Frédéric Ciriez : "La sape est une lutte à mort des paraîtres"

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Litterature - Interview

"Mélo", le deuxième roman de Frédéric Ciriez met notamment en scène un sapeur congolais. Le jour, il conduit un camion poubelle ; la nuit, c’est dans une Rolls Royce qu’il part parader. Avec un syndicaliste suicidaire et une jeune marchande d'origine asiatique, il incarne un grand Paris férocement contemporain. Entretien avec l'un des écrivains les plus remuants de l'époque à propos du sens de la Sape, de notre société et de l'exil ...

Frédéric Ciriez : "La sape est une lutte à mort des paraîtres"
Ni trilogie, ni triptyque, Mélo, le deuxième roman de Frédéric Ciriez, est un retable, peint à la manière d'un maître flamand qui s'éclairerait aux néons. Trois personnages différents y sont dépeints. Au centre, dans un halo de lumière, un sapeur congolais. Le jour, il conduit un camion poubelle dans le dédale de rues qui entourent Strasbourg Saint-Denis ; la nuit, c’est dans une Rolls Royce de location, qu’il part parader, vétu d’un « blazer en croco vert électrique », d’un pantalon jaune et d’une « cravate courte en lézard argenté ». Il occupe le panneau central, une plongée dans l’univers des Sapeurs congolais. Un régal. A sa gauche, dans les premiers chapitres, un syndicaliste suicidaire erre une veille de premier mai. A sa droite, une jeune marchande d'origine asiatique invente la vente sur patins. Le tout forme un tableau inédit du grand Paris, férocement contemporain. Entretien avec l'un des écrivains les plus remuants de l'époque ...    
 
 
 
Vous avez placé au centre de ce roman Parfait de Paris, un sapeur congolais …
 
Frédéric Ciriez : Oui, pour moi, c’est l’altérité radicale. Je suis blanc, mon sapeur est noir. Il y a également une altérité de langage, au sens où je ne suis pas congolais, je ne suis pas éboueur, je n’essaie pas de parler comme un lutteur pour m’affirmer lors des combats de sape. Pour moi, ce sapeur, c’est malgré tout un autoportrait de l’artiste. Je m’en sens très proche. C’est pour cela que, dans le triptyque, le personnage dit « je ». Pour moi, c’était un vrai enjeu : il est très difficile de se mettre à la place d’autrui mais c’est tout l’enjeu de la littérature que d’essayer de parler à la place d’autrui. Mais il faut être à la hauteur et il faut respecter autrui, en ne racontant pas n’importe quoi.
 
 
Devant la boutique Connivences
 
 
Comment avez-vous découvert l’univers de la sape ?
 
Frédéric Ciriez : Je l’ai découvert il y a très longtemps et par le hasard des choses. J’ai fait mes études à Rennes. Je faisais des études de lettres, j’avais des copains en socio et, en fait, le spécialiste de la sape, qui est congolais, qui s’appelle Justin-Daniel Gandoulou, enseignait à la fac de Rennes. Il avait déjà écrit des ouvrages. A l’époque, avec mes copains bretons, on en rigolait de ces Congolais qui se fringuent comme des princes. Depuis, les choses sont assez confuses. Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai été mettre les pieds dans cet univers. En bas de chez moi, il y avait un mec assez sympa, un éboueur qui était un peu sapeur. Je l’ai rencontré, on a discuté. Puis je suis allé faire un tour chez Connivences. Vous savez, c’est le rendez-vous des sapeurs. J’ai sympathisé avec Jean-Louis Samba, qui m’a beaucoup éclairé. Il y a eu énormément de petites bribes de choses qui font qu’à un moment, vraiment, mon imaginaire s’est greffé sur le leur. Ca leur a également parlé. D’ailleurs, je suis assez fier des retours des sapeurs et des gens de ce monde, parce qu’ils ont dit que je n’avais pas raconté n’importe quoi. J’aurais été extrêmement vexé de galvauder ce qu’ils essaient de faire …
   
Qu’est-ce qui vous séduit dans leur démarche ?
 
