Eddie Palmieri : "Pour la diaspora noire, le tambour était une arme de résistance"

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Musique - Interview

Dans une interview exclusive, l'icône de la salsa et du latin jazz revient sur les origines d’une œuvre légendaire, à cheval entre tradition et subversion ...

Eddie Palmieri : "Pour la diaspora noire, le tambour était une arme de résistanc
Icône de la salsa et du latin jazz, le pianiste Eddie Palmieri revient sur les circonstances d’une œuvre légendaire, à cheval entre tradition et subversion ...
 
Né en 1936 à Spanish Harlem au sein d’une famille d’immigrés portoricains, Eddie Palmieri incarne depuis cinquante ans le triomphe d’une tradition new-yorkaise de musique latine qui mêle rythmes afro-cubains et influences nord-américaines. Consacré au titre de Jazz Master 2013 par le National Endowment for the Arts [agence culturelle fédérale américaine], le nom de ce pianiste virtuose n’en reste pas moins avant tout synonyme de salsa. Pionnier du genre, Palmieri a introduit au cours des années 1960 et 70 une série d’innovations stylistiques qui brancha son héritage caribéen sur celui de la musique afro-américaine, jazz et rhythm and blues en tête, et fit souffler sous la semelle des danseurs l’esprit de la contre-culture de l’époque. Face à la tournure commerciale prise par la salsa dans les années 1980, il réorienta son travail vers le latin jazz et donna libre cours à ses expérimentations harmoniques. Fringant septuagénaire, il alterne aujourd’hui deux types de formation et de répertoire, instrumental pour le jazz et orchestre de danse pour l’interprétation de ses classiques salsa. Joint par téléphone depuis sa résidence dans le New Jersey, le maestro explique pourquoi il refuse pourtant de se voir accoler ces deux étiquettes. 
 
Vous récusez le mot « salsa ». Quelle est pour vous la meilleure façon de définir votre musique ?
 
Eddie Palmieri : Comme disait Tito Puente, « la salsa [sauce en espagnol], c’est ce que je mets sur mes spaghettis ! ». Cette appellation marketing a eu des conséquences  dramatiques pour notre musique. La radio de nos jours ne diffuse plus que de la pop latine soporifique, il n’y a plus d’orchestres, plus de solos, plus de percussions… S’agissant de mon travail, je préfère parler de musique afro-cubaine ou afro-caribéenne. Pour être exact, il faudrait entrer dans le détail de ce que sont la rumba, la guaracha, le mambo, et toute cette variété de patrons rythmiques d’origine africaine qui ont survécu dans les Caraïbes en dépit de l’esclavage. Pour la diaspora noire, le tambour était une arme de résistance. Dans la santería, les tambours batás racontent l’histoire de dieux yorubas dont les noms sont par ailleurs camouflés sous ceux de saints catholiques - c’est un langage secret. Ces rythmes se sont cristallisés et développés de façon privilégiée à Cuba, jusqu’à alimenter le répertoire des orchestres de danse. A partir des années 1920, cette musique a influencé tout ce qui s’est produit dans les Caraïbes, à Porto Rico, à New York et dans le reste de l’Amérique latine. Je trouve extraordinaire que des expressions forgées dans la douleur et l’oppression soient finalement parvenues à rayonner et faire danser le monde entier !
 
 
 
 
 
 
Comment avez-vous découvert cette musique ? 
 
Eddie Palmieri : Même si je n’ai malheureusement jamais été à Cuba, ses rythmes ont bercé mon enfance depuis que mon père a ouvert dans le Bronx un magasin de sucreries qui était doté d’un excellent juke-box, sur lequel on écoutait Benny Moré ou Arsenio Rodríguez. Mon frère Charlie, de neuf ans mon aîné, est devenu pianiste professionnel avant moi. Il jouait avec Tito Puente à la grande époque du mambo et m’a pris très tôt sous son aile. A l’adolescence, j’ai approfondi mes connaissances grâce à Manny Oquendo [percussionniste du premier groupe d’Eddie Palmieri, entre autres], qui possédait la meilleure collection de vieux 78 tours cubains de New York. En analysant cette musique, j’ai compris que ses arrangements étaient faits de tension et de résistance. Cette combinaison provoque un climax musical qui excite les danseurs, comme dans le sexe.
 
 
Bien qu’ancré dans la tradition cubaine, vous avez œuvré à sa rencontre de la musique afro-américaine, du jazz en particulier… 
 
Eddie Palmieri :  Je ne connaissais à vrai dire pas grand chose au jazz avant de rencontrer le tromboniste Barry Rogers, avec qui j’ai fondé La Perfecta en 1961. A l’époque, Barry avait l’habitude de jouer au cours d’une même soirée avec John Coltrane au Birdland et avec Johnny Pacheco au Triton’s. Le son de La Perfecta mélangeait ces influences et on a retourné New York ! Barry m’a ensuite présenté le guitariste Bob Bianco, qui fut mon professeur pendant vingt ans et m’a véritablement initié au monde des harmonies du jazz. J’ai acquis cette sensibilité, mais je ne me suis jamais considéré comme un pianiste de jazz. Le rythme et les percussions latines restent la base de toutes mes compositions, la matière première dont je pars pour élaborer des harmonies. Même lorsque j’écris un thème instrumental, ou de latin jazz si l’on préfère, mon intention est toujours de faire danser. 
 
 
L’album Harlem River Drive, paru en 1971, traduit votre attrait pour le funk, en même temps qu’une conscience politique aiguisée. 
 
Eddie Palmieri :  J’ai commencé à expérimenter avec le piano électrique et les effets de reverb sous l’influence de ce que faisait alors Miles Davis sur In a Silent Way et Bitches Brew. Pour Harlem River Drive, j’ai eu l’idée de mélanger ma section rythmique latine avec des musiciens de l’orchestre d’Aretha Franklin et un chanteur de soul, Jimmy Norman. Une partie de mon public a toujours été afro-américain et je voulais accentuer ce crossover, en touchant d’autres radios que celles destinées au marché hispanique. Mais le disque a été un échec commercial et sa publication m’a attiré quelques ennuis. Les Weathermen [organisation d’extrême-gauche, accusée de terrorisme par le gouvernement américain] en avaient fait leur vinyle de chevet et le FBI a débarqué dans les bureaux de mon producteur parce que plusieurs exemplaires en avaient trouvé au cours d’une opération. Il est vrai que le concept d’Harlem River Drive était aussi d’adresser un message de justice sociale. L’époque était à la contestation, à la lutte contre le racisme et le colonialisme. Je participais à cette effervescence, en donnant des concerts dans les prisons ou au profit du mouvement des Young Lords [équivalent portoricain des Black Panthers]. 
 
 
 
 
 
 
Vous annoncez la sortie d’une suite à cet opus…
 
Eddie Palmieri :  En quelque sorte. L’album s’appelle Sabiduría/Wisdom et doit sortir cette année. A l'instar d'Harlem River Drive, il rassemble des musiciens latins et des invités qui viennent du jazz, de la soul ou du rock, comme Marcus Miller, Bernard Purdie et David Spinozza. Mais il s’agit en revanche d’un projet entièrement instrumental, donc certainement moins polémique. 
 
 
Propos recueillis par Yannis Ruel
 
Et aussi sur le web :
- le site d'Eddie Palmieri
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