Présidente de l’association Plurielles-Algérie, Sanhadja Akrouf milite pour les droits de la femme en Algérie. Dans le cadre du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie et de notre série d’entretiens, elle nous parle du combat quotidien des femmes, des actions qu’elle mène depuis la France avec son association et du véritable ennemi de la cause féministe en Algérie.
Nous fêtons le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Que veut dire ce cinquantenaire pour les Algériennes ?
Sanhadja Akrouf: L’indépendance signifie la fin d’une colonisation. C’est retrouver une citoyenneté pleine et entière, retrouver son identité. Pour résumer, exister en tant qu’être humain dans la dignité.
Le Cabaret Sauvage axe sa célébration sur le rôle des femmes algériennes. Doivent-elles toujours se battre au quotidien pour se faire respecter ?
Sanhadja Akrouf: Je pense que c’est évident. Et cette bataille des femmes n’est pas propre aux algériennes, elle est internationale. La caractéristique des femmes algériennes, c’est que, pendant longtemps, elles étaient considérées comme citoyennes de seconde zone. Sous la colonisation, par exemple, juste pour remettre les choses à leur place, le code de l’indigénat imposait un mariage selon les règles musulmanes. Pendant la guerre de libération, les femmes ont participé. Je ne vais pas tomber dans la mythification, il n’y avait évidemment pas des centaines de milliers de femmes engagées dans le combat armé, vue leur situation à l’époque : elles ne pouvaient pas sortir, elles n’avaient pas accès à la scolarité, au travail. Il n’y avait pas des centaines de milliers de femmes qui étaient engagées. Mais, dans le quotidien, après 1956, toute la société algérienne a participé à la révolution et notamment les femmes : celles qui ont caché des hommes, celles qui ont fait à manger, celles qui ont soigné, ... Il y en avait quand même une partie, qui n’est pas négligeable, qui est montée dans les maquis, qui a posé des bombes, qui avait un rôle important dans la guerre de libération. Malheureusement, au lendemain de l’indépendance, ces femmes n’ont plus retrouvé ce statut d’égalité pour lequel elles s’étaient battues. L’erreur, c’est qu’elles n’ont jamais posé la question de l’égalité entre hommes et femmes, pendant la guerre. De mon point de vue, c’était la grande erreur. Mais peut-être qu’il manquait la maturité ou que la situation ne le permettait pas. Et celles qui posaient la question étaient très minoritaires, c’est évident. Par ce fait, au lendemain de l’indépendance, on a simplement dit aux femmes qui avaient pris les armes : « Vous rentrez à la maison ». Pire que ça, à la fin des années 1970, on a proposé un code de la famille qui légifère la minorité des femmes. Grâce à certaines militantes, notamment les moudjahidates ce projet n’a pas pu passer. Mais en 1984, le Code de la Famille a institutionnalisé la minorité des femmes.
Et ce statut aujourd’hui ?
Sanhadja Akrouf: Des choses ont été modifiées en 2004, mais ce sont des réformettes. Le Code de la Famille par exemple, autorise la polygamie. Dans le Code de la Famille, quand une femme se marie, il lui faut un tuteur homme. Par exemple, une femme peut avoir un métier de juge. Mais, quand elle se marie, il faut qu’il y ait un homme - son père, son frère, qui peut être plus jeune, avoir moins de diplômes - qui prenne le rôle de tuteur. Cet article-là a été modifié, ce n’est plus une obligation. Mais, dans la pratique, ça continue à s’exercer. Une femme qui se marie sans tuteur est mal vue. Autre chose : dans le Code de la Famille, la femme ne peut pas demander le divorce. Elle achète le jola, elle doit fournir des conditions incroyables pour divorcer. Ça c’est réformé. Il y a eu quelques changements mais, dans la réalité, ils vont prendre du temps à se mettre en place. Le changement positif dans la société algérienne, c’est qu’à cause de la misère et des difficultés économiques, beaucoup de femmes travaillent. Il y a plus de femmes qui travaillent aujourd’hui qu’il y a 20 ans. On était à environ 7 % et aujourd’hui on a officiellement doublé ce chiffre. Ce n’est pas rien. Quand une femme travaille, elle acquiert une place considérable dans la société algérienne. Le frère, le père est obligé de respecter son statut. Une autre chose importante - et ça je pense que c’est grâce à l’indépendance - c’est la scolarité massive des filles. Partout, les filles font des études. Il y a des acquis, c’est indiscutable. Maintenant, les femmes en Algérie sont quand même sous le patriarcat. Je pense que ça rejoint d’autres sociétés, au niveau régional, dans le Maghreb mais aussi au niveau international. Les femmes qui travaillent, pour beaucoup, donnent leur salaire à leur mari, à leur père. C’est une réalité pour les femmes en Algérie. Comme le couvre-feu. A Alger, à partir de 18h, 19h, beaucoup moins de femmes circulent. Ça paraît anodin mais c’est un geste de liberté : les femmes en sont privées dans ce pays.

Sanhadja Akrouf, présidente de l'association Pluri-elles Algérie
Vous êtes présidente de l'association Pluri-elles Algérie. Est-il facile à une femme d’origine algérienne établie en France de militer pour l’émancipation des femmes en Algérie ?
Sanhadja Akrouf: On est d’accord que le combat se passe là-bas. Mais Plurielles-Algérie fait trois actions majeures. D’abord, dans les années 1990, ce qu’on a appelé « les années noires », quand les femmes étaient la cible des intégristes, l’association a servi de relai pour informer de la situation là-bas. Beaucoup de gens ignoraient cette situation.
Deuxièmement, on a aidé des femmes à sortir du joug des intégristes, à quitter le pays parce qu’elles étaient sous menace de mort. Pas une menace de porter le voile mais bien une menace de mort. Il faut rappeler le contexte : dans les années 1990, une jeune fille de 14 ans a été assassinée parce qu’elle ne portait pas le voile. La situation était très grave. Quelque part, on a été une bouée de sauvetage pour certaines femmes.
Troisièmement, on a pu, par nos activités et actions en France, faire des soirées thématiques, récolter de l’argent et grâce à ces dons, permettre aux associations de femmes en Algérie d’acheter des encarts publicitaires dans des journaux pour expliquer ce qu'est le Code de la Famille par exemple.
Donc vous arrivez à mener des actions en Algérie ?
Sanhadja Akrouf: Pas directement mais on est le relai des femmes qui se battent là-bas.
Des islamistes ou du gouvernement, quel est finalement le pire ennemi de la cause féministe en Algérie ?
Sanhadja Akrouf: C’est compliqué. Les intégristes qui tuent une fille qui ne porte pas le voile, pour moi c’est le pire, évidemment. C’est une question physique. On n’est même pas dans un rapport intellectuel. De l’autre côté, le gouvernement qui maintient un Code de la Famille, qui de temps en temps fait la chasse aux couples, … Par exemple, quand après un tremblement de terre, on passe à la télé un scientifique qui explique scientifiquement ce qu’est le tremblement de terre et que, juste après, on donne la parole à un religieux – sur la télé de l’Etat, du gouvernement, ce n’est pas une télé privée, mais étatique – qui explique devant des millions de personnes que, s’il y a eu un tremblement de terre, c’est parce que les femmes ne portent pas le voile … Sincèrement, je me questionne vraiment. Après, entre un courant qui m’égorge parce que je ne porte pas le voile et un courant qui fait de moi une mineure à vie, je pense que je n’ai pas besoin d’expliquer ce qui est le pire.
Propos recueillis par Moriane Morellec
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