Frédéric Ciriez : C’est une esthétique radicale. C’est une esthétique de réaction. La sape, on ne la comprend pas si on ne la saisit pas, dans un premier temps, au moment de sa naissance, comme une réaction par rapporta au colonialisme. C’est à la fois imiter et dépasser les codes vestimentaires du maître. Si vous voulez, c’est un dandysme noir. Ca, c’est fascinant : comment, finalement, ils ont réussi à s’approprier les codes du dandysme tel qu’il a été conçu, pratiqué, développé en Europe, singulièrement en France et en Angleterre au dix-neuvième siècle, avec des gens comme Brummel, qui est le grand initiateur du port du costume, puis avec des écrivains que j’ai admirés quand j’étais plus jeune, Charles Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, … Les sapeurs ne sont pas nécessairement cultivés littérairement mais peu importe. Ce qui importe, c’est ce qu’ils font des codes qu’on leur exporte d’une manière violente, comment ils s’approprient ces modèles, les transforment et en font quelque chose que je trouve, à titre personnel, magnifique. J’ai été ébloui par leur liberté et en même temps par leur aliénation (parce qu’ils sont aliénés aux marques, c’est parfois ridicule : ils vont claquer des fortunes pour des fringues). Mais ils sont non seulement des performers vestimentaires, en quelque sorte, des gens qui s’exhibent … Ca, j’aime beaucoup ça, j’aime beaucoup les gens qui sont dans une esthétique du paraitre. Par exemple, chez les écrivains, ça donne Jean Genet. Il y a un désir d’image chez les sapeurs, une sorte de devenir-image qui est très très fort. Mais aussi, si vous voulez, un désir de verbe qui est tout aussi important. Ca, je n’en avais pas conscience. Lors des soirées que j’évoque dans Mélo, ce qui est en jeu, c’est non seulement ce qu’on est avec ses fringues mais aussi ce qu’on est capable de défendre et d’affirmer avec sa voix. Leur langage m’a ébloui. Je pèse mes mots mais je le dis très sincèrement : je trouve que ce sont des orateurs extraordinaires. Ils sont extrêmement inventifs, toujours dans une altération de la langue, du français standard. Ca me touche. Pour le dire différemment, ce sont des poètes …
 
 
 
Le Bachelor, l'un des modèles de Parfait de Paris
 
 
Et socialement ?
 
Frédéric Ciriez : Ils sont dans la sublimation sociale. Je mets en scène un éboueur. Jean-Louis Samba et les gens que j’ai rencontrés m’ont bien dit que c’était tout à fait plausible. De ce point de vue là, je ne baratine pas. On est vraiment dans le dépassement de la condition sociale. C’est quelque chose qui me touche beaucoup. Une fois qu’on est sapé, qu’on est en état de guerre pour aller combattre avec ses fringues, peu importe qu’on soit puissant ou misérable, ce qui compte, c’est le résultat. Ils ne vont pas s’attaquer sur leur statut social, ils vont s’attaquer sur leur parure …
 
Il n’y a pas que ce sapeur dans ce roman. Dans la première partie, il y a un syndicaliste, qui, lui n’est pas très brillant …
 
Frédéric Ciriez : C’est faux. C’est un hommage que j’ai rendu à un copain qui s’est tué dans ces circonstances et ce jour. C’est lui qui a déterminé la structure du livre. Je ne raconte pas sa vie. Je reprends des éléments qui me semblaient forts, pour, au-delà de sa personne à lui, essayer de saisir l’époque. Par exemple, c’était un syndicaliste chevronné. Pour aller travailler, il croisait réellement les mannequins de l’agence Elite que je mets en scène, parce que les locaux de son syndicat – c’est cruel – étaient juste au-dessus de l’agence. Ce sont des choses pour moi très révélatrices du monde social dans lequel on baigne, un monde régi par des lois d’argent, de réussite, qui sont très violentes, très contraignantes. C’était un mec simple (pas au sens « simplet »), c’était quelqu’un de modeste, d’extrêmement généreux, attentif aux autres, … Mais quelqu’un de chez Gallimard m’a dit que son défaut, peut-être, c’est d’être toujours identique à lui-même. Il n’est pas capable de changement. Vous savez, on comprend souvent les choses après, après qu’on les ait faites. C’est vrai : mon sapeur est capable d’une métamorphose, ma petite fille d’immigrés chinois est capable de porter le masque social et d’en jouer, … Celui qui n’y arrive pas, dans la vie, c’est celui qui reste positivement identique à lui-même jusqu’au carnage ou la mise à mort, plus qu’un suicide : une sorte d’exécution puisqu’il s’est tué – vous vous rendez compte de la violence du geste ? – avec un couteau la veille du premier mai devant la fourrière de Saint-Ouen.
 
