Foté Foré: noir et blanc, un cirque mandingue haut en couleurs

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Danse - Actualité

Les 21, 22 et 23 décembre prochains, le Cabaret Sauvage accueillera les pérégrinations aériennes des onze Guinéens du Cirque Mandingue. Il reste à espérer que la magie de leur talent ne se verra pas bornée par l'architecture en arabesques du chapiteau. Un défi aux lois de la pesanteur...

Trois hommes se métamorphosent en colonnade verticale, raide comme si elle était faite de marbre. Puis ce monolithe, tout à coup, se délite et voit s'effondrer sur le sol ses trois protagonistes qui s'approprient admirablement leur chute au moyen de roulades gracieuses … Le regard est aussitôt happé, comme aimanté par les prouesses acrobatiques de ces onze Guinéens aux muscles saillants, à l'agilité remarquable et à l'anatomie rêvée par les plus fervents adeptes des salles de sport occidentales. Interrogé sur ce qui l'a amené à lancer ce projet de cirque mandingue, le producteur artistique Richard Djoudi répond que «l'impulsion est venue après une déception. J'étais producteur au deuxième festival culturel panafricain à Alger. Pour «Africa is back», la cérémonie d'ouverture, j'ai dû parcourir l'Afrique pour trouver des artistes et en Guinée je ne me suis confronté qu'à des artistes d'Etat, des fonctionnaires du spectacle, plus vraiment des artistes en somme. Mais, c'est au loin, sur les plages de Conakry, que j'ai vu ces acrobates incroyables, leurs pyramides humaines.» Son regard a été happé à son tour.    

Sans prévenir, c'est un, puis deux, trois, quatre, cinq individus qui escaladent leurs corps mutuels comme s'ils gravissaient les échelons humains d'une ascension céleste.un spectacle en suspension où la danse et l'acrobatie trouvent respectivement leurs espaces d'expression dans des sphères aériennes.Sous le plus grand chapiteau de France, celui de l'Ecole Nationale des Arts du Cirque de Rosny-sous-Bois, cette troupe hors des sentiers battus du cirque et de ceux de Conakry répète inlassablement, sans relâche et avec opiniâtreté ses numéros de voltige.De ce mélange des genres se dégage d'emblée une atmosphère artistique d'ouverture, d'interdisciplinarité artistique et de partage des talents entre les élèves de l'école et ces Guinéens de Conakry, qui se permet de divulguer un conseil pour le porté rotatif d'un des acrobates. Le succès remporté au 104, au coeur du 19ème arrondissement de Paris, par des ateliers menés par les Guinéens avait déjà souligné leur facilité à transmettre et à partager avec les jeunes, toutes classes sociales confondues.

Des architectures humaines époustouflantes, certes, mais au-delà de leurs prouesses techniques, ce qui frappe à première vue dans le travail de ces Guinéens, c'est leur complicité. Ils s'entraînent, en effet, bien souvent à deux en entretenant leur souplesse, s'étirant ou s'échauffant les avants-bras et poignets avant les portés. Et la seule fille de la compagnie, Sylla Fatou, trouve son plein droit de cité dans cette émulation acrobatique. Même si elle apparaît avant tout sous les traits d'une gracieuse danseuse, au croisement de la danse africaine et de la danse contemporaine, elle se voit également hissée ou projetée du haut de ces pyramides humaines, de ces pilastres à la structure charnelle et éphémère. Ces figures se voient souvent encerclées, ce qui manifeste une fois de plus ce travail de groupe, ce soutien collectif qu'ils s'apportent naturellement. A l'écart de cette dynamique de groupe, se situe Aboulaye Keita, le contorsionniste de la bande. Isolé, il se livre à des exercices constants de gymnastique, les bras tendus, les jambes à l'équerre.

 

Quoiqu'il en soit, c'est toujours dans les éclats de rire, les applaudissements et la bonne humeur conviviale que s'entraînent ces artistes, se bagarrant même à coups de plots en mousse lors de pauses décontractées. Même supervisés par Yamoussa Camara, dit Junior, aucune hiérarchie des rôles n'émerge dans cette compagnie de cirque aux membres soudés par les épreuves de la vie et du quotidien à Conakry. Sur le fil d'existences tissées conjointement, l'acrobatie fait office de trait d'union. Yamoussa Camara pourrait aller travailler au sein d'autres cirques, plus grands, plus majestueux, mais avec une éthique et un sens de la fraternité imparable, il nous fait part de son choix: «J'ai commencé à les former à Conakry pour leur donner une alternative à la difficulté et je veux continuer. Venir vivre en Europe, ce serait une fuite et ce n'est pas le paradis non plus. Je préfère enseigner et apprendre là-bas, c'est pourquoi je me bats pour avoir une école sur place, une structure pérenne en Guinée.»

Un acrobate fait tourner le corps de l'autre sur sa tête, le cirque mandingue de Guinée, c'est ça, une légèreté et une facilité apparentes obtenues à coups de persévérance, de travail et de solidarité. Le message de ce cirque est aussi simple que les moyens dont ses acrobates disposent: montrer que sans rien, mais muni de la seule volonté, on peut arriver à quelque chose de grandiose. Ces onze Guinéens, il faut le rappeler, avant de venir tourner en Europe, vivent à Conakry et on grandi sur les trottoirs de cette capitale africaine en proie à la délinquance, à la drogue, à la prostitution...Ces jeunes défavorisés, à l'instar même de Yamoussa Camara orphelin, ont assumé le parti-pris de ne pas s'enfermer dans la tristesse et la complainte. Ce dernier nous livre: «Depuis 1985,la mort de mon père, j'ai pris la rue. Je n'ai pas pu aller à l'école mais j'ai eu la chance d'avoir une bonne intelligence et j'ai donc pris la rue par la danse.»

A travers une histoire, le fil directeur du spectacle, ce cirque se propose de véhiculer un autre message, teinté d'optimisme une fois de plus. Ce récit, c'est celui d'un blanc, un danseur de hip-hop (Régis Truchy) qui arrive en Afrique pour donner un stage, bardé de certitudes européocentrées, de préconçus culturels défendus avec ferveur. Mais, il se rend très vite compte qu'il ne parviendra pas à imposer ses vues et ses valeurs sur la danse de manière aussi unilatérale aux Africains postés en face de lui. S'opère alors une rencontre presque magique des cultures qui culmine grâce au duo contorsions/ hip-hop d'Aboulaye Keita et de Régis Truchy. Il s'agit ainsi de montrer comment peuvent se résorber les fossés de la communication interculturelle grâce au langage de l'art, à l'idiome universel de l'émotion. Tous les membres du cirque illustrent, notamment, ce dialogue des arts dans la tessiture même de leurs vies: ils sont, en effet, presque tous à la fois danseurs, musiciens et ne sont venus qu'ensuite au cirque. L'objectif poursuivi, dès le début, par leur producteur a donc été le suivant: « Ne pas juste montrer des prouesses techniques qui s'enfilent mais partir de ce qu'ils sont au quotidien afin de rappeler que la culture est censée rapprocher les peuples et non pas les éloigner.» Sur l'invitation de Luc Richard, le metteur en scène du spectacle, nous assisterons sous le chapiteau du cabaret sauvage -cette fois- à «un spectacle généreux et festif»...un avant-goût de partage pour ces fêtes de Noël.

 

Sandrine Le Coz

les 21,22 et 23 décembre au Cabaret Sauvage

site du Cabaret Sauvage:www.cabaretsauvage.com

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