Serge Ewenczyk : "La France est le troisième pays de la bande dessinée"

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Bande dessinée  - Interview

Les défenseurs les plus acharnés de la diversité culturelle vont devoir se trouver un autre champ de bataille : en France, la bande dessinée étrangère n’est pas discriminée. Fin connaisseur du marché français, Serge Ewenczyk, le gérant des éditions Ça et Là, nous a expliqué cette heureuse exception, tout en nous révélant ses méthodes de travail et ses coups de cœur … 

Serge Ewenczyk : "La France est le troisième pays de la bande dessinée"

Les défenseurs les plus acharnés de la diversité culturelle vont devoir se trouver un autre champ de bataille : en France, la bande dessinée étrangère n’est pas discriminée. Pour expliquer cette heureuse exception, le mieux est de se tourner vers Serge Ewenczyk, le gérant des éditions Ça et Là. Sa société a la particularité de ne publier que des dessinateurs étrangers. Il nous a révélé les secrets du marché français, ses méthodes de travail et ses coups de cœur … 

 
 
Quand on va chez un libraire, on a l’impression que la BD franco-belge occupe une grande place dans les rayonnages. Est-ce juste une impression ?
 
Serge Ewenczyk : Oui, aujourd’hui, ce n’est plus qu’une impression. Ca a énormément évolué ces dernières années. La BD franco-belge prend de la place, c’est sûr, parce qu’il s’agit de grands formats cartonnés. Et il est toujours vrai que les best sellers restent de la bande dessinée franco-belge : Astérix, Titeuf, tous ces gros tirages qu’on voit principalement en grande surface. Mais quand on va chez les libraires généralistes ou les libraires spécialisés en bande dessinée, on s’aperçoit qu’il y a une grande variété. Je pense même que le franco-belge est minoritaire maintenant. Le manga, depuis une dizaine d’années, a pris énormément de place : il représente 40% de l’offre éditoriale de bande dessinée en France. A cela s’ajoute, le comics de super-héros et toute la bande dessinée indépendante étrangère. On a au total une belle variété, qui ne se reflète pas forcément dans la communication grand public, à qui on parle surtout de Largo Winch ou de XIII. Mais, concrètement, en librairie, l’offre de bande dessinée est très variée …
 
Cette grande variété se reflète dans votre travail d’éditeur ?
 
Serge Ewenczyk : Oui, forcément, puisque la spécificité de Ca et Là est de n’être éditeur que d’auteurs étrangers. Les auteurs anglo-saxons sont prédominants parce que les Etats-Unis sont le pays le plus dynamique de la bande dessinée (après le japon) et qu’il y a une grande variété et énormément d’auteurs intéressants. Mais on essaie également d’avoir des auteurs de plein de pays différents : Afrique du Sud, Philippines, … L’idée est d’avoir le panachage le plus large possible. Le lecteur lambda, quand il va en librairie, a donc un choix très vaste d’auteurs de pays différents. D’ailleurs, à ma connaissance, il n’y a qu’en France que les lecteurs de bande dessinée peuvent trouver autant de bandes dessinées non françaises. Au Japon, il y a essentiellement de la bande dessinée japonaise. Le Japon est le plus gros pays en terme de production et de consommation de bande dessinée, de très très loin, mais il est très fermé. Aux Etats-Unis, il y a beaucoup de mangas, il y a beaucoup de comics, mais il y a très peu de bandes dessinées franco-belges ou de bandes dessinées d’ailleurs. Comme la France est le troisième pays de la bande dessinée, après les Etats-Unis et le Japon, il n’y a qu’en France qu’on peut trouver cette variété, avec à la fois des comics américains, de la bande dessinée franco-belge, des mangas, de la bande dessinée d’autres territoires, qui est moins disponible dans d’autres pays …
 
© Ulli Lust
 
 
 
Quand vous claironnez « le troisième pays de la bande dessinée », vous parlez en termes de marché ou de création ?
 
Serge Ewenczyk : De tout. La France est le premier pays à l’export pour les éditeurs japonais. Les Français consomment plus de mangas que les Américains, en nombre de volumes vendus. Ca vous donne déjà un ordre d’idée, puisque le franco-belge reste prépondérant ici et que le comics a du succès, même s’il est beaucoup moins grand qu’aux Etats-Unis. Notre pays est très consommateur de bandes dessinées et très producteur. L’année dernière, tous genres confondus, il y a près de 5 000 titres qui ont été publiés en France. C’est largement supérieur à ce qui se fait aux Etats-Unis, si on met de côté le comics dans sa forme magazine, au format souple, qui est plus proche de la presse que de la bande dessinée vendue en librairie telle que nous la connaissons. 
 
