Jacques Toubon : "Pour beaucoup, l’Europe est un motif d’inquiétude"

2503 visites
Politique - Interview

Pour aborder la dimension culturelle de la construction européenne, quel meilleur interlocuteur qu’un ancien Ministre de la Culture ? Surtout lorsqu'il est passé par les bancs du Parlement Européen ... Nous avons demandé à Jacques Toubon d'évoquer les « paradoxes » et les « contradictions » qui sont au cœur du projet européen … 

Jacques Toubon : "Pour beaucoup, l’Europe est un motif d’inquiétude"

Pour aborder la dimension culturelle de la construction européenne, quel meilleur interlocuteur qu’un ancien Ministre de la Culture passé par les bancs du Parlement Européen ? Jacques Toubon a ces deux qualités et en a d’autre, comme celle d’avoir pris ces dernières années de la hauteur par rapport à la vie politique. Celui qui partage actuellement son temps entre la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI), dont il préside le conseil d’orientation, et la Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet (HADOPI), qu’il a contribué à créer, a su se rendre disponible pour évoquer les « paradoxes » et les « contradictions » qui sont au cœur du projet européen … 

 
Si l’avancée de la construction européenne est si chaotique, n’est-ce pas, finalement, parce qu’on a imaginé que l’économie en serait le ciment, et non la politique ou la culture ? 
 
Jacques Toubon : On peut répondre « oui » dans la mesure où la culture, on le sait très bien, crée par définition du lien social, du sentiment d’appartenance, … On peut imaginer qu’une politique culturelle européenne serait de nature à favoriser la construction européenne.
Mais, en même temps, il faut bien tenir compte d’une réalité : l’Europe – et c’est ce qui fait sa richesse et sa force – est un ensemble de pays, de nations, de cultures, qui sont différentes, réunies par des valeurs communes, c’est clair, mais qui ont en même temps des histoires, des fondements, des références différentes. Entre la philosophie allemande, les mathématiques françaises, l’art italien, nous appartenons à une civilisation qui va, comme disait l’autre, « de l’Oural au nord de l’Ecosse » mais, en même temps, la réalité, c’est la force et la vivacité de ces cultures nationales ou régionales.
L’Europe ne peut donc pas artificiellement inventer une culture européenne puisque sa caractéristique, c’est justement les florescences de toutes ces cultures, de toutes ces histoires, qui ont fait et continuent à faire sa grandeur (car, ne nous leurrons pas, malgré l’Inde, la Chine, le Brésil, la civilisation européenne marque encore les esprits dans le monde). Il y a donc une forme d’ambiguïté … 
J’ajoute que, sur un plan politique, les Etats sont, pour la plupart, assez jaloux de leur culture et de leur politique culturelle propre et qu’il y a relativement peu d’Etats à l’intérieur de l’Union Européenne qui seraient favorables à une politique culturelle européenne. Dans les vingt dernières années, la France, qui a la politique culturelle la plus active, n’a jamais été très favorable à ce que l’on monte au niveau européen. Chaque fois qu’on a discuté des traités (le traité constitutionnel puis le traité de Lisbonne), on a bien pris soin de présenter la culture comme une action de soutien et non comme une compétence européenne. L’Italie, par exemple, aurait une position un peu différente. Les Italiens ont souvent été favorables, en tout cas dans les discours, à une politique culturelle européenne.
Voilà donc un levier dont on peut imaginer qu’il favoriserait l’union politique entre les Européens. En même temps, il faut admettre cette réalité, qui est une faiblesse peut-être : nous parlons 23 langues. D’une certaine façon, c’est une faiblesse par rapport aux Etats-Unis. Quand on parle en termes de marché, par exemple, un marché de 350 millions de personnes avec une seule langue serait plus intéressant. Mais cette diversité, c’est aussi notre force et ce qui fait que les Européens ont une sorte d’imagination, de capacité créative à mon avis à nulle autre pareille.
 
Que reste-t-il à faire pour que les citoyens des différents pays se sentent citoyens européens ? 
 
