Riffs de guitare rock ensablés dans le désert algérien, musique pop-rock chantée en arabe, voilà ce qui constitue l'étonnant cocktail Temenik Electric. Retrouvez-les en tournée sur toute la France !
Soad Baba Aïssa : « L’Etat algérien s’est compromis avec l’islamisme au détriment des femmes »
Soad Baba Aïssa ouvre la série de débats autour du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie au festival Sin Fronteras du Cabaret Sauvage, le 6 juillet. Entretien avec la militante féministe.
Porte-parole du Parti de la Laïcité et de la Démocratie Algérienne, référente du groupe laïcité à l’Initiative Féministe Européenne, membre de la Coordination nationale de Femmes Solidaires, Soad Baba Aïssa multiplie les casquettes, toujours dans le but de soutenir la cause féministe. Invitée au festival Sin Fronteras du Cabaret Sauvage, la militante anime un débat autour des femmes, « Résistantes d’hier et d’aujourd’hui ». Soad Baba Aïssa nous explique ce que ce cinquantenaire signifie pour les Algériennes, pourquoi le chemin de la lutte pour l’égalité des femmes est long et douloureux et comment la jeunesse est moteur de liberté.
Que veut dire ce cinquantenaire pour les Algériennes ?
Soad Baba Aïssa : Lorsque le 5 juillet 1962, l’Algérie devient indépendante, c’est la fin de sept années de guerre contre le joug colonial, après plus de 130 ans d’humiliation, de spoliation et de négation de l’identité et de la citoyenneté algérienne. Dans notre mémoire collective, c’est l’espoir de liberté, de dignité et d’édification d’une future démocratie. Pour les femmes, c’est l’espoir de l’émancipation, de l’égalité des droits, de la justice sociale. Les Algériennes ont énormément contribué à la lutte de libération et à l’effort de guerre (porteuses de valises, poseuses de bombes, réseau de soutien, emprisonnement, tortures, viols, chef de famille, dons d’argent, de bijoux, etc..). Elles aspirent à une société moderne et progressiste qui doit les mener vers l’égalité politique, économique et sociale.
Les moudjahidates, de Hassiba Ben Bouali à Djamila Bouhired, sont magnifiées par leurs frères d’armes et glorifiées dans les familles. La preuve en est que les filles nées postindépendance portent les prénoms mythiques de Hassiba, Djamila, comme une prédisposition à la liberté, l’égalité, la dignité.
Cette commémoration doit être l’expression de notre attachement au devoir de mémoire, à notre conscience morale, face à une histoire détournée et tronquée. C’est rendre hommage aux Algériennes, qui depuis 50 ans, sont le symbole visible d’opposition au pouvoir autocratique comme aux diktats et à la terreur du FIS (Front Islamique du Salut) et de ses groupes armées au cours des années 90.
Dès les premières années, le fleuve de l’égalité des droits entre les femmes et les hommes est détourné. Comme source, de droit, l’Etat FLN, parti unique, consacre le modèle traditionnel de la famille patriarcale. La classe politique conservatrice se cache derrière la religion pour voter, en 1984, une loi de statut personnel inique – rebaptisé à juste titre, « code de l’infamie » et institutionnaliser l’infériorisation des femmes.
L’ampleur de la violence subie par les femmes dans les maquis islamistes a laissé des traces indélébiles dans la société algérienne : assassinats, enlèvements, viols collectifs, enfants nés des viols. Elles seront nombreuses à payer de leur vie ce refus de l’ordre islamiste (Katia Bengana, Nabila Djahnine).
Amer cinquantième anniversaire pour les Algériennes, l’’Etat algérien s’est compromis avec l’islamisme au détriment des droits fondamentaux des femmes. L’islamisation des esprits et l’idéologisation de la foi sont au programme de l’éducation de la jeunesse et de tout un peuple. L’absence de liberté individuelle et collective, la « hogra » [NDLR : le mépris des autorités], le chômage, les violences étatiques, économiques, sociales marquent le quotidien des Algériennes. Le voile de la régression sociale et sociétale s’accentue et augmente le désespoir des femmes, elles deviennent aussi candidates à l’émigration clandestine qu’elles soient célibataires ou mères de famille.
