Europe : un chantier à réenchanter

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Politique - Actualité

Si les fondations de l'Europe s’avèrent aujourd’hui si faibles, n’est-ce pas, avant tout, parce que certains de ses architectes avaient imaginé que l’économie en serait le ciment, et non la culture ? Synthèse de nos conversations avec trois députées européennes et un ancien Ministre de la culture.

Europe : un chantier à réenchanter

Si les fondations de l'Europe s’avèrent aujourd’hui si faibles, n’est-ce pas, avant tout, parce que certains de ses architectes avaient imaginé que l’économie en serait le ciment, et non la culture ou, plus prosaïquement, la connaissance et la confiance réciproques ? Nous en avons discuté avec trois députées européennes, Karima Delli (EE-LV), Sylvie Goulard (Modem) et Marie-Christine Vergiat (Front de Gauche), ainsi qu’avec un ancien Ministre de la culture, passé lui aussi par les bancs du parlement de Bruxelles, Jacques Toubon (UMP).

 
« Quand on relit les pères fondateurs, on se rend compte qu’ils avaient cette culture qui dépassait le cadre national. Ils étaient capables d’entrer dans des logiques de compréhension de l’autre. Eux mesuraient que l’Europe engageait les pays au-delà de la signature d’un traité », pose Sylvie Goulard, qui a notamment écrit L’europe pour les nuls et Il faut cultiver notre jardin européen. Elle ajoute à propos du projet européen : « Ce qui est certain, c’est qu’on s’est fixés des ambitions extrêmement élevées. Notamment, par exemple, l’ambition de faire une monnaie sans l’adosser à une structure de type étatique, ce qui n’avait jamais été fait, et en se disant que le respect de règles mutuelles et la confiance suffiraient ».
 
C’est justement la confiance qui s’est révélé le talon d’Achille du géant européen. La fameuse « confiance des marchés », si cher payée, mais aussi, plus tristement, la confiance entre les peuples. « Apprendre à se connaître les uns les autres est le meilleur moyen de faire avancer la construction européenne », note Marie-Christine Vergiat. L’élue du Front de Gauche poursuit : « C’est le syndrome de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine : soit on regarde ce qui nous assemble, soit on regarde ce qui nous divise. Si l’on regarde ce qu’on peut construire ensemble, on va de l’avant. Alors que si l’on regarde ce qui nous divise, on régresse ».
 
Il serait faux de dire que l’Union européenne n’a rien fait pour que les peuples s’assemblent, ou du moins dialoguent. Très fin connaisseur du dossier, Jacques Toubon rappelle qu’en ce domaine, « il existe un certain nombre de programmes qui sont incontestablement marquants ». Et de citer « la politique des fonds régionaux » ou le « programme Média, qui stipule qu’il existe une spécificité du cinéma européen, dans sa manière d’être produit, organisé et soutenu par les collectivités publiques (le CNC en France, les Länder en Allemagne) ». Marie-Christine Vergiat renchérit : « Il y a un très beau projet au Parlement européen, c’est le prix Lux. Voici deux ans, le Parlement l’avait attribué à Welcome de Philippe Lioret. L’année suivante, à Die Fremde de l’Autrichienne Feo Aladag. Cette année, aux Neiges du Kilimandjaro de Robert Guédiguian. Ses lauréats obtiennent le sous-titrage de leur film dans toutes les langues de l’Union européenne. Ce qui permet une diffusion très large ». Enfin, tous vantent les programmes d’échanges, comme Erasmus : « Quand des gamins français vont passer six mois à Madrid ou à Barcelone, ça change leur état d’esprit. Comme dans le fameux film L’Auberge espagnole », s’amuse Jacques Toubon.
 
 
 
Pour Marie-Christine Vergiat, « ces politiques sont intéressantes mais restent totalement dérisoires au vu des sommes engagées ». Loué de toutes parts mais soutenu du bout des doigts, le cinéma européen en offre une illustration cruelle. « Les films que tous les Européens voient, ce sont les films américains, admet Jacques Toubon. Alors qu’il n’y a qu’un européen sur dix qui voit des films des autres pays de l’Union ».
 
« Ce qui est vrai, c’est que ce qui avance, au niveau européen, c’est l’économie, tranche Marie-Christine Vergiat. La question culturelle est plus compliquée parce qu’il ne s’agit pas d’homogénéiser l’Europe comme on homogénéise le marché européen. Bien au contraire : la richesse de l’europe, c’est sa diversité ». Jacques Toubon approfondit : « L’Europe ne peut pas artificiellement s’inventer une culture unique, puisque sa caractéristique, ce sont justement les florescences de toutes ces cultures, de toutes ces histoires qui ont fait et continuent à faire sa grandeur. Car ne nous leurrons pas : malgré l’Inde, la Chine, le Brésil, la civilisation européenne marque encore les esprits dans le monde ».
 
De toute façon, pour l’ancien Ministre de la Culture, l’adhésion des citoyens à une Union plus forte que les nations qui la compose ne peut découler du seul « vecteur de la culture ». « Le sentiment d’appartenance va avancer avec quelque chose qui, aujourd’hui, malheureusement, est en panne : le sentiment que les Européens auront que l’Europe leur est utile, les protège, leur apporte des emplois. Aujourd’hui, pour beaucoup de citoyens européens, l’Europe est plus un motif d’inquiétude qu’un motif d’espoir ».
 
Si tous partagent ce constat, ses causes donnent lieu à de vives discussions. Marie-Christine Vergiat dénonce : « Tout ce qu’on voit depuis 2008, c’est une régression totale en termes de démocratie et de participation des citoyens ». Jeune députée européenne écologiste, Karima Delli souhaite que les « décisions ne restent pas au niveau inter-gouvernemental. Cette logique, celle des chefs d’Etat qui ne se parlent qu’entre eux, n’a pas abouti à des solutions. Il faut maintenant construire un espace public européen, qui transcende les intérêts nationaux. Il faut relancer le rêve européen, avec les citoyens ».
 
 
"C'est vachement bien : nous sommes quand même tous des Européens" braille Arno
 
Pour cela, la culture, au sens le plus vaste, semble encore le plus fiable des outils. La langue, tout d’abord, même si « il est évident que l’apprentissage des langues dans un pays comme la France est le parent, non pas pauvre mais misérable, de l’education nationale », regrette Sylvie Goulard. Mais aussi les médias. Selon la centriste, « les journaux télévisés, les émissions politiques devraient intégrer la dimension européenne. J’ai souvent parlé avec des directeurs de journaux, de télévisions ou de radios pour les encourager à traiter les sujets de manière beaucoup plus européenne. Jusqu’à présent, ce n’est pas le cas. Regardez comment s’est déroulée la campagne présidentielle... ».
 
En verve, Karima Delli appelle à « encourager la mobilité des artistes et des penseurs. C’est comme ça qu’on devient plus intelligent et plus ouvert sur le monde. C’est aussi comme ça qu’on crée les liens qui manquent en europe ». A ses yeux, l’Union devrait donc favoriser « le soutien à la création, le développement des échanges, la protection de l’héritage culturel européen et l’encouragement au multilinguisme, notamment pour les langues régionales… ». Enchantée par ce chantier, Sylvie Goulard lâche : « J’ai vraiment le sentiment qu’on a à peine commencé. C’est ça d’ailleurs qui doit nous rendre, non pas béatement optimistes, mais confiants dans la possibilité de faire mieux ».
 
 
François Mauger
 

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