Michel Le Bris : "La littérature est d'autant plus vivante qu’elle dit le monde"

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Litterature - Interview

Le biographe de Stevenson veut préserver une littérature connectée au monde. Pour ce faire, il est devenu, entre autres, l'animateur du Festival Etonnants Voyageurs qui se déroule à Saint-Malo du 18 au 20 mai. Premier volet d'un long entretien avec Michel Le Bris ...

Michel Le Bris : "la littérature est d'autant plus vivante qu’elle dit le monde"

Michel Le Bris est romancier. Mieux vaut commencer son portrait ainsi, sans quoi il pourrait disparaitre sous ses autres casquettes : spécialiste de Stevenson, historien de la flibuste et de la conquête de l’ouest, infatigable défenseur des littératures d’ailleurs et animateur du plus défricheur des festivals littéraires, "Etonnants Voyageurs". Entre l’édition de cet événement qui vient de s’achever à Brazzaville et celle qui se prépare à Saint-Malo, l’écrivain est revenu sur ses combats. Premier épisode de ce long entretien ...

 

 

Nous parlons de « musiques du monde » et vous de « littérature-monde ». D'où vient cette expression ?


Michel Le Bris : En fait, l’idée de « littérature-monde » est l’idée fondatrice du festival Etonnants Voyageurs. En 1993, l’édition s’intitulait « World fiction ? ». Quand les journalistes m’ont demandé comment traduire cela, j’ai répondu « littérature-monde ». Le trait d’union est l’espace de l’œuvre à inventer. Cette notion de « littérature-monde » exprimait notre ras-le-bol des modes littéraires françaises de l’époque : d’un côté, la contemplation de son nombril, confondu avec le centre du monde, de l’autre, les littératures formalistes des avant-gardes auto-proclamées, qui considéraient que la littérature n’avait pas d’autre objet qu’elle-même, qu’elle était un pur jeu formel. Je voulais dire une chose extrêmement simple : la littérature n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle dit le monde. Et particulièrement à ce moment-là : au début des années 90, après la chute du mur de Berlin, un monde disparaissait, un autre arrivait. Mon expérience de l’époque étudiante me soufflait que ce sont les artistes qui donnent à voir et à entendre l’inconnu du monde qui vient.

 


C’est une intuition que vous avez depuis toujours ?


Michel Le Bris : Quelques jours avant mai 68, un éditorialiste du Monde avait signé cet édito resté célèbre : « La France s’ennuie ». Personne n’avait rien vu venir parce qu’il n’y avait pas le moindre article dans le Monde sur le free jazz, sur le rock, sur la BD, sur la nouvelle science-fiction (Philip K. Dick et compagnie), sur le nouveau polar, … Rien de tout ça n’avait droit de cité. Ou alors sous la forme d’un article vaguement sociologique : pourquoi le public a-t-il cassé des chaises au concert de Vince Taylor ? Que se passe-t-il dans notre belle jeunesse ? Toute la contre-culture, ils l’ignoraient mais, nous, on la vivait. 68, c’est le moment où le couvercle a sauté, tout simplement. C’est toute une génération qui vit dans un monde en couleurs, qui ouvre la porte et voit un monde en noir et blanc, le monde de Jean Gabin et des vieilles Citroën. Elle a eu un mouvement de recul, elle a dit « Non merci, ce monde-là, vous vous le gardez ». Il ne faut quand même pas oublier ce qu’était le statut des femmes à l’époque, la pudibonderie invraisemblable de l’époque ! Dans les halos dorés de la nostalgie, on oublie que c’était un monde de vieux cons, au sens strict. La jeunesse, autant étudiante que dans les usines, a dit « Non à ce monde de vieux cons ». On n’avait pas envie de vivre ça, c’est tout. Mais, ce refus, on le vivait depuis dix ans à travers la contre-culture.

 

Vince Taylor, Twenty Flight Rock

 


Et aujourd’hui ?


Michel Le Bris : C’est pareil : les artistes disent la nouveauté du monde dix ans avant qu’elle n’arrive. Je savais bien dans les années 90, à travers ce qu’il se passait en littérature ailleurs, que les débats littéraires en France étaient dépassés. Au festival, on a parlé de la révolution littéraire en Inde dix ans avant qu’elle ne soit admise dans les journaux. On les a fait venir, ces auteurs. Ils étaient en train de dire le monde qui venait et c’était absolument passionnant. Etonnants Voyageurs, c’est ça : une littérature dans un rapport d’incandescence avec le monde.

