dirigeants, qui pillent l’Afrique. C’est dû à un dynamisme de la population, qui essaie de se débrouiller. Un jour, ce sera aux Africains d’aider les Occidentaux, parce que nous aurons les moyens de les aider …
 
 
 
 
 
Pour finir, les Français ont-ils une chance de voir votre travail dans les prochains mois ?
 
Romuald Hazoumé : Oui, il y aura une expo à la fondation Dapper de quelques masques. Ils veulent faire une expo sur les initiés. Je tiens à rajouter quelque chose : je me souviens que, dans votre journal, j’avais parlé de Stéphane Hessel. Il vient de mourir. Je salue sa mémoire. Je tiens à lui tirer un coup de chapeau en soulignant que ce type a compris ce que c’était que l’ « amour ». Il n’a fait que se battre pendant des années pour l’amour. L’amour, c’est le respect de l’autre, le fait d’être juste (il a été un juste), le fait d’avoir compris que, par ses mots, même s’il n’avait pas de solution à tout, il pouvait dire aux gens : « ne restez pas les bras croisés, battez-vous avant qu’il ne soit trop tard ». Je salue sa mémoire …   
 
 
Vous n’exposez pas que vos œuvres. Vous exposez aussi celles que vous collectionnez … 
 
Romuald Hazoumé : Je ne suis pas collectionneur. A une certaine époque, pour la presse internationale, j’étais le seul artiste béninois. Ça m’énervait énormément parce qu’il y avait d’autres artistes dont il fallait parler. Certains tombaient dans l’alcool, certains n’avaient plus les moyens d’avancer, … Moi, je pouvais les aider. C’est ce que j’ai fait. Comme ils manquaient de moyens, moi, je leur ai passé des commandes.  Certains, que  j’ai tiré par les bras, ont mieux compris le marché que moi et sont devenus mes ennemis aujourd’hui. D’autres ont compris que leur intérêt, c’était de travailler. Finalement, ce que j’ai fait a fait sortir des gens de leur trou. Toute la communauté a suivi. Il y a de nouveaux talents qui ont été découverts par ce biais et je continue. Et, quand on vient me voir avec une idée aussi belle que celle de la fondation Zinsou, je prête ces œuvres avec plaisir.
 
 
Propos recueillis par Claire Fréchet

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