Personnellement, comment faites-vous pour suivre l’actualité internationale de la bande dessinée ? Il y a des médias que vous suivez en particulier ? Il y a des rencontres, des salons qu’il ne faut pas rater ?
 
Serge Ewenczyk : C’est un panachage de différentes sources. Je vais une fois par an à New York pour un salon de la bande dessinée indépendante très intéressant. Je vais également de temps en temps à la Foire de Francfort, la grande foire mondiale des éditeurs. Elle n’est pas spécialisée dans la bande dessinée mais il y a la possibilité de trouver des choses intéressantes. Karlien de Villiers, l’auteure sud-africaine que j’ai publiée, je l’ai trouvée par hasard, sur un stand suisse-allemand, à cette Foire, ainsi qu’une bande dessinée tchèque sur les Roms. C’est un peu comme le salon du livre mais en dix fois plus gros et uniquement professionnel. Au-delà de ça, il y a un travail quotidien : se tenir au courant via des newsletters, des blogs, suivre les auteurs, animer un réseau d’éditeurs européens. Entre éditeurs, on se rencontre au festival d’Angoulême, qui est un grand moment de rencontres. On peut échanger, regarder ce que chacun fait. Je connais bien des éditeurs italiens, espagnols. On se tient au courant de l’évolution de nos catalogues et des nouveaux titres. Enfin, il y a des auteurs qui nous sollicitent en direct, qui nous envoient des projets. Par exemple, en début d’année, j’ai sorti Une métamorphose iranienne d’un auteur qui s’appelle Mana Neyestani. C’est un projet qui m’a été envoyé par e-mail il y a un an et demi. Les auteurs, de la même façon que nous utilisons Internet pour aller voir leurs blogs, passent par là pour regarder les sites des éditeurs …
 
 
© Karlien de Villiers
 
 
 
Pour vous, en terme de géographie de la bande dessinée, quelles sont les grandes scènes, les scènes les plus intéressantes ?
 
Serge Ewenczyk : Les Scandinaves sont très dynamiques. En Finlande, en Suède, il y a une scène vraiment très intéressante, avec des auteurs et des éditeurs indépendants qui font des choses très innovantes, un peu avant-gardistes même, par rapport à la bande-dessinée franco-belge. On a édité deux auteurs finlandais, Ville Ranta et Pentti Otsamo. Il y a facilement une vingtaine d’auteurs finlandais qui sont publiés en France. Pareil pour les Suédois. Il y a également les territoires historiques de la bande dessinée en Europe que sont l’Italie et l’Espagne, qui restent très dynamiques, même s’ils sont moins développés que la France. Il y a pléthore d’auteurs italiens ou espagnols qui travaillent directement avec les éditeurs français, avant même d’être publiés dans leur propre pays. D’ailleurs, ça se fait dans d’autres territoires. L’auteur iranien dont je vous parlais, c’est nous qui l’avons édité pour la première fois. Comme le marché français est très dynamique, il y a beaucoup d’auteurs étrangers qui vont chercher un éditeur français pour se lancer. Après, on essaie de vendre les droits à d’autres pays ou les auteurs s’en occupent eux-mêmes …
 
 
© Ville Ranta
 
 
 
Et l’Afrique ?
 
Serge Ewenczyk : L’Afrique, c’est compliqué. Le principal problème, c’est que pour qu’il y ait de nombreux auteurs, il faut qu’il y ait localement des lecteurs, un marché et des éditeurs. C’est un ensemble de contraintes qui font que, par exemple, Israël, qui est quand même un pays développé, n’a pratiquement pas d’éditeurs de BD. Il y a beaucoup d’auteurs israéliens intéressants qui viennent se faire éditer chez Actes Sud ou d’autres. En Afrique du Sud, c’est pareil. La Sud-Africaine que j’ai publiée, elle n’a jamais été éditée chez elle. J’ai édité un roman graphique d’un auteur philippin, qui s’appelle Gerry Alanguilan : il s’est auto-édité, il s’est auto-publié aux Philippines, alors que c’est quand même un pays historiquement très lecteur de bandes dessinées. Mais, voilà, il n’y a pas d’éditeurs pour le roman graphique. Il a trouvé quelqu’un deux ou trois ans après avoir été publié en France et aux Etats-Unis, ce qui est tout de même paradoxal. Du coup, en Afrique, c’est compliqué. Il y a des auteurs. En Algérie, notamment, il y a beaucoup d’illustrateurs mais ils se tournent vers la presse. En Afrique Noire, il y a quelques bandes dessinées qui ont été publiées avec des subventions mais, par rapport au bassin de population, elles restent invisibles. Alors qu’en Amérique du Sud, par contre, il y a des territoires importants, comme l’Argentine et le Brésil. Beaucoup d’auteurs viennent de ces pays là. Ils ont tellement souffert économiquement, surtout en Argentine, que les éditeurs ont été laminés. Mais ils reviennent. Quand j’étais à Francfort, j’ai remarqué que pas mal d’éditeurs se remettent en place, commencent à développer une activité et un catalogue. Il est probable qu’on va retrouver des auteurs importants, comme dans les années 60 ou 70. 
 