Au festival Sin Fronteras, vous allez animer un débat sur le sujet « Résistantes d’hier à aujourd’hui ». Les femmes doivent-elles toujours se battre quotidiennement ?
Soad Baba Aïssa : Résistantes d’hier à aujourd’hui, c’est le combat du pot de terre contre le pot de fer. Pas une décennie sans que les femmes soient un enjeu du pouvoir politique. Parler de l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, c’est édifier les fondements de la démocratie. Comment l’Etat algérien pourrait-il s’exonérer de ses responsabilités face au poids des mentalités qui pèsent sur l’évolution du rôle des femmes et sa place au sein de la famille et de la société ? Au nom de l’Islam, religion d’Etat, la religion va être utilisée comme principal pilier de l’identité algérienne et valeur suprême de la famille. Cette confusion de la religion et du pouvoir est toujours un mélange qui détonne et explose, en premier lieu, à la figure des femmes. Les discriminations et l’infériorisation des femmes sont institutionnalisées par le code de la famille. Cette violence institutionnelle va entraîner des comportements et des attitudes misogynes et sexistes jusqu’au cœur de l’Etat et de ses institutions.
Dans un pays où la femme sans la tutelle du mâle, mari, père ou frère, est une « prostituée », elles ne peuvent exprimer des revendications de liberté et de dignité sans être jugées négativement par la société. De la revendication du droit au travail, au droit de prendre des décisions quant à leur choix de vie (études, conjoint, orientation sexuelle, etc.), les femmes aspirent à la prise en considération de leurs opinions, au respect et à la reconnaissance de leur place dans la société. Les jeunes femmes expriment, de plus en plus, le souhait d’habiter seule, voyager, vivre sans être tout le temps contrôlées.
Il est long et douloureux le chemin pour l’égalité en droit dans cette société algérienne schizophrène où les institutions politiques peuvent légiférer sur la parité politique en maintenant les femmes dans un statut de mineure et de sous-citoyenne !
Quel est le statut des femmes en Algérie ?
Soad Baba Aïssa : Depuis plus d’un quart de siècle, le code de la famille algérien impose un carcan de souffrance et d’humiliation aux femmes en en faisant des mineures à vie.
Les amendements promulgués en février 2005 modifient et complètent la loi de statut personnel. Ils comportent quelques changements à caractère très interprétatif au statut des femmes, en raison de la collusion entre le pouvoir et les islamistes. Les aspects les plus discriminatoires persistent à maintenir la femme algérienne dans un statut de sous-citoyenne et la relèguent au rang de mineure à vie. Les aspects les plus obscurantistes de ce code sont le maintien du wali (tuteur matrimonial), la polygamie, la répudiation, l’inégalité dans l’héritage, l’absence d’autorité parentale partagée et la reconnaissance légale de l’inégalité dans le témoignage (deux femmes valent un homme !). Il est l’illustration parfaite de cet islamisme « modéré », de la nouvelle sémantique des prestidigitateurs du verbe.
Qu’ils nous disent alors ce qu’est le tutorat «modéré» du mâle sur les femmes ?! Serait-ce le fait qu’elles puissent désormais choisir celui, obligatoirement un homme, par lequel elles deviennent légalement des « incapables majeures » ? Qu’ils nous définissent ce qu’est la polygamie «modérée» ! La répudiation «modérée» ! Le crime d’honneur « modéré » !
Quelles sont les mesures prises par les institutions pour remédier aux problèmes de logement et de moyens de subsistance et pour atténuer le désespoir des femmes chassées du domicile conjugal, suite aux répudiations, et qui vivent dans la rue, parfois avec leurs enfants en bas âge ? De même, comment les femmes victimes des violences peuvent-elles être abandonnées à leur sort par les pouvoirs publics ? Comment les enfants nés dans les maquis peuvent-ils manquer d’une légalité juridique et ne pas être inscrits à l’état civil ? Enfin, comment la loi peut-elle condamner à des peines minimes ceux qu’elles nomment « les criminels de l’honneur », affirmant ainsi que la vie d’une femme ne vaut rien ?
