Rafael Coutinho : "Nous vivons l'âge d'or de la BD brésilienne"

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Bande dessinée  - Interview

Avec ses 288 pages, "Cachalot" est le genre de pavé qui fait des vagues dans l'étroite mare de la bande dessinée. Son ambition est colossale : hisser le roman graphique au niveau des plus grands romans tout court. La réussite est telle qu'il faut parler de "chef d'oeuvre". La bonne nouvelle est que ce livre n'est pourtant pas le seul dans son genre au Brésil, où la BD semble renaître. Le dessinateur Rafael Coutinho évoque son travail mais aussi celui de ses compatriotes …

Rafael Coutinho : "Nous vivons l'âge d'or de la BD brésilienne"

Avec ses 288 pages, Cachalot est le genre de pavé qui fait des vagues dans l'étroite mare de la bande dessinée. Son ambition est colossale : hisser le roman graphique au niveau des plus grands romans tout court (il se trouve que Daniel Galera, son scénariste, se fait également publier par Gallimard) ou du cinéma le plus visionnaire (on songe souvent, en le lisant, à Antonioni). Belle aspiration, belle réussite : six récits vertigineux y sont génialement liés par un dessin intense, unique. La bonne nouvelle est que ce livre ne serait pourtant pas le seul dans son genre au pays de Jorge Amado, où une véritable révolution est en cours. Rafael Coutinho, son dessinateur, qui n’est pas pour rien le fils de Laerte, l’un des maîtres de la bande dessinée locale, évoque son travail et celui de ses compatriotes ...

 
Définissez-vous ce livre, co-signé par un romancier, comme un « roman graphique » ?
 
Rafael Coutinho : Le terme « roman graphique » se popularise au Brésil, alors que ce genre a peu été travaillé par les éditeurs locaux. Nous (c’est-à-dire le petit milieu de la bande dessinée brésilienne) en avons beaucoup parlé quand le livre est sorti : la parution de Cachalot coïncide avec une nouvelle culture, incarnée par des livres d’un grand format et des histoires étendues. Au Brésil, nous lisons des romans graphiques européens et nord-américains depuis les années 80 mais ce n’est que maintenant que nous commençons à en produire. Pour moi, tout cela n’a pas beaucoup d’importance : Cachalot est un livre. Mais je suis très heureux de faire partie de ce nouveau moment de la production nationale.
 
 
 
 
Votre livre est décrit comme un portrait d’un « Brésil contemporain et urbain miné par une violence sourde » mais l’action se déroule également en France et en Espagne. En quoi ce livre est-il particulièrement brésilien ? N’est-il pas une réflexion universelle et intemporelle sur la solitude et la peur ?
 
Rafael Coutinho : Nous n'avons pas fait ce livre dans le but de représenter quelque chose d’explicitement national. Nous nous sommes concentrés sur ce qu’on voulait raconter, sur la structure, la façon de lier les six histoires ensemble, les dilemmes internes des personnages, … Mais je sais que Daniel et moi-même sommes des auteurs qui cherchent à développer des réflexions à partir de ce qu’ils vivent. Notre point de départ, c’est l’intime. C’est quelque chose de naturel pour nous deux. Cette universalité est venue naturellement, je crois, à la fois de notre désir de parler de quelque chose d'humain et de rappeler que, lorsqu’on  pénètre les pensées d’individus du monde entier, on y trouve la même matière émotionnelle. Mais comme je l'ai dit, nous n’avons pas eu besoin d’en discuter longuement, c’est venu naturellement dans la création des histoires.
 
 
 
 
Du Brésil, vous ne montrez que des lieux où se croisent des personnes plutôt fortunées. Pourquoi ? Parce que la vacuité y est plus grande ?
 
