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Revue XXI : la preuve par le récit graphique
Et si la BD-documentaire devenait un genre à part entière ? Avec ses trente pages de "récit graphique du réel" en fin de numéro, la revue XXI met à l'honneur les multiples possibilités qu'offre le neuvième art. La vision du rédacteur en chef, Patrick de Saint-Exupéry ...
A l’heure de Twitter, la revue XXI se donne des centaines de pages pour dépeindre la planète. A l’heure de la crise des médias, ses reporters se rendent dans des régions oubliées par leurs confrères pour en prendre patiemment le pouls. Pire : son rédacteur en chef prend tellement au sérieux la bande dessinée qu’il confie à des dessinateurs le soin d’évoquer les bidonvilles indiens ou la condition des enfants-soldats. Rencontre avec un adepte du contrepied permanent.
Avez-vous eu la volonté d’intégrer la Bande dessinée dès le lancement de XXI ?
Patrick de Saint-Exupéry : Oui, d’entrée de jeu. Ca nous a paru évident. La bande dessinée s’est imposée du moment où on a décidé du cœur de XXI, c’est à dire revenir à la narration, sous toutes ses formes, le texte, la photo qui raconte, l’interview en profondeur. On s’est dit : « On va faire trente planches de récit graphique dans chaque numéro ».
Comment avez-vous rencontré les dessinateurs que vous publiez ? Sont-ils venus vers vous ou êtes-vous allé les chercher ?
Patrick de Saint-Exupéry : Les deux sont possibles. On étudie les propositions, on discute avec les gens. Pour le premier numéro, il fallait initier. On est parti à la rencontre de Jean-Philippe Stassen, dont l’univers nous correspondait. Même chose pour le deuxième numéro, avec Jacques Ferrandez. A partir de là, les auteurs ont compris que, s’ils avaient des envies ou des idées, ils pouvaient venir en discuter … C’est très ouvert mais on préfère qu’un auteur vienne nous proposer quelque chose. Tout simplement parce que c’est un tel boulot de faire trente planches qui racontent le réel qu’il faut une réelle énergie, une motivation. On évite d’aller suggérer quelque chose à un auteur …

Planche des Visiteurs de Gibraltar, de Jean-Philippe Stassen, parue dans la revue XXI
Le dessin équivaut-il à une photographie ?
Patrick de Saint-Exupéry : Les ressorts ne sont pas les mêmes. La photographie va m’asséner des représentations extrêmement précises du réel, le récit graphique va m’en évoquer d’autres plus poétiques. C’est plus personnel, plus intime. Certains peuvent préférer le réel qui déboule dans toute sa brutalité, au travers d’une représentation extrêmement fidèle, précise, détaillée. D’autres peuvent préférer une représentation sur des tonalités différentes. On peut aimer les deux aussi. Ou n’en aimer aucune.
Est-ce que vous conseilleriez à tous les dessinateurs de quitter leur atelier pour aller « raconter le réel » ?
Patrick de Saint-Exupéry : Non, parce que c’est une question d’attirance. Certains auteurs éprouveront l’envie de se confronter au réel, de faire leur travail d’auteur dans l’espace du réel. D’autres sont plus à l’aise dans un univers de fiction. Chaque univers a sa légitimité. C’est une affaire d’envies.

Planche de La Route du kif, de Renaud De Heyn, parue dans la revue XXI
Dans la préface de l’anthologie graphique que vous venez de publier, vous dressez l’historique de ce rapport entre la BD et l’actualité. Avant Spiegelman ou Joe Sacco, il n’existait presque rien. On assiste donc à l’émergence d’un courant…
Patrick de Saint-Exupéry : Oui, un mouvement se dessine mais très lentement. Spiegelman a introduit la notion de documentaire dans la BD. Grâce à lui, on a appris que la BD avait une capacité documentaire incroyable. Il a contribué à la maturité de la BD, à la rendre adulte. Joe Sacco, lui, inscrit véritablement la BD dans le réel, de par son parcours. en même temps, il faut garder le sens des proportions : il n’existe qu’un Joe Sacco aux Etats-Unis à ma connaissance. Ils ne sont pas 100 000 à ancrer le travail graphique dans le réel. En France ou en Belgique, on trouve aussi quelques auteurs que le sujet intéresse. Mais ils savent que ce n’est pas un immense champ vierge facile à explorer. Un espace s’est ouvert mais tout y est en construction. C’est pour ça qu’on a réuni dans un seul volume tout notre travail graphique. On s’est dit qu’en rassemblant ces vingt travaux se dessinait un cadre, celui de la bande dessinée du réel. C’est un genre en voie de maturation. Aux Etats-Unis, la bande dessinée s’appelle « comics ». Le mot a une force incroyable, « comics », c’est les petits Mickey. Et ce mot est toujours en usage. La bande dessinée est en train de trouver une légitimité, d’entrer dans un univers qui n’était pas le sien, mais il y a encore du travail…