En même temps, il est celui qui représente une France d’autrefois, voire, politiquement, une gauche …
 
Frédéric Ciriez : C’est intéressant ce que vous dites. C’est un mec honnête. Je le dis avec énormément d’affection. J’ai un rapport un peu anar à la politique et je me moquais un peu de lui. Mais je le trouve consciencieux dans son approche. Je le trouvais trop honnête et pas assez roublard. Je ne dirais pas qu’il appartient à un autre monde. Il appartient à un monde réglo qui, aujourd’hui, n’a plus cours. Le sapeur, lui, est au-delà du bien et du mal, c’est un immigré esthétique. Ca, ça me touche beaucoup. La fille d’immigrés chinois, Barbara, elle, ce qu’elle a zappé, ce sont les codes républicains. Ca ne l’intéresse pas. Elle est, d’emblée, dans le libéralisme, dans la marchandise. Elle est mondialisée. Elle se mondialise sur les grands boulevards parisiens, qui sont le lieu de diffusion traditionnelle du mélo. Elle est dans un désir de fric. Le syndicaliste est dans un désir de mort, qu’il accomplit. Le sapeur dans une radicalité esthétique, qu’il accomplit. Le troisième personnage, dans une radicalité économique très physique. C’était ça qui m’intéressait aussi : qu’est-ce que ça veut dire « vendre » ? Il est facile de vendre quand ce qu’on vend est une institution, quand on conçoit des catalogues, … Mais qu’est-ce que ça veut dire, être dans la rue et vendre quelque chose ? Elle, elle est dans cet univers très primitif, très violent et en même temps très sophistiqué puisqu’elle doit raffiner ses techniques de vente. Pour vous répondre, est-ce que le syndicaliste appartient à un ancien monde ? Je ne pense pas. Mais il appartient à un monde qui, certainement, est un peu perdu.
 
Vous parlez de la violence économique de votre marchande. Mais il y a aussi une violence sociale. Elle porte sur la société française un regard sans concession, trouvant (je cite) : « les Français d’origine française trop gâtés et paresseux ». Elle se dit notamment, à propos d’ « un enfant de sept ou huit ans vêtu d’un pyjama jaune souillé de taches de cambouis » qui erre « entre les voitures à un feu rouge » pour nettoyer leur pare-brise que « s’il s’en sortait, ce gamin irait loin » …
 