Aujourd’hui, de quelque point de vue que l’on se place, ni la polygamie, ni la répudiation, ni le crime d’honneur ne sont de l’ordre de l’humain. Elles sont toutes une injure à l’humanité entière !
Existe-il un mouvement commun de femmes dans les pays du Maghreb ?
Soad Baba Aïssa : Les féministes des pays du Maghreb ont initié un mouvement commun de femmes sur la question des lois de statuts personnels à travers le Collectif Maghreb Egalité 95. A partir de leurs analyses et réflexions, elles ont proposé des outils aux militantes féministes des trois pays du Maghreb. La collaboration des associations féministes tunisiennes, algériennes et marocaines a permis la rédaction de rapports alternatifs devant la CEDAW [NDLR : le Committee on the Elimination of Discrimination against Women de l’ONU], afin de demander la levée des réserves émises par les Etats au nom de l’islam, religion d’Etat, et de leur spécificité culturelle.
Un réseau féministe euro-méditerranéen vient de voir le jour. C’est une coopération entre l’Initiative Féministe Européenne et le réseau AISHA, composé de 13 pays du monde arabe, sur la base de la lutte pour la promotion de sociétés démocratiques et laïques : le programme « Equality Now » pour une égalité réelle entre les femmes et les hommes. Les mouvements féministes ont conscience d’un intérêt commun à combattre les stéréotypes liés au relativisme culturel.
A partir des conventions internationales, et plus particulièrement la CEDAW, elles souhaitent imposer la reconnaissance de l’universalité des droits. Dans les pays arabes, cette convention est le fruit des luttes des femmes. Les Etats la présentent comme un instrument de l’ouest destiné à détruire les sociétés et les valeurs suprêmes de la famille.
Elles veulent que la reconnaissance de l’égalité réelle des droits entre les femmes et les hommes devienne une question politique centrale. Elles travaillent sur des projets de lois cadres de luttes contre toutes les formes de violences à l’égard des femmes.
Aujourd’hui, les transitions politiques ne sont pas favorables aux démocrates et aux laïques. Le risque majeur est la propagation de la vague islamiste. A travers leurs analyses et actions, elles dénoncent le mythe de l’islamisme « modéré ».
Les jeunes femmes se sentent-elles l’âme de militantes pour leur émancipation ? Ou sont-elles résignées ?
Soad Baba Aïssa : Depuis quelques années, un certain dynamisme associatif réapparaît, plus particulièrement dans le milieu urbain. Les jeunes femmes s’engagent beaucoup plus sur les thématiques comme la lutte contre les violences faites aux femmes, les questions de santé, de citoyenneté, de mixité et de connaissance de leurs droits.
D’une part, elles doivent franchir plusieurs obstacles : la prégnance des traditions, le refus des parents, de la famille. La chape de plomb du terrorisme, a permis au pouvoir autocratique de se cacher derrière le maintien de l’Etat d’urgence, pour interdire à la société civile de s’organiser, de se réunir, de manifester, permettant ainsi de laminer toute velléité démocratique. Ce même pouvoir, par son droit de contrôle et de regard sur les activités des associations, s’ingénie à restreindre les ressources financières et matérielles pour la réalisation des projets associatifs. Enfin, la complicité des Etats européens, bailleurs de fonds, « institutionnalisent » les thématiques des projets.
D’autre part, même si les jeunes Algériennes demeurent peu nombreuses à s’engager dans la vie associative, politique ou syndicale, leurs revendications d’égalité, de mixité, de laïcité sont souvent, comme pour leurs aînées, " détournées " et perçues comme subversives. Elles affrontent une société qui les étouffe sous le poids des codes religieux du fait de la compromission du pouvoir avec l’islamisme politique.
