Frédéric Cambourakis : "La BD est une façon d'aborder les cultures étrangères"

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Bande dessinée  - Interview

Au catalogue de Frédéric Cambourakis, on trouve tout un monde : des bandes dessinées portugaises, italiennes, danoises, brésiliennes, ... Nous avons décroché le téléphone pour interroger l’éditeur sur ses méthodes de travail. 

Frédéric Cambourakis : "La BD est une façon d'aborder les cultures étrangères"

A son catalogue, on trouve tout un monde : une BD portugaise sur "le plus mauvais groupe du monde", les souvenirs de Tiananmen d'un dessinateur italien ou les pérégrinations graphiques d'une enfant dans les dunes du Danemark. On trouve également de "vrais livres" signés du Nord-Américain Don Carpenter, du Hongrois Dezső Kosztolányi ou du Roumain Nicolae Dumitru Cocea. C'est l'univers de Frédéric Cambourakis, un éditeur sans œillères, à la tête d'une maison d'édition qui ne porte que son nom de famille, Cambourakis. A peine refermé Cachalot, la bande dessinée de Rafael Coutinho et Daniel Galera qui nous a confirmé que le Brésil était désormais l'un des phares du neuvième art, nous avons décroché le téléphone pour interroger l’éditeur sur ses méthodes de travail … 

 
 
 
Comment avez-vous repéré les auteurs de Cachalot ?
 
 
Frédéric Cambourakis : La façon qu’on a d’arriver à un livre est toujours unique … Mais celle-ci n’est pas la plus exotique : dans mon souvenir, c’est l’agent et l’un de mes traducteurs qui m’ont apporté le projet. Je connaissais le travail de Daniel Galera en tant qu’écrivain, avec son roman paru chez Gallimard. Du coup, quand j’ai reçu ce projet, j’ai tout de suite été très intéressé. Mais cette bande-dessinée ne m’est pas tombée dans les mains lors d’un voyage à l’étranger, comme c’est souvent le cas … 
 
 
Comment vous définiriez-vous, comme un militant de la diversité en matière de bandes dessinées ?
 
 
Frédéric Cambourakis : Oui mais c’est un militantisme doux. J’ai un réel intérêt pour ces auteurs qui me permettent d’approcher d’autres cultures et de les faire passer en France. J’ai fait des études d’histoire. Je m’intéresse à la culture et à l’histoire de nombreux pays. Et la bande dessinée est souvent pour moi, au-delà de la qualité même de l’œuvre, une façon d’aborder ces cultures. Après, il y a le plaisir de les faire découvrir aux Français …
 
 
Dessin de Choi Juhyun
 
 
Quels sont vos critères de sélection ? Quelle est votre philosophie d’éditeur ?
 
 
Frédéric Cambourakis : Ce serait très difficile d’en définir une. Mon approche est d’essayer de trouver une œuvre originale et de qualité. Quand on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose, parce que la qualité est subjective. C’est une notion assez floue. J’essaie de chercher des choses qui sont originales dans le médium bande dessinée, en terme de narration et de dessin (le dessin occupe une grande place chez Cambourakis).  A chaque fois, c’est un panel de conditions. Dans le travail, le rapport à l’autre compte aussi beaucoup. J’évoquais au travers de Cachalot la présence de deux autres personnes, un agent et un traducteur. Finalement, la plupart de projets se font par des rencontres. Ces rencontres humaines jouent énormément dans les choix, il ne faut pas se le cacher …
 
 
Les termes de « BD indépendante » ont-ils une véritable signification pour vous ?
 
 
Frédéric Cambourakis : La terminologie « BD indépendante » ou « BD undergound » est difficile. L’indépendance, c’est une notion qui est censée être financière. A partir du moment où je suis financièrement indépendant, oui, je fais de la « BD indépendante »  … C’est une appellation qui existe mais c’est une notion un peu fourre-tout. Je préfère évoquer des réalités concrètes : oui, je fais partie des petits éditeurs indépendants de BD. 
 
 
Dessin de S.M. Vidaurri
 
 
Etes-vous plus touchés par des bandes dessinées qui viennent de certaines régions que d’autres ?
 