Frédéric Ciriez : De ma part, c’est ironique. Le libéralisme a ses mythologies. Il y a quelque chose qui m’a frappé … Nathalie Kosciusko-Morizet, il y a quelque temps, parlait à la télévision et elle disait : « Aujourd’hui, dans un garage, avec un ordinateur, on peut conquérir le monde ». Evidemment, elle a un frangin qui a réussi, qui dirige PriceMinister. Effectivement, le pognon coule à flot. Mais j’ai lu le bouquin passionnant de Bruno Patino et Jean-François Fogel, La condition numérique, et il y a un paragraphe très amusant où ils disent à peu près : « La conquête du monde dans un garage avec son ordinateur est, aujourd’hui, complètement impossible ». J’ai trouvé ça très intéressant. Le libéralisme propose cette mythologie de l’auto-salvation. Moi, je suis ironique, parce que ce gamin est fini. Qu’est-ce que ça veut dire, de voir un gamin, le nez plein de colle à rustine, qui nettoie les carreaux Porte d’Aubervilliers ? On a juste envie de vomir et de pleurer … Je suis surtout extrêmement ironique quant à cet espoir de se sauver. Mais cette marchande a ces illusions-là, elle a un côté gladiateur. C’est une combattante. Le syndicaliste se sacrifie. Son suicide, réel, est stupéfiant. Les deux autres personnages, mine de rien, sont des combattants. En fréquentant les gens de la sape, je l’ai compris. Il faut bien savoir qu’un sapeur, dès l’instant où il sort de chez lui, est en état de guerre. Il se sent agressé si on lui conteste sa magnificence. Barbara aussi, à sa manière, est une gladiatrice. C’est une actrice, en même temps, comme le sapeur. Ces deux personnages sont des acteurs alors que le premier n’a plus qu’à jouer sa mort et à disparaître du théâtre de la vie. C’est un livre baroque, vous l’aurez compris, mais c’est aussi trois modalités d’une certaine théâtralité … La question que je me suis posée à propos du suicide est : est-ce que la représentation définitive, cruelle, tragique, horrible, ne serait pas ce spectacle ultime (mais sans spectateur), le suicide ? Il ne se tue pas chez lui. Il se tue dans la rue, au crépuscule, la veille du premier mai.
 
Qu’avez-vous appris en écrivant Mélo ?
 
Frédéric Ciriez : J’aime comprendre les choses et les sapeurs m’ont appris énormément de choses. Quand un sapeur m’a dit que lui se sentait exhibitionniste et qu’il n’y avait pas de sape sans exhibition, il m’éclaire. La « SAPE », cette Société des Ambianceurs et Personnes Elegantes, permet de comprendre le monde contemporain et ce que Debord a appelé « la société du spectacle ». Il y a des reportages délicieux sur la sape. J’en ai vu un qui montre une bande de sapeurs, manteau de fourrure sur des torses nus, qui se pointent dans une boutique de luxe à côté des Champs-Elysées et qui sont reçus par le directeur du magasin. Le directeur leur explique ses codes de l’élégance à lui. Ca veut dire quoi ? Ils ont réussi à soumettre un ponte du marché de la mode, alors que les sapeurs sont en porte-à-faux avec la mode, parce que certains considèrent que ces noirs dégradent les marques. Ils ont gagné. Si, moi, je me pointe dans cette boutique, on ne me recevra pas, je n’aurai pas d’entretien. La dialectique sociale est renversée par les sapeurs. Il y a chez eux ce désir d’image. En dehors de l’image, plus rien n’existe, on est un pur paraître. La sape, c’est une lutte à mort des paraîtres.
 
 
 
 
Papa Wemba, l'un des musiciens les plus "sapés" de la planète
 
 
Mélo fait partie des finalistes du Prix de la Porte Dorée, un prix littéraire consacré aux récits de l’exil. Pour vous, l’arrivée d’exilés en France est une chance pour notre société ?
 
Frédéric Ciriez : Tout dépend de ce qu’on appelle « exil ». Si c’est pour faire de nouveaux malheureux, absolument pas. Si c’est pour s’ouvrir, bien évidemment que oui. Il faut s’entendre sur le sens du mot « exil ». Vous savez, on peut aussi être exilé à l’intérieur de son pays et de sa langue. Pour être franc, j’ai été étonné d’être en lisse pour ce Prix. Un libraire m’a dit un truc : « Tu sais, Frédéric, de tes trois personnages, le plus exilé, c’est le Breton ». Je pense qu’il n’avait pas tort. La question de l’exil est éminemment compliquée. Par exemple, mon ami syndicaliste, dans les dernières années de sa vie, s’était rattaché de manière très forte à la culture bretonne. Lui, je dirais qu’il est exilé. Le deuxième personnage, à sa manière, est un immigré esthétique. La troisième n’est pas une exilé, c’est une française qui est la fille d’immigrés chinois, c’est différent. C’est intéressant, ça change la donne politique et le rapport à la société française et au pacte républicain.  
 
Propos recueillis par François Mauger
 
A lire :
Mélo de Frédéric Ciriez (Verticales)
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