Tiken Jah Fakoly : "Je ne suis pas désespéré"

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Societé - Interview

Dans "Sababou", un documentaire de Samir Benchikh tourné en Afrique de l’ouest, on le voit tenter de ramener la paix à Conakry. Rencontre avec le reggaeman ivoirien pour parler de la Guinée, de la Côte d’Ivoire, du Mali et du chemin que l’Afrique doit encore parcourir …

Tiken Jah Fakoly : "Je ne suis pas désespéré"

Sababou, documentaire « lumineux », pour reprendre le mot de notre chroniqueur Ravith Trinh, a bien des qualités. L’une d’elles est de nous ramener Tiken Jah Fakoly, qu’on avait un peu perdu de vue depuis la sortie d’African Revolution, en 2010. Le reggaeman ivoirien nous a prodigué un peu de sa proverbiale sagesse …

 
Dans Sababou, on vous voit intervenir en Guinée entre les deux tours des élections présidentielles. Votre modèle, à ce moment-là, était le Bob Marley qui avait réuni Seaga et Manley, deux politiciens ennemis, sur une même scène en Jamaïque ?
 
Tiken Jah Fakoly : Effectivement … Bob Marley, c’est notre prophète. Tout ce que Mahomet a fait, les Musulmans essaient de l’imiter. Même chose pour Jésus et les Chrétiens. Nous, on veut prouver que le reggae peut réunir les gens. J’ai vu la tension monter en Guinée. J’ai appelé à Conakry et le rappeur sénégalais Didier Awadi et nous nous sommes retrouvés en Guinée. On a d’abord enregistré un single, qui est passé sur les radios. Chaque artiste parlait d’unité, de réconciliation. Puis, on a décidé d’organiser un concert. On souhaitait avoir les deux candidats au deuxième tour. La tension était tellement forte que tout le monde pensait à une guerre civile. On s’est dit : « Si on arrive à amener les deux candidats du deuxième tour sur la scène et qu’ils se donnent la main devant tout le monde, tous les Guinéens verront qu’ils ne sont pas ennemis, qu’ils sont simplement en train de se battre pour être président de la République ». C’était notre objectif. On n’est pas allé jusqu’au bout parce qu’on a été confronté à des problèmes. Entre notre première visite chez l’un des candidats et la veille du concert, il y a eu des violences au siège d’un parti politique. Il y a eu deux morts, je crois. On a compris qu’on ne pouvait pas réunir les deux candidats sur scène et on a décidé d’annuler le concert …
 
 
Est-ce qu’il aurait aussi fallu monter un concert de ce type en Côte d’Ivoire ? Est-ce que cela aurait permis d’éviter le conflit ?
Tiken Jah Fakoly : Tôt ou tard, il va falloir faire ça en Côte d’Ivoire. Je ne sais pas quand. La situation en Côte d’Ivoire est différente de celle de la Guinée. Mais, tôt ou tard, il va falloir que tous les différents protagonistes de la crise en Côte d’Ivoire se retrouvent et se donnent la main. Il faut qu’on chante l’hymne national de Côte d’Ivoire ensemble. Je ne sais pas quand mais il va falloir y arriver …
 
 
 
 
 
Il y a déjà eu une caravane de la réconciliation …
 

Tiken Jah Fakoly : La caravane s’est produite dans six villes en Côte d’Ivoire. Elle était dirigée par Alpha Blondy et moi. La caravane s’est achevée par des doléances. Dans ces doléances, on a demandé au gouvernement de faire un pas vers la paix, de faire un geste. En même temps, on a demandé à ceux qui font les attaques d’arrêter. On pense que le gouvernement a fait un geste, deux même : il a refusé de livrer Simone Gbagbo à la Cour Pénale Internationale et il a libéré le dernier premier ministre de Laurent Gbagbo. Les attaques ont cessé. Contrairement à ce que beaucoup de personnes disent (« Les artistes ont pris de l’argent et sont allés se balader »), un livre blanc a été écrit. On voulait le remettre au président de la République Alassane Ouattara mais on n’a pas été reçu. Sur scène, on a commencé à expliquer le contenu de ce livre blanc. Les artistes étaient unanimes : il fallait que le gouvernement libère certains prisonniers politiques. La caravane a servi à quelque chose, contrairement à ce que les uns et les autres disent. Mais nous sommes en démocratie, chacun est libre de dire ce qu’il pense …   

 
 
Aujourd’hui, c’est le Mali, où vous vous êtes réfugié à une époque, qui est à feu et à sang. Ca ne vous désespère pas ?
 