 
Frédéric Cambourakis : C’est très difficile à comprendre, même pour moi. Ce sont des intérêts personnels qui s’expliquent mal. Mais, oui, je suis particulièrement touché par l’Asie, notamment le Japon et la Chine. Par ailleurs, un pragmatisme lié aux langues – le fait de dominer la langue anglaise – me pousse plus naturellement à apprécier la bande dessinée anglo-saxonne. Il y a plein plein d’autres régions qui sont des découvertes. On ne domine pas la langue ; historiquement, la production de BD est moins importante ; donc, on la découvre sur le tard. L’un de mes intérêts principaux, c’est d’aller découvrir des choses très diversifiées, parce qu’elles m’enrichissent.
 
 
Découvrir un livre aussi abouti que Cachalot a été une surprise pour vous ?
 
 
Frédéric Cambourakis : Non, pas une surprise. Je n’avais pas de préjugé. Je ne suis pas surpris de la qualité de Cachalot, qui tient aux deux auteurs. L’un d’eux est quand même un écrivain. Il y a une écriture très forte. Le livre est très influencé par la structure narrative de la littérature. A côté de ça, on a un dessinateur éblouissant mais tout de même classique. Le résultat est remarquable mais je ne suis pas surpris parce que je n’avais pas de préjugé sur la nation brésilienne. C’est la première fois que j’édite une bande dessinée brésilienne. Je n’ai pas la prétention de connaître la production brésilienne. Maintenant, je vais essayer de découvrir d’autres titres brésiliens et on verra …
 
 
Dessin de José Carlos Fernandes
 
 
Vous parliez auparavant du Japon mais je ne vois dans votre catalogue qu’un seul auteur nippon, Masahiko Matsumoto ... 
 
 
Frédéric Cambourakis : En fait, il y en a deux, il y a également Takayo Akihama. Mais Takayo Akihama est une jeune auteure contemporaine, sa production n’est pas assimilée au manga classique. Elle est très influencée par le comics américain et la bande dessinée européenne, ce qui fait une auteur hybride (c’est son intérêt et son charme). Par contre, je travaille, parallèlement à ça, sur des mangas que, pour l’instant, je n’ai pas encore réussi à lancer. J’ai plusieurs projets en cours. Pour des raisons pragmatiques de diffusion (il faut être connu chez les spécialistes des mangas), il y a une organisation à mettre sur pied. Mon intérêt pour la bande dessinée japonaise n’est pas encore très visible mais il est là. 
 
 
Comment arrivez-vous à repérer des perles dans une production aussi phénoménale que celle du Japon, qui doit publier un millier de titres chaque année ?
 
 
Frédéric Cambourakis : Il y a un travail d’équipe. Une seule personne ne peut pas tout faire tout seul. Moi, par exemple, qui ne domine pas la langue, je travaille avec des gens, je regarde un certain nombre d’ouvrages que j’importe. Ensuite, en fonction d’un certain feeling, je m’oriente sur des projets que je fais lire à des lecteurs. Il y a ensuite des discussions. Quand on approche vraiment du moment de prendre une décision, j’en fais traduire un bout. Il y a tout un tas d’étapes et un travail d’équipe. Il est évident que je ne peux pas prendre cette décision tout seul …
 
 
Etes-vous satisfait de la place accordée aux BDs étrangères en France ? 
 
 
Frédéric Cambourakis : Il y a du travail à faire pour faire connaître un ouvrage quel qu’il soit. Il n’y a pas de réticence à l’égard des bandes dessinées étrangères. A partir du moment où l’ouvrage est bon, qu’il soit de telle ou telle origine est, selon les cas, une plus-value ou pas. Mais l’important est de se battre pour des ouvrages de qualité. En ce moment, c’est vrai que c’est difficile en librairie. Le contexte économique est compliqué. La provenance n’importe pas tant que ça. Mine de rien, on n’est pas le seul éditeur à faire des livres de tous horizons. C’est accepté, c’est accueilli avec intérêt. Au final, il s’agit d’apporter de bons ouvrages, bien fabriqués, bien édités. C’est là-dessus que tout se joue …
 
     
Propos recueillis par François Mauger
 
 
Et aussi sur le web :
- le site de Cambourakis
 

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