Dessin extrait des Fermiers aux pieds nus, de Joe Sacco, paru dans la revue XXI
Même vous, d’ailleurs, vous utilisez plus le terme de « roman graphique » que celui de « bande dessinée » …
Patrick de Saint-Exupéry : J’utilise indifféremment l’un ou l’autre. « Bande dessinée du réel », « récit graphique du réel », je n’ai pas de préférence. Je suis conscient du fait que le genre est difficile à définir. Donc, dans un souci pratique, j’utilise l’expression « récit graphique du réel », parce que le quidam n’ira pas se dire « petit Mickey » …
On a l’impression que la bande dessinée est un travail hors du temps. Dans le cadre de XXI, qui est trimestrielle, cette contrainte du temps n'est-elle pas antinomique avec le rythme journalistique ?
Patrick de Saint-Exupéry : Oui et non. On parle de trente planches, pas d’un album, ce qui est un espace raisonnable. On démarre très en amont …
Combien de temps faut-il ?
Patrick de Saint-Exupéry : En général il faut de neuf mois à un an. De mémoire, ce qui s’est fait le plus vite, c’était le travail de Jean-Philippe Stassen, dans le dernier numéro. Il avait un délai de trois mois et demi. Mais la bande dessinée a besoin de temps. Articuler les choses sur trente planches, en mêlant dessin et texte, c’est un boulot de dingue … A XXI, nous avons ce rapport très différent au temps.
Alors, pourquoi Jean-Philippe Stassen a accéléré son travail ?
Patrick de Saint-Exupéry : Parce que, sans le faire exprès, il s'est trouvé projeté dans une actualité et a décidé d’en tenir compte. C’est la première fois que ça se produit, c’est un pur hasard. Nous ne résonnons pas du tout sur des logiques d’actualité. On privilégie la force du récit graphique, quitte à entrer dans des histoires sans lien à l’actualité, du moment qu'elles apportent autre chose. Quand on raconte le Yémen ou l’Inde, c'est le cas. Il s’agit de ne raconter que le réel, avec des exigences journalistiques : aucune part de fiction n’y entre …

Planche de Sous le ciel d'Atacama, d'Olivier Balez et Pierre Christin, parue dans la revue XXI
Y a-t-il un dessinateur avec lequel vous rêveriez de travailler ?
Patrick de Saint-Exupéry : Je rêve de plein de choses, mais je sais que ça ne peut procéder que d’une envie du dessinateur. Je n’irai pas provoquer cela parce que ce serait tomber dans l’artifice.
Vous préférez laisser le dessinateur sentir lui-même le sujet …
Patrick de Saint-Exupéry : Sauf si je connais son univers et que je me dis : « il n’a peut-être pas eu l’idée, mais ça lui correspond tellement ». Mais ça n’a jamais été le cas. Et, si ça se produit, ça restera une exception.
Avec le développement du numérique, auriez-vous envie de prolonger ces récits graphiques en image sur Internet ? Comme pour Valse avec Bachir, qui était entre le documentaire et la fiction …
Patrick de Saint-Exupéry : J’avais trouvé Valse avec Bachir fantastique, bien sûr. Mais il faut savoir où est sa place et je sais qu’on n’en a pas les compétences, quand je vois ce qu’il faut réunir pour aboutir à un film pareil ...
Propos recueillis par Marc Benaïche et François Mauger
A lire :
- Grands reporters, 20 histoires vraies une collection de récits graphiques de Joe Sacco, Jean-Philippe Stassen ... Editions Les Arènes / XXI
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