Toutefois, elles sont loin d’être résignées et elles aspirent, à une vie meilleure, à une citoyenneté pleine et entière pour passer de l’autonomie à un réel processus de libération.
Depuis 50 ans, les femmes algériennes attendent que leurs droits et leur dignité soient reconnus et appliqués. Toute la question est de savoir si nous sommes à la hauteur des enjeux, c’est-à-dire si nous voulons la rupture avec la matrice idéologique de l’islamisme politique et l’abrogation de l’article 2 de la constitution algérienne, qui proclame l’islam religion d’Etat, qui est une entrave à la liberté de conscience et à l’émancipation citoyenne.
Les Algériennes ont connu toutes les versions de l’islamisme : sa barbarie et son discours mielleux. Elles peuvent en parler en connaissance de cause. Elles savent surtout que quelle que soit la version, la « hard » ou la « soft », ce ne sont en fait que les deux faces du même monstre : l’islamisme politique.
Au regard de l’histoire de l’Algérie et plus particulièrement des combats des Algériennes pour la démocratie, l’égalité des droits entre les femmes et les hommes et contre l’utopie de l’islamisme « modéré », ce cinquantième anniversaire doit permettre de retenir les leçons de l’histoire pour la jeunesse algérienne et pour les jeunesses des pays arabes afin de sauver de l’anéantissement total les jeunes pousses de leurs revendications et de ne pas se laisser confisquer les fruits de leurs révolutions.
Propos recueillis par Moriane Morellec
Et sur le web :
- Le facebook du festival Sin Fronteras au Cabaret Sauvage
- Le site de l’Initiative Féministe Européenne
- Le site du Parti pour la Laïcité et la Démocratie algérienne
- Le site officiel du CEDAW
Continuez la lecture avec
-
Présidente de l’association Plurielles-Algérie, Sanhadja Akrouf milite pour les droits de la femme en Algérie. Entretien...
-
Invitée au festival Sin Fronteras au Cabaret Sauvage le 7 juillet, Naïma Yahi travaille pour que la guerre d’Algérie et les...
-
Ex-leader du groupe de rap algérien Intik, Youcef Sedda, aka Youss, célèbre en musique le cinquantenaire de l’indé...
à lire aussi
à découvrir
Mondomix Aime
-
-
Les traditions spectaculaires de sorties de masques et de tambours sont toujours très vivaces en Afrique. Dans le cadre du Festival de l’Imaginaire, la Maison des Cultures du Monde présente une sortie de masques des célèbres Dogon, au Mali. Le musée du quai Branly invite quant à lui les Maîtres tambours du Burundi.
-
Derrière les portes sculptées des riads de Fès, se dessine l'Andalousie, célébrée par les poètes arabes et source infinie d'inspiration des musiciens. Les créations prennent racines dans les musiques sacrées et s'inscrivent dans la modernité, du 7 au 15 juin.
-
Ont-ils un espion au sein de la rédaction ? Les programmateurs de ce festival parisien ont agrégé le meilleur de ce qui fait notre actualité : la nouvelle vague congolaise, l'éclatante électro sud-africaine, le cinéma des grands témoins, la solidarité avec tous les Maliens, l'observation réjouie dela créolisation galopante, la réflexion sur les conséquences d'une mondialisation sans fin... Du 17 mai au 2 juin, sur cinq salles, un état des lieux de nos obsessions africaines.
-
« Les Enfants du Folk » accueille des bals bretons et occitans mais aussi des concerts de musique scandinave et irlandaise dans une vieille ferme briarde. C'est un moment unique pour les musiques traditionnelles des régions de France, les 25 et 26 mai à Savigny-le-Temple (77).
-
Dix ans, ça se fête ! Ils sont nombreux à revenir au Sakifo pour souffler les bougies du 7 au 9 juin à Saint Pierre sur l'île de lma Réunion: des artistes emblématiques comme Winston McAnuff, Cali et Féfé, ou la grande voix féminine du maloya, Christine Salem.


Commentaires
Poster un nouveau commentaire