Frantz Duchazeau : Lomax, Bulles de Blues

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Musique - Actualité

Dessinateur de haut vol, Franz Duchazeau réussit avec son Lomax à rendre hommage aux grands collecteurs américains de blues et de folk, tout en signant une œuvre originale, drôle et tendre. Rencontre avec un grand auteur de BD.

Frantz Duchazeau   Lomax, Bulles de Blues

Après Meteor Slim qui s’inspirait librement du légendaire bluesman Robert Johnson et Conoco Station, fiction basée dans le monde de la country music, le dessinateur en bandes Frantz Duchazeau revient aux sources de la musique populaire noire américaine avec un sujet plus biographique qui prend comme sujet les Lomax,  père et fils héros du collectage musical nord américain.

 


Tiré de Lomax, Collecteurs de Folk Songs (Editions Dargaud)

 

 

Malgré les fondements historiques de votre album Lomax, Collecteurs de Folk Songs vous avez réussi à conserver un récit proche de la fiction. Quel a été le processus qui vous a mené à la création de votre récit ?
 

Frantz Duchazeau : J’avais envie de me replonger dans l’histoire du blues, surtout l’époque des années 20-30, retourner aux racines. L’histoire d’Alan Lomax, qui avait fait une première campagne d’enregistrement en 1933, m’est revenue en tête Je cherchais un moyen de raconter une histoire en plus de l’Histoire. L’angle de la filiation père/fils me permettait d’avoir le fond et la forme. Cela me tenait à cœur de pouvoir retourner sur les traces des bluesmen d’antan. J’avais envie d’un album sur cette époque sans refaire Meteor Slim, d’en parler différemment, d’intégrer la condition des noirs, évoquer tout ce dont je n’avais pas parlé dans Meteor.

 

 

Par rapport à l’aspect historique : vous avez choisi une période, en même temps vous y avez inséré d’autre éléments… Quelles ont été vos sources?
 

Frantz Duchazeau : Alan Lomax a écrit deux livres, qui n’ont pas été traduits en français, mais m’ont servis de matière pour inventer une histoire. Il a réellement fait cette campagne d’enregistrement avec son père pendant quatre mois durant l’été 1933. C’est l’époque que je préfère dans l’histoire d’Alan Lomax puisque c’est le début du blues. En lisant ces livres, je me suis rendu compte qu’il y avait des anecdotes assez fortes, avec la justice de l’époque ou sur les rencontres avec les chanteurs dans les églises … Il y avait matière à faire quelque chose d’intéressant.

 

 

Comment avez-vous construit votre récit ?

Frantz Duchazeau : Je mes suis basé sur les récits d’Alan Lomax, mais j’ai changé beaucoup choses, j’ai pas mal brodé sur ses écrits. J’ai inventé une personnalité au père. J’avais très peu d’informations sur lui, juste la phrase: « John Lomax n’était pas homme facile à vivre ». Il a fallu que j’invente le personnage. Alan c’est un peu le blanc bec qui n’était pas encore formé. Pendant 50 ans, il a fait du collectage dans le monde entier, mais à cette époque il n’avait que 18 ans et allait découvrir, avec son père, ce qu’il allait faire de sa vie à ce moment là.
Je n’avais pas besoin de m’occuper de ce qu’a fait Alan Lomax par la suite. Comme il était jeune je pouvais en faire ce que je voulais en me servant de ses écrits ; et John Lomax est peu connu. Je pouvais insuffler de la vie, mettre ce que je voulais dans ces personnages. Je les ai complètement reconstruits.

 

 

Dans une petite séquence on retrouve votre personnage Meteor Slim. Alan a envie de l’enregistrer John s’y oppose, cela vous a permit de décrire la relation père-fils?

Frantz Duchazeau : C’est avec des petites séquences comme ça qu’on peut amener autre chose au récit. Là, il y a une vraie relation père fils. Je me suis amusé à leur faire rencontrer un personnage que j’ai totalement inventé, même s’il est basé sur plein de bluesmen qui ont pu exister. Meteor Slim, qui s’appelle Guitar Slim dans cet album… Ca fait des liens entre les albums.
Dans Meteor j’avais réinventé l’histoire de la photo connue de Robert Johnson. J’aime bien jouer avec des moments historiques, en me disant : « C’est comme ça que j’imagine que ça s’est passé », même si ça ne s’est probablement pas la réalité. C’est une façon de s’amuser, de donner un peu de vie.

 

 

Tiré de Le rêve de Meteor Slim (éditions La Sarbacane)

 

 

Vous abordez les grands problèmes de l’époque et vous faites prendre position aux Lomax, sur le racisme, la ségrégation, le rejet et le dénigrement de ces jeunes Noirs. Lomax avait ces partis pris ?

