Fawzy Al-Aiedy: un souffleur de vers irakiens

13971 visites
Musique - Interview

Une alchimie dans le creuset des mélodies traditionnelles irakiennes et du groove occidental avec, en creux, l'âme enjôleuse et la dualité du poète! Notre rencontre avec Fawzy Al-Aiedy...

La première fois que son père lui ramena une radio à Bagdad, Fawzy fut persuadé que les musiciens étaient dedans...Mais Bagdad c'est aussi le coup d'Etat de Saddam Hussein, le même qui au lieu d'envoyer le jeune Fawzy Al-Aiedy étudier la musique à l'étranger préfère l'envoyer faire son service militaire. Radio Bagdad: un album à double-tranchant. Afin de remonter l'itinéraire musical de l'opus le plus contemporain de Fawzy Al-Aiedy -sur une lignée de dix précédents opus- nous sommes allés à sa rencontre.

 

 

Ma première question sera: comment s’effectue pour vous la conciliation de la tradition et de l’initiative créatrice individuelle au sein de votre esthétique musicale?

 

Fawzy Al-Aiedy: La question trouve sa réponse dans mes débuts, je pense. J'ai étudié les maqams, la musique traditionnelle irakienne et en même temps le hautbois classique. La dualité de la musique a été présente dès la première fois quand je suis venu de Bassorah à Bagdad pour étudier la musique. A Paris, j'ai joué de la musique classique également, j'ai été musicien dans un orchestre... Mais je sentais que rien d'existant ne me correspondait, je ne voulais être ni un musicien traditionnel ni un musicien classique. Du fait d'être exilé, j'ai senti que j'avais quelque chose à dire, je souhaitais écrire de nouvelles musiques à partir de cette double culture musicale: l'occidentale plutôt «verticale», qui me faisait penser aux cadences des musiques militaires et l'orientale plutôt «horizontale» qui invite au rêve. Du temps est nécessaire pour arriver à comprendre qu'une musique correspond à un langage qui correspond lui-même à une société et à une manière de penser, d'être. Je me suis efforcé non de juger mais de comprendre et d'apprendre le meilleur de deux univers musicaux pour arriver finalement à la création et à mon premier album: Silence. Je n'avais jamais osé chanter en français mais face au texte de Claude Lemesle: Blues oriental (Radio Bagdad), je ne pouvais pas refuser. Il faut posséder les paroles et faire coincider la langue avec la musique, c'est un processus qui prend du temps.

 

 

Vous semblez, effectivement, ne pas vous situer dans une optique de pérennisation de la transmission d’une tradition musicale irakienne figée. Qu’est-ce qui a motivé le fait, par exemple, d’écrire vos propres compositions? Comment vous êtes-vous efforcé de ne pas vous cantonner au répertoire traditionnel classique arabe et de devenir un musicien contemporain à part entière?

 

Fawzy Al-Aiedy: L'exil était le motif, la première raison, il m'a poussé à créer. Quand on est arraché à ses racines et qu'on se confronte à la nouveauté, qu'on essaie de trouver une place pour vivre et pour réagir, la création devient une nécessité artistique voire même une nécessité d'existence. Il faut des musiciens qui fassent de la tradition, pour la transmettre et faire qu'elle ne s'éteigne pas mais pour les gens arrachés, l'idée d'être créateur devient une obsession et une nécessité absolue. Etre contemporain consiste pour moi à travailler sur le pont entre les deux musiques auxquelles j'ai été confronté.

 

Quelles sont les passerelles que vous pensez édifier entre la musique traditionnelle orientale et la musique contemporaine occidentale? Quels sont les genres définis que vous souhaitez mélanger dans votre syncrétisme musical?

 

Fawzy Al-Aiedy: Dans Radio Bagdad essentiellement, il y a une véritable recherche et ce que j'écris se base sur la tradition, à savoir les mélodies et les rythmes: la quintessence de la musique orientale. Mon travail a consisté à faire toutes les recherches possibles pour trouver une harmonie parfaite entre ces mélodies, ces rythmes orientaux et le groove occidental. C'est une recherche qui a mis beaucoup de temps. Je garde les rythmes et les mélodies de la musique orientale mais mes oreilles demeurent ouvertes sur d'autres traditions du monde et là a été ma chance d'être à Paris où l'on peut entendre de la musique africaine, indienne, américaine, du rock français, de la musique contemporaine etc. J'ai essayé pendant ces trente années à Paris de capter les choses que mon oreille accepte parfaitement pour accompagner mes mélodies orientales. Je n'ai jamais voulu faire l'inverse et mettre des mélodies occidentales sur des rythmes orientaux. Inventer des intervalles avec les instruments afin d'enrichir les mélodies, les sonorités, les tonalités, faire que des instruments différents prennent le relai (les percussions, le oud, la basse...), c'est ce à quoi je souhaitais arriver avec cette dynamique groovy. Sur Radio Bagdad, par exemple, je fais intervenir pour la première fois une cornemuse. Cet instrument est une sorte de hautbois populaire pour moi et sa sonorité rentre extrêmement bien dans mon oreille. Une fois trouvé l'instrument, il fallait surtout dénicher les bons musiciens, les perles rares pour jouer juste, avec chaque sonorité à sa place. Et je dois avouer que j'ai eu la chance de mon côté lorsque j'ai rencontré le joueur de conremuse François Lazarevitch mais aussi le violoniste Jassar Haj Youssef, l'accordéoniste David Venitucci ou encore le bassiste Gilles Coquard. C'est une sorte d'alchimie pour savoir comment bâtir ensemble de manière harmonieuse.