 
© Gerry Alanguilan
 
 
 
Si, avec votre catalogue, on souhaitait faire le tour de la terre, quels titres nous conseilleriez-vous ?
 
Serge Ewenczyk : Pour couvrir le globe, on commencerait par l’Autriche, avec Trop n'est pas assez d’Ulli Lust, un roman graphique que nous avons publié il y a un an et demi. Il a été le Prix Révélation à Angoulême en 2011. C’est une autobiographie où elle raconte en 400 pages l’été qu’elle a passé sur la route en Italie alors qu’elle était punk. Un très beau succès public et critique. Pour aller plus loin vers l’est, il y a Elmer de Gerry Alanguilan, le roman graphique philippin dont je vous parlais. Sur la côte ouest des Etats-Unis, Duncan le chien prodige d'Adam Hines, un livre qui paraît en ce moment. Il fait lui aussi 400 pages. C’est le premier volume d’un projet titanesque qui est censé faire 9 volumes étalés sur 30 ans de parution. Un livre absolument incroyable, qui flirte avec la science-fiction, philosophique et politique. Sur la côte est, je citerais Bottomless Belly Button de Dash Shaw, qui est un jeune auteur new yorkais. C’est son deuxième roman graphique, de 700 pages, absolument éblouissant, une histoire de famille dans la meilleure veine des auteurs indépendants américains, qu’ils soient dans le cinéma ou la littérature. Après, on a publié 75 livres au catalogue. Je pourrais en citer d’autres mais, à brûle-pourpoint, ce sont ces quatre-là qui me viennent en tête pour le tour du monde …
 
 
© Adam Hines
 
 
 
Ces romans graphiques de 700 pages ne font pas peur aux lecteurs ? Ils trouvent une place sur le marché français ?
 
Serge Ewenczyk : Oui. Je dirais même que, plus c’est gros, plus c’est facile (enfin, quand c’est bon). En l’occurrence, Trop n'est pas assez et Bottomless Belly Button sont nos best sellers. Ils se sont vendus à dix mille exemplaires ou plus, ce qui est vraiment significatif. On s’adresse à un lectorat qui est, grosso modo, celui de la littérature (même si on vise aussi des lecteurs de BD). On est dans des formats et des paginations qui sont ceux du roman. Les lecteurs de roman, ça ne leur fait pas peur de lire un gros livre. De ce point de vue-là, on n’a pas de souci …
 
C’est ce lectorat qui fait la force du marché français ?
 
Serge Ewenczyk : Sur ce type de bande dessinée là, oui. Mais la force du marché français, c’est d’avoir un lectorat d’une grande variété : on a à la fois des lecteurs de manga, des lecteurs de franco-belge, des lecteurs de tout type de bande dessinée et puis des non-lecteurs de BD qui, de temps en temps, vont acheter un titre comme Persepolis ou Maus. Ils sont nombreux et ça peut faire de très très grosses ventes. Il y a beaucoup d’enfants qui lisent de la bande dessinée et il y a beaucoup d’adultes qui continuent à en lire, contrairement à beaucoup de pays où les adultes décrochent complètement. Il y a un chiffre que j’utilise souvent pour donner un ordre d’idée : la plus grosse série manga en France tire à 250 000 exemplaires chaque nouveauté, aux Etats-Unis elle ne tire qu’à 200 000 exemplaires. Aux Etats-Unis, ils sont pourtant un peu plus de 300 millions d’habitants. En France, on est 65 millions. Et c’est pareil pour toutes les bandes dessinées : quand je vois des éditeurs américains et que je leur dis qu’Astérix se vend à un million d’exemplaires ou que Titeuf est imprimé à 800 000 exemplaires, pour eux, c’est hallucinant. Eux, quand ils ont un roman graphique qui marche, ça peut devenir quelque chose de spectaculaire, comme Maus ou Persépolis, qui sont d’immenses succès aux Etats-Unis. Mais, en moyenne, les Français sont 5 à 6 fois plus lecteurs de bande dessinée que les Américains. Il y a vraiment ici une culture atypique … 
 
 
Propos recueillis par François Mauger
 
Et aussi sur le web :
- le site de Ca et Là

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