Frantz Duchazeau : Oui, de toute évidence. Il était confronté à ça au quotidien. Déjà en tant que blanc qui arrive dans un département inconnu, même s’il vient déjà du Sud, du Texas… Là bas, quand on franchi un comté différent, on est déjà un étranger. Même si on est blanc, qu’on a rien à se reprocher, c’est déjà compliqué… Alors quand on est noir…

 

 

Vous décrivez la complicité entre les Lomax et les musiciens qu’ils rencontrent. Cette complicité est aussi attestée ?

Frantz Duchazeau : Oui, certaines fois, comme ils ne payaient pas les chanteurs qu’ils enregistraient, certains étaient réticents à chanter pour eux, parce qu’ils se disaient « Qu’est ce que ça va devenir ce qu’on leur chante ? Pourquoi ils viennent nous voir, en plus ils ne nous payent pas, ils prennent notre temps… » C’était tout un tas de choses dont je parle un peu dans l’album, mais je voulais surtout mettre en avant l’importance de leur mission.
Grâce à eux, on a pu préserver beaucoup d’enregistrements, dont on peut profiter maintenant.
Ils ont fait découvrir Muddy Waters, Leadbelly, et tant de chanteurs, plus ou moins connus, J’écoute toujours des disques qu’ils ont enregistré dans les années 30-40, quand on a la joie de pouvoir écouter ça  on se dit « merci mille fois, c’est un plaisir inouï ». Pour eux, c’était non seulement une façon de préserver le passé, mais ils étaient extrêmement amoureux de ce qu’ils enregistraient. Ils n’enregistraient pas pour enregistrer. Ils comprenaient et connaissaient la vie des gens. Alan Lomax avait une oreille incroyable. Avec, juste un son de voix, une façon de jouer de la guitare, il pouvait presque déterminer de quelle région venait le chanteur.

 

 

Quand vous travailliez sur ce livre, étiez-vous totalement plongé dans l’univers Lomax, les livres à droite et les disques à gauche ?

Frantz Duchazeau : Quand je fais un album je m’immerge complètement. J’écoute énormément de musique, je farfouille dans les librairies pour trouver des photos, tout un tas de choses qui vont amener du grain à moudre. Tout en faisant l’album, le scénario change. Par exemple la séquence avec Meteor, quand j’ai fait le scénario, elle n’y était pas. C’est au cours de la réalisation que je l’ai rajouté. Ca évolue constamment au fur à mesure, rien n’est fixé au départ…

 

Ce livre n’est pas juste l’histoire des Lomax, il a son rythme propre, sa cohérence. Si vous changez au fur et à mesure, comment arrivez-vous à retomber sur vos pieds?

Frantz Duchazeau : Parce qu’il y a une ligne au départ. Je fonctionne par séquence. Si je change une séquence, je change le scénario en fonction. Je rééquilibre de l’autre côté pour que le fil soit toujours tendu correctement. Mais au départ il y a une base plutôt solide qui me permet de faire ça. L’histoire est déjà intégrée dans ma façon de penser. Tout le monde ne fonctionne pas comme ça, mais quand je fais le scénario, je sais que la première version ne sera pas exactement ce que sera l’album une fois publié. Je n’aime pas garder quelque chose de figé, je veux me permettre de tout changer en cours de route. C’est assez risqué mais c’est aussi ce qu’il y a de plus excitant.

 

Frantz Duchazeau (Rita Scaglia)

 

 

Vous avez déjà commencé à travailler sur autre chose ?

Frantz Duchazeau : Je viens de terminer le scénario d’un autre album, encore un livre, sur la musique. C’est autobiographique, c’est sur mon adolescence, en province, lié à un groupe qui m’a profondément marqué dans ma vie.

 

De quel groupe ?

Frantz Duchazeau : La Mano Negra. En fait, je fais un album autobiographique sur des adolescents qui vivent en province et fantasment la vie à travers leur groupe favoris. Ca va être un gros album, encore plus gros que Lomax.

 

Il y a une rupture avec vos autres livres,

Frantz Duchazeau : Je n’ai pas envie de faire que des livres sur le blues… Si ça se trouve Lomax sera le dernier… Mais comme beaucoup de gens la musique me fait vibrer. Tant que je peux encore m’amuser en faisant des albums sur la musique j’y vais ! 

 

 

Lomax, Collecteurs de Folk Songs (Editions Dargaud)
 

 

 

 

Propos recueillis par Benjamin MiNiMuM

 

 

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Commentaires

Bravo. Et merci pour cette belle et intéressante interview.

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