Rafael Coutinho : Non. Les pauvres aussi deviennent dépressifs, se sentent seuls ou sentent un vide dans leur cœur. Cela n’arrive pas qu’aux riches. Notre production culturelle – qu’il s’agisse du cinéma, de la littérature ou des arts en général – vend, depuis déjà un certain temps, une image du Brésil tournée vers la pauvreté et la misère. Elle présente le pays de façon quasi monothématique et écarte d'autres questions relatives à la vie des Brésiliens. Je trouve cela très contraignant de ne voir que la pauvreté comme source de création. D'autres en ont parlé ou en parlent excellemment et le jour où je voudrais vous raconter quelque chose à propos de la pauvreté, je le ferais sous un angle moins évident. Je parle pour moi, Daniel a d'autres idées sur le sujet, mais je sais que nous partageons la même envie de chercher les aspects les moins balisés de notre culture et de la psyché humaine, les voies les moins courues de la création d’histoires. Il y a beaucoup plus en jeu que l'aspect social quand nous racontons une histoire …
 
 
 
 
 
Dans le livre, il est beaucoup question de création artistique. Un personnage est acteur, un autre sculpteur, un troisième écrivain, … C’est le fruit de longues discussions avec Daniel Galera sur la différence entre vos pratiques artistiques ?
 
Rafael Coutinho : Non. Nous avons simplement pris des idées écrits dans d’anciens cahiers et, en même temps, nous en avons écrit de nouvelles. Nous ne nous sommes rendu compte que peu à peu du chemin que nous prenions. Le titre même, Cachalot, et l’apparition de la baleine viennent de processus instinctifs (notamment de coïncidences, d’idées qui ont surgi des rêves, …). Le fait est que le jour où j'ai rencontré Daniel, nous avons décidé de faire un livre ensemble. Il y a quelque chose qui s’est passé immédiatement, puis, lui et moi, nous nous sommes lancés dans ce processus qui a pris deux ans et demi sans savoir exactement qui était l'autre. J'avais lu quelques-uns de ses livres auparavant et il connaissait certaines de mes histoires. Mais le livre est le résultat de ce processus étonnant : nous nous sommes découverts au travers des histoires que nous nous racontions. Nous sommes très différents à bien des égards et je pense que l'art est notre principal point commun.
 
 
 
 
Quelle a été votre part de création dans ce livre ? Est-ce vous, par exemple, qui avez suggéré les transitions par l’image d’un récit à l’autre ?
 
Rafael Coutinho : Nous avons tout créé ensemble, des ébauches aux scénarios complets, en passant par les dialogues, les croquis et les esquisses des pages. À toutes les étapes, chacun exprimait son avis et participait intensément. Daniel m'a suggéré des séquences entières de dessin, des positions de caméra, et j'ai écrit des scènes entières moi aussi. Tout dépendait de l'approbation de l’autre, tout a été examiné, commenté, fractionné, dans un échange constant d'idées et de suggestions. Au fur et à mesure que les contours du livre se précisaient, c’est l'histoire elle-même qui nous disait ce qui pouvait ou ne pouvait pas en faire partie. Je n'ai jamais travaillé avec quelqu'un comme ça et je suis très reconnaissant à Daniel de tout ça. Bien sûr, chacun avait une expérience plus grande dans sa spécialité, Daniel avec le texte, moi avec le dessin, mais cela n’a jamais provoqué de conflit. Cachalot est le fruit d'une exceptionnelle générosité : chacun a laissé son partenaire pénétrer dans son domaine et se sentir tout à fait à l'aise de proposer tout ce qu'il voulait … 
 
 
 
 
« Beaucoup de poésie et pas beaucoup d’histoire » dit Hermès à Moacyr après avoir lu son scénario. Quand vous avez lu le scénario de Daniel Galera, c’était l’inverse : il y avait beaucoup d’histoires et vous deviez apporter la poésie ?
 
Rafael Coutinho : Je ne pense pas que le texte de Daniel manque de poésie. Au contraire, il est à la fois poétique, sec et droit, avec une maîtrise profonde de la langue. De nombreuses dialogues ont été coupés (et souvent par Daniel lui-même) lorsque le dessin réalisé à l'encre était fini. Couper le texte avec l’idée que l'image parle d'elle-même est extrêmement difficile pour un scénariste, et à mon avis, très poétique. 
 