 

Quel regard portez-vous sur l’étiquette de world music qui pourrait être accolée à votre création?

 

Fawzy Al-Aiedy: La world music ça me convient très bien puisque tous mes projets sont différents. Pour Radio Bagdad, ce serait de la world orientale mais je laisse au public le soin de juger de la qualité de la musique. Selon moi, ma musique correspond à une sensibilité moderne, grrovy qui plait beaucoup aux jeunes, aux gens qui ne parlent pas forcément arabe mais pour lesquels ma musique recèle tout de même quelque chose qui leur parle.

 

Vos textes relatent régulièrement les affres du sentiment humain, par excellence, l’amour. C’est un sentiment fluctuant et dual à l’aune de ce qui le meut à savoir le désir, comment pensez-vous l’appréhender à travers vos textes? Ou encore grâce aux instruments comme le oud, le hautbois ou la «viole d’amour» qui porte bien son nom?

 

Fawzy Al-Aiedy: L'amour est ce qu'il y a de plus simple et de plus profond, nous le cherchons tous les jours. Je sens le besoin d'aimer quelqu'un et d'être aimé. Lorsqu'on parle ce langage avec quelqu'un, avec cette richesse émotionnelle, on obtient plus de choses de la personne en face parce que l'amour touche le coeur directement. Je cherche à être dans le sensible. A travers la poésie, j'arrive à trouver ce sentiment. Une fois muni de ce sentiment, il m'est ensuite facile de trouver les mélodies. Je ne suis pas un écrivain, plutôt une sorte de musicien-poète, mais je ressens le besoin d'écrire des choses très personnelles, que je n'ai pas trouvées ailleurs. D'où l'importance pour moi de l'improvisation. Je demande à mes musiciens de jouer, de compléter les paroles, de faire que les instruments disent quelque chose que les mots n'atteignent pas et pour cela ils sont libres d'improviser.

 

 

Cornemuses, derbouka, violon, percussions s’associent et s’entrecroisent. A quelle finalité, pensez-vous mettre à profit cette jonction d’univers musicaux orientaux et occidentaux?

 

Fawzy Al-Aiedy: La finalité est de réaliser une oeuvre qui soit composée de choses enracinées dans l'Orient et d' éléments groovy de la musique occidentale. Faire quelque chose de nouvau mais avant tout faire une oeuvre unique, réaliser une unité.

 

Dans quelle mesure, avez-vous pioché dans le répertoire soufi? Une de vos chansons parle notamment des derviches sur Radio Bagdad, pouvez-vous nous en dire plus sur cette inspiration? Et sur l’importance des chœurs sur cet album comme sur le précédent album Bayna?

 

Fawzy Al-Aiedy: On est dans une époque où les gens sont un peu perdus. Quand je me suis trouvé devant des textes de poètes soufis du neuvième et du treizième siècle, qui parlaient justement de l'amour comme religion, j'ai été touché par un enseignement de tolérance fantastique. Ce sont des poètes mystiques voire philosophiques. Derviches sur Radio Bagdad est un texte soufi contemporain qui a été permis grâce à une rencontre exceptionnelle avec le Libanais Edouard Tarabay. La notion de sincérité est toujours inscrite en creux dans mon oeuvre, c'était l'occasion de pousser jusqu'à la spiritualité. Mon prochain projet s'intitule Ultime prière, et dans celui-ci je souhaite chanter trois poètes soufis des neuvième et treizième siècles également . Pour ce qui est des choeurs, je n'y avais jamais vraiment réfléchi mais il est vrai qu'un choeur derrière un chanteur c'est toute une résonance humaine.

 

La problématique de l’exil est très présente dans votre œuvre. Vous l’avez vous-même vécu en quittant l’Irak et sa dictature et en venant vous installer à Paris. Cet exil a-t-il constitué et constitue-t-il encore, 30 ans plus tard, la matrice de votre créativité?