Jacques Toubon : A mon sens, ce n’est pas par le vecteur de la culture pure qu’on peut y parvenir. Le sentiment d’appartenance va avancer avec quelque chose qui, aujourd’hui, malheureusement, est en panne : c’est le sentiment que les Européens auront que l’Europe leur est utile, que l’Europe les protège, que l’Europe leur apporte des emplois, … Aujourd’hui, pour beaucoup de citoyens européens, l’Europe est plus un motif d’inquiétude qu’un motif d’espoir. Parce qu’ils ont l’impression que, dans la mondialisation, l’Europe se fait tailler des croupières par les autres grandes puissances.
A cela, évidemment, la réponse doit tenir compte des sentiments nationaux. C’est toute notre difficulté aujourd’hui. Est-on prêt à faire un saut qualitatif vers un gouvernement européen qui effacerait encore d’avantage les souverainetés nationales, pour justement ne plus s’y heurter ? Ou est-ce que, comme on le voit depuis quelques années, ces souverainetés nationales vont prendre le dessus ?
Donc, si vous êtes dans une optique volontariste, que vous voulez aller au-delà de la réalité actuelle, il est incontestable que des valeurs culturelles européennes communes sont indispensables. Mais la culture est par définition l’indicible, ce qui permet de se comprendre sans se parler. Aujourd’hui, entre un Hongrois et un Français, il y a encore trop de distances de ce point de vue. En revanche, entre Hongrois ou entre Français, il y a cet indicible qui s’échange.
C’est une des questions qui montrent bien à quel point le projet européen est un projet de paradoxes, de contradictions, de dialectique, … Pendant longtemps, on a réussi à faire de ces paradoxes une sorte de moteur. Depuis quelques années, il faut le reconnaître, ils sont devenus un frein. Faut-il maintenant que les hommes politiques réussissent à se mettre d’accord sur un projet qui réussisse à faire sauter les verrous ? Moi, personnellement, je le souhaiterais. Mais je pense qu’aujourd’hui, la majorité des opinions publiques et la majorité des gouvernements qui les représentent n’y sont pas prêts.
 
Pourtant, il existe bel et bien une politique culturelle européenne …
 
Jacques Toubon : Même si la politique culturelle européenne peut apparaître comme relativement faible, il y a un certain nombre de programmes de l’Union Européenne qui sont incontestablement marquants. Ne serait-ce que parce que la politique des fonds régionaux a souvent contribué à financer des projets culturels, notamment dans les pays qui sont entrés récemment dans l’Union Européenne, où il y avait une nécessité, au-delà des dictatures (du communisme, du franquisme) de faire ressurgir un certain nombre de phénomènes culturels. L’Union Européenne a financé pas mal d’équipements dans ce domaine.
Sans parler de programmes comme le programme média. Ce programme n’est pas colossal (il représente quelques centaines de millions d’euros par an) mais il signale qu’il y a bien un cinéma européen, au niveau de la production et de la distribution en tout cas. Après, au niveau des spectateurs, c’est autre chose … Vous connaissez la fameuse boutade : « Quel est le cinéma européen ? C’est le cinéma américain », c’est-à-dire que les films que tous les Européens voient, ce sont les films américains. Alors qu’il n’y a qu’un Européen sur dix qui voit des films des autres pays européens. Mais le programme Média manifeste qu’il existe une spécificité du cinéma européen, dans sa manière d’être produit, organisé et soutenu par les collectivités publiques (le CNC en France, les Lander en Allemagne, …).
On peut aussi ranger dans cet effort en matière de culture les programmes d’échange d’étudiants. Quand des gamins français vont passer six mois à Madrid, ça change leur état d’esprit. C’est le fameux film L’auberge espagnole
J’essaie, moi, d’être lucide. Je me dis : prenons la situation telle qu’elle est aujourd’hui, peut-être peut-on envisager un grand saut (ce qui semble difficile aujourd’hui) mais tenons compte de notre richesse culturelle, développons les échanges … Notre travail, qui n’est pas suffisamment fait, est de créer davantage de possibilités d’exporter nos actions culturelles. On n’est pas encore assez mobile …    
          
Faut-il passer par des quotas pour renforcer cette mobilité ?
 
Jacques Toubon : Mais ils existent ! La directive Télévisions Sans Frontières, dans sa rédaction des années 80 puis au fur et à mesure de ses modifications (pour les télévisions par satellite, pour le numérique), permet aux Etats d’appliquer des quotas. Il y a des Etats qui les font appliquer par la loi. C’est le cas de la France. Il y a des pays qui les appliquent sans loi mais de fait. Par exemple, les télévisions allemandes appliquent des quotas d’œuvres allemandes et d’œuvres européennes. Sur la télévision, c’est fait. C’est d’ailleurs l’un des moyens de soutenir le cinéma européen … 
 
 
Propos recueillis par François Mauger

Continuez la lecture avec

2503 visites

Commentaires

Poster un nouveau commentaire

  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage

CAPTCHA visuel
Entrez les caractères (sans espace) affichés dans l'image.

RadioMix - La radio Mondomix ! Retrouvez chaque semaine de nouveaux titres !

Toutes les langues