Tiken Jah Fakoly : Non, ça ne me désespère pas du tout de voir que la Côte d’Ivoire allait mal et que le Mali va mal aujourd’hui. Pour moi, l’Afrique se trouve dans un processus normal. Quand vous regardez l’histoire de la France ou des Etats-Unis, ces pays ont été perturbés avant de devenir stables et démocratiques. Ces pays-là sont passés par le chemin que nous sommes obligés d’emprunter. Surtout que nous sortons de 400 ans d’esclavage et plusieurs années de colonisation … Il nous faut du temps. On a tiré sur le convoi du Général de Gaulle ici, en France. Aux Etats-Unis, deux ou trois présidents de la République ont été assassinés. L’Afrique se trouve dans un processus normal. Des coups d’Etat, il y en a eu ici aussi, ou en Amérique latine. Des pays émergents comme le Brésil en ont connu. Moi, je ne suis pas désespéré. Ca fait 53 ans seulement que les pays d’Afrique ont été libérés de la colonisation. Si on continue de mettre les enfants à l’école, si, après 150 ans d’indépendance, la majorité des Africains savent lire et écrire, les gens comprendront que les ethnies ne sont pas ennemies et que tous ces groupes doivent s’unir pour réclamer du travail pour la jeunesse, des écoles pour les enfants, … Moi, je suis un Africain optimiste !

 
 
Mais vous voyez quand même la paix et la prospérité cent ans devant nous …
 

Tiken Jah Fakoly : Oui. Je pense que ceux qui ont lutté pour la paix et la stabilité de la France ne vivent plus aujourd’hui. Ce sont leurs enfants ou leurs petits-enfants qui bénéficient des retombées du combat mené par ceux qui ont lutté il y a cent ans ou cent cinquante ans. Si notre génération arrive à jouer son rôle, il n’y a pas de raison que les choses ne se fassent pas comme je l’espère. Nos ancêtres ont dû lutter contre l’esclavage puis contre la colonisation. Depuis, l’indépendance est arrivée (même si c’est une « photocopie de l’indépendance », parce que c’est comme ça que je qualifie cette indépendance). Elle a été acquise par le travail de nos parents. Notre génération doit absolument jouer aussi son rôle pour que nos enfants trouvent une Afrique meilleure que celle que l’on connaît et dont on se plaint. Voilà ma vision …

 
 
 
 
Ce sont des thèmes que tu vas développer dans ton prochain album ?
 
Tiken Jah Fakoly : Effectivement. Sur ce prochain album, ce sont ces thèmes que je vais aborder. Il va être dans la continuité de mon travail d’éveil de conscience, sans me répéter, en disant les choses d’une nouvelle manière, avec d’autres instruments …   
 
 
Un prochain album qui est prévu pour quand ?
 

Tiken Jah Fakoly : Pour 2014. Cette année, les fans s’attendaient à un album mais j’ai décidé de consacrer l’année 2013 à l’agriculture. Je vais aller aux champs. C’est un autre combat parce que, pour beaucoup de jeunes africains aujourd’hui, travailler aux champs, c’est le dernier des métiers. J’ai envie de faire ce geste-là : une star internationale du reggae qui retourne aux champs. J’ai envie de donner de la valeur à ce travail noble. Tous ceux qui sont dans les villes aujourd’hui, vivent grâce au travail des paysans. Il faut donner de la valeur à ce métier pour que des jeunes gens, au lieu de traîner dans les capitales, se disent « Je peux retourner au village faire deux ou trois hectares de riz ». C’est ce chemin-là que je veux montrer cette année. Puis, début 2014, il y aura un album et deux années de tournée vont suivre …

 
 
Pour finir, le film montre également de jeunes Ivoiriens comme Diabson Téré et Rosine Bangali. Ils sont représentatifs de la génération qui va avoir l’avenir de l’Afrique en main dans quelques années ?
 

Tiken Jah Fakoly : Diabson et Rosine, c’est la graine de la future société civile dans les pays africains. Les gouvernants ont un comportement pas très clean aujourd’hui parce qu’ils savent qu’il n’y a pas de société civile forte derrière. Voir la jeune Rosine s’exprimer dans les écoles et essayer de sensibiliser ses camarades, ça donne de l’espoir. Voir Diabson Téré qui n’attend pas que le producteur vienne à lui, qui se lève pour organiser ses concerts, ça donne de l’espoir. D’ailleurs, il me rappelle mes débuts. J’étais comme ça. Je ne me suis jamais assis pour attendre. Je suis toujours allé vers la chance. J’ai organisé moi-même mes concerts, j’ai collé des affiches, …  Michel, qui se déplace en prison pour faire le pont entre la Ligue des Droits de l’Homme en Côte d’Ivoire et les prisonniers, ça donne de l’espoir. L’Afrique est en mouvement. Les jeunes ont commencé à le comprendre. Ca veut dire que notre message, ce que nous avons chanté depuis quinze ou vingt ans, n’a pas été un prêche dans le désert … 

 
 
 
 
Propos recueillis par François Mauger
 
A voir :

- Sababou, un film  de Samir Benchikh, avec Tiken Jah Fakoly ... Durée : 1h40min ... Distributeur : Eurozoom ... 

 

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