 
Sur votre blog, on peut voir de nombreuses illustrations destinées à des couvertures de romans brésiliens. En faîtes-vous beaucoup ? 
 
Rafael Coutinho : C'est quelque chose de nouveau, même si j’ai fait d'autres couvertures dans le passé. Récemment, j’ai fait les couvertures des livres de Jennifer Egan publiés en portugais par l'éditeur Intrínseca, en plus de la couverture du roman graphique de Rafael Rocha Campos, Deus, essa Gostosa et des couvertures des livres que je publie sur mon label, Narval. J'aime ce travail et je suis très heureux quand je suis appelé pour cela. C’est un grand honneur de donner un « visage » au livre d’un autre auteur. 
 
 
 
 
Que conseillez-vous d’écouter tandis que l’on lit Cachalot ?
 
Rafael Coutinho : Haha, je ne sais pas. Chaque histoire a sa propre musique pour moi. Avec Daniel, nous avons échangé de nombreux disques et des suggestions pendant que nous faisions connaissance et que nous faisions le livre. PJ Harvey, Randy Newman, Of Montréal, de très vieux blues américains, Martina Topley Bird, Nick Cave, Cat Power, Bonnie 'Prince' Billy, ... Voilà les disques que nous écoutions à ce moment-là, mais je ne sais pas si sont les bonnes musiques pour le livre, je préfère que chacun trouve la sienne …
 
 
Connaissez-vous les frères Gabriel Ba et Fabio Moon ? 
 
Rafael Coutinho : Oui, nous sommes très proches.
 
Cette année, deux des meilleures bandes dessinées que nous avons lues venaient du Brésil. Il s’agissait de la vôtre et de Daytripper de  Gabriel Ba et Fabio Moon. Y a-t-il au Brésil une scène très active en matière de bande dessinée ? Faut-il s’attendre à d’autres excellentes surprises en provenance du Brésil ?
 
Rafael Coutinho : Wow! Quelle bonne nouvelle ! Et oui, il y a beaucoup d'excellents livres qui sont publiés ici. Notre marché est encore très réduit par rapport à la France mais nous vivons une époque d'essor, un nouvel âge d'or (le premier était dans les années 80, lorsque la bande dessinée d'auteur pour adultes a explosé pour la première fois). 
Bon, l’or, nous ne l’avons pas encore au fond des poches : il n’y a pas des centaines de livres publiés et il est encore trop difficile de vivre de la bande dessinée dans le pays. Mais il y a une croissance importante dans le milieu. Permettez-moi de donner quelques noms d'artistes brésiliens … Gabriel Goes lancera l'année prochaine une adaptation d'un livre du grand Nelson Rodrigues, un écrivain brésilien des années 50 et 60. Rafael Grampá, nous l'espérons, lancera une grande saga l'année prochaine (elle devrait être publiée en France). Il y a aussi Tiago El Cerdo (qui a été très apprécié par Cyril Pedrosa quand il est passé ici), Stêvz, Mateus Acioli e Heitor Yida (deux dessinateurs incroyables qui dessinent ensemble - et qui vont lancer Salalé, qui devrait faire beaucoup de bruit l'année suivante), plus Odyr Berardi, Diego Gerlach, Gustavo Duarte, Danilo Beyruth, Eduardo Medeiros, ... Ces listes sont très dangereuses parce que vous finissez par ne parler que des gens que vous aimez le plus ou qui sont proches de vous mais, en réalité, nous vivons un moment de pleine expansion ici. Chaque jour, il y a trois nouveaux grands dessinateurs qui surgissent ! La scène indépendante est en grande forme ici …
 
 
 
 
Propos recueillis par François Mauger et traduits par Elise Kamm
 
A lire : Cachalot de Daniel Galera & Rafael Coutinho, éditions Cambourakis
 
Et aussi sur le web :
- le blog de Rafael

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