 


En mars 2007, avec quelques confrères, vous avez signé dans Le Monde, justement, un manifeste « Pour une littérature-monde en français ». Quel a été son effet ? Le monde revient ?


Michel Le Bris : Oui. C’est quelque chose que je disais dès 1990. Nous voulions faire venir à Saint-Malo le monde entier. On disait entre nous : « encercler Saint-Germain des Prés par le reste du monde », en faisant venir tous ces auteurs et les confrontant à des auteurs … Quand on dit « le pouvoir du milieu littéraire » … Le milieu littéraire, ce ne sont pas les écrivains, ce sont les journalistes et les médias qui font l’opinion dans un arrondissement à Paris. Mais, si vous rassemblez les marginaux, tout d’un coup, ils font une sacrée majorité. C’est comme ça qu’on a fait découvrir des écrivains voyageurs comme Nicolas Bouvier. Maintenant, il est considéré à juste titre comme l’un des grands écrivains du vingtième siècle mais il était complètement inconnu. S’il a été reconnu, c’est parce que c’était dans la sensibilité de l’époque. L’époque était prête à accueillir ces auteurs-là. La réponse du public a dopé les écrivains français qui se sont aperçus qu’ils étaient peut-être des marginaux par rapport aux modes littéraires locales mais qu’ils étaient dans le courant central de ce qu’il se passait dans le reste du monde. C’est ça qu’on a essayé de développer.

 

 

Et la francophonie ?


Michel Le Bris : C'est vrai que dans l’espace français, pour lutter contre le milieu, qui veut quand même gentiment ma mort (si je baisse la garde, je sais qu’on me poignardera illico), il y avait les écrivains de ce qu’on appelle « la francophonie ». Moins touchés par Saint-Germain des Prés, ils avaient des choses à dire sur le monde dans lequel ils vivaient, sur ce qu’ils voyaient : un monde en train de basculer. En Caraïbes, en Afrique, au Québec, se trouvaient des écrivains en résonnance avec l’idée que nous développions. Tous les festivals qu’on a fait à l’étranger sont le résultat de relations d’amitié avec eux. Notre coup de chance, cela a été le festival à Bamako.

 

 

Le festival Etonnants Voyageurs à Brazzaville

 

 

Comment s'est-il passé, au début ?

 

Michel Le Bris : Je dois avouer que je ne connaissais pas bien la littérature africaine. Je me suis mis à la lire. On a invité des auteurs. La première édition a été l’occasion d’une engueulade monumentale entre écrivains. Tout à coup, est apparu le clivage qu’il y avait entre les écrivains de la génération d’avant, marqués par les luttes anti-coloniales, qui tenaient un discours militant et se pensaient les porte-voix d’une communauté, et la génération d’Alain Mabanckou, de Kossi Efoui, d’Abdourahman Waberi, de Sami Tchak, … Eux s’opposaient à leurs idées. Ils demandaient « Pourquoi on n’aurait pas le droit d’écrire un roman sur les Esquimaux ? Pourquoi, alors que le reste du monde peut écrire sur ce qu’il veut, moi je devrais être le porte-voix d’une communauté ? ». Par ailleurs, c’étaient des écrivains qui vivaient l’expérience de l’exil en France ou aux Etats-Unis. Ils vivaient ce télescopage culturel entre l’Afrique et l’occident. Ils se situaient à la charnière des deux et trouvaient des modèles de réflexion dans ce qu’il s’était passé quelques années avant dans la littérature anglophone, cette renaissance littéraire due aux enfants de l’ex Empire britannique et surtout à ceux qui étaient nés en Grande-Bretagne, qui ne rentreraient jamais dans le pays de leurs parents et qui revendiquaient deux cultures en disant « Nous sommes l’Angleterre nouvelle ».

 

 

A qui pensez-vous ?