 

Fawzy Al-Aiedy: L'exil restera toujours une flamme allumée et c'est elle qui viendra nourrir de nouvelles créations. De l'exil provient toujours cette éternelle envie de rencontres, de communication. Stravinski était exilé en Amérique...Il y a une condition d'exilé qui bouillone à l'intérieur et la musique relève le défi de la crier. Plus que le retour, c'est l'absence que j'évoque dans mes textes car il est difficile de retourner en arrière, 30 ans après l'exil et notamment en Irak. Entre la guerre et l'embargo, c'est un pays -malgré toutes ses richesses ou peut-être du fait même de celles-ci (terres fertiles, pétrole...) dans lequel on rentre et duquel on repart avec beaucoup de difficultés...

 

Les deux premières compositions de l’album Radio Bagdad sont issues de poèmes arabes médiévaux. C’est d’ailleurs à l’Irak que l’on attribue le privilège d’avoir assisté à la naissance de la lyre, instrument du poète par excellence. Pouvez-vous nous en dire plus sur la place que tient la poésie orientale –et la poésie en général, je sais votre goût pour Rimbaud et Verlaine- dans votre création, que ce soit au prisme de ses thèmes/topoi ou de ses sonorités?

 

Fawzy Al-Aiedy: Le premier art arabe, effectivement, c'est la poésie. Avant même l'Islam, dans une époque appelée Jahiliyya, ce qui signifie ignorance (de l'Islam), il y avait une effervescence de la poésie. Sur la grande place du marché étaient suspendus des poèmes issus de grands livres comme les Ma'allaqât, que tout le monde pouvait donc voir. C'est dans la poésie qu'on écrit des choses sensibles, qu'on ne peut dire que dans cet espace, des choses qui provoquent la beauté. Je suis très sensible à la poésie, ça a été un immense bonheur pour moi d'écouter un poète comme Brassens chanter avec sa guitare ou encore Léonard Cohen. Il y a une sorte de continuité entre le monde arabe et les poètes occidentaux de talent. Malgré les orchestrations modernes, les poètes continuent à faire vivre le rêve dans la tête des gens. La poésie c'est quelque chose de très beau et qui nous rappelle le bien d'être. On se sent intelligent, on sent que la vie vaut le coup quand on est emporté par la poésie.

 

 

Vous percevez-vous comme une sorte de troubadour des temps modernes, un funambule des mots sur le fil des nations, s’accordant sur «la partition de l’univers»?

 

Fawzy Al-Aiedy: C'est très joliment dit et c'est exactement ça...

 

Vous avez été également proche du théâtre, du conte, considérez-vous alors qu’une certaine mise en scène est indéfectiblement liée à votre pratique artistique?

 

Fawzy Al-Aiedy: Absolument, j'ai toujours travaillé avec la complicité de metteurs en scène pour mes concerts. C'est un oeil extérieur très important. Le metteur en scène établit un scénario de conduites, un ordre pour les morceaux. Mise en scène et sincérité sont les clés pour parler de manière juste mais orientée vers l'essentiel. Il s'agit de provoquer l'imagination du public, parfois il est nécessaire de dire les choses avant de jouer car le public a besoin de ce récit de soi.

 

Concevez-vous la sensitivité, la recherche de l’émotion affleurant le spirituel comme ce qui sous-tend les bases de votre créativité musicale? Ou êtes-vous plus simplement à la recherche d’une légèreté notamment sur des ritournelles inspirées par Brassens ou sur des envolées musicales telles que le morceau Malikati qui invite avant tout à la danse à l’instar du rai?

 

Fawzy Al-Aiedy: Sincèrement, je travaille beaucoup sur l'émotion, que ce soit devant un chagrin d'amour, une nostalgie ou une belle femme en train de danser...La gravité comme la beauté ou la légèreté apparaissent dans la musique, c'est inévitable car elle s'inspire de la vie. Il faut absolument vivre donc autant faire que sorte de la souffrance un rêve, une émotion pour que la vie devienne quelque chose de joyeux. Il n'appartient qu'à nous de fabriquer chaque jour une vie intéressante pour nous-mêmes. Je me sers de l'image suivante pour avancer: plus je vieillis, plus je deviens bon comme les vins!

 

 

Sandrine Le Coz

Continuez la lecture avec

13971 visites

Commentaires

Poster un nouveau commentaire

  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage

CAPTCHA visuel
Entrez les caractères (sans espace) affichés dans l'image.

RadioMix - La radio Mondomix ! Retrouvez chaque semaine de nouveaux titres !

Toutes les langues