 

Michel Le Bris : C’est la génération Salman Rushdie. Le modèle anglophone travaillait les écrivains de la francophonie. Le conflit a été extrêmement violent. C’était passionnant. Ils disaient : « On peut avoir des engueulades de famille entre nous, parce que, quand on est en France, on ne peut pas se taper dessus, mais, ici, on peut discuter ». Tous ces jeunes écrivains se sont aperçus qu’ils constituaient une génération et que, ce qu’ils n’osaient pas trop dire pour ne pas heurter leurs prédécesseurs, ils le pensaient tous. Il y avait une espèce d’euphorie le soir. Ils avaient un projet de manifeste. Etonnants Voyageurs a été le lieu d’affirmation de cette génération. Il ne faut pas oublier que Verre cassé d’Alain Mabanckou n’avait pas eu d’article dans la presse. C’était un livre oublié quand il a eu le prix Etonnants Voyageurs Ouest France. Olivier Cohen, qui était le directeur des éditions du Seuil, a lu dans la nuit à Saint-Malo le bouquin et a décidé de jouer le jeu. Le livre, qui était sorti au mois de septembre, a traversé l’été et a manqué d’avoir le Renaudot. Le Clézio était extrêmement déçu que ce livre-là n’ait pas le Renaudot. Au livre suivant, alors qu’il était président du jury, il a tout fait pour que Mabanckou l’ait. Toute cette histoire est donc partie de l’édition d’Etonnants Voyageurs à Bamako …

 

 

Et finalement, quel a été l'impact du festival ?


Michel Le Bris : Quand tout d’un coup, les écrivains africains ont eu ces prix littéraires – parce que, jusque là, pour qu’un écrivain africain ait un prix, il fallait qu’il soit subclaquant – on a senti tout de suite qu’il y avait quelque chose qui changeait dans la vision des littératures dites « francophones ». Jusque là, c’était vraiment une vision post-coloniale : la France dispense ses lumières sur ses ex-colonies (sous-entendu : peuplées de sauvages) et on peut leur entrouvrir la porte s’ils montrent qu’ils sont plus français que des Français. Là, c’était tout à fait différent. D’autant que ces écrivains étaient reconnus aux Etats-Unis. Il faut savoir qu’il y a plus de départements d’études francophones aux Etats-Unis qu’en France, que Mabanckou, Waberi, Dongala et d’autres y ont trouvé des jobs de profs. L’aventure de Bamako, c’était l’affrimation de ces littératures-là. Donc, c’était un mouvement normal de sortir un manifeste qu’en creux le festival portait depuis 1990. On l’a fait ensemble à Bamako, à quatre ou cinq. Il a essentiellement été rédigé par Jean Rouaud et moi. Pour dire deux choses : que le temps des littératures anorexiques de contemplation de nombril était fini, que le retour de la fiction signifait le retour du monde et que ça coïncidait avec un temps où la vision d’une francophonie qui serait les derniers restes de l’empire colonial, c’était fini. Que, si on voulait donner une chance au français dans le monde qui venait, il fallait imaginer un espace-monde en français où tout le monde, y compris la France, se retrouverait dans un vaste ensemble de dialogue sur un pied d’égalité. S’il n’y avait pas ce pied d’égalité, de toutes manières, les francophones se démerderaient tout seul.

 

Scholastique Mukasonga. Photo : Catherine Hélie

 

Votre détermination a-t-elle porté ses fruits ?


Michel Le Bris : Je pense que ce combat a été utile en effet. Il y a eu quand même quinze coloques internationaux. Plus de cinq cents universitaires ont fait des communications sur cette idée de « littérature-monde ». j’ai eu le prix du Comité International d’Etudes Francophones, le CIEF, un prix décerné par des universitaires du monde entier pour le rôle qu’on a joué dans le renouvellement de l’idée de francophonie. Ca veut dire quelque chose : les lignes ont bougé. Par ailleurs, quand on voit Scholastique Mukasonga qui a eu le Renaudot l'année dernière, quand on voit Danny Laferrière qui a le Médicis, … on voit qu’ils sont entrés de plain-pied, qu’ils sont perçus comme des écrivains de langue française. Il n’y a plus ce petit coin dans les librairies, cet « espace francophone ». Ils sont montrés comme des écrivains de langue française de plein droit.

 

 

Propos recueillis par François Mauger

 

 

A faire :

- Le Festival Etonnants Voyageurs, du 18 au 20 mai 2013 à Saint-Malo

A lire :

- L'Afrique qui vient, anthologie présentée par Michel Le Bris et Alain Mabanckou (Editions Hoëbeke)

 

Et aussi sur le web :

- Le site du Festival Etonnants Voyageurs

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