Pour les musiques trad', rendez-vous aux Rencontres

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Musique - Interview

Les Rencontres de Luthiers et Maîtres-Sonneurs se prétendent "uniques au monde" ... Et si c'était vrai ? Gérard Guillaume, leur programmateur, nous a expliqué ce qui fait leur spécificité, apportant au passage un éclairage original sur les festivals d'été ... 

Pour les musiques trad', rendez-vous aux Rencontres

Un festival qui se prétend "unique au monde" prête à sourire. Il y en a tant des festivals – des petits, des grands, des prestigieux, des confidentiels – mais tous semblent appliquer les mêmes recettes ... Tous ou presque : à y regarder de plus près, la formule que défendent ces Rencontres de Luthiers et Maîtres-Sonneurs - connues des amateurs sous le nom de "Saint-Chartier", le lieu de leur création - est effectivement plus qu'originale. La musique y reste centrale mais elle déborde de la scène pour investir les parquets de danse, les pelouses sur lesquelles les amateurs improvisent et, surtout, les stands des luthiers qui proposent de précieux instruments traditionnels faits main. L'esprit, lui aussi, est insolite, l'événement réunissant de véritables passionnés des musiques traditionnelles qui n’hésitent pas à mettre la main à la pâte. Gérard Guillaume, le programmateur des Rencontres, nous a expliqué pourquoi, portant au passage un regard décalé sur le travail de ses confrères …

 

Lorsque la crise a commencé à frapper le disque, les professionnels du secteur ont essayé de se rassurer en se disant que les artistes allaient se rattraper en vivant de la scène. Aujourd'hui, où en sommes-nous ?
 
Gérard Guillaume : Dans le milieu des musiques traditionnelles, la vente de CDs n'a jamais conduit à des explosions commerciales ... De même, la réussite professionnelle y reste rare. Beaucoup de musiciens sont  intermittents et d'autres pratiquent leur art en plus d'une activité, notamment l'enseignement dans les écoles de musique. D'autre part, le réseau des festivals spécialisés dans notre domaine reste un peu fermé sur lui-même (il y est souvent contraint par le manque d'ouverture des programmateurs "généralistes"). Il  n'est pas rare, d'une année sur l'autre, de retrouver les mêmes têtes d'affiche sur une même scène (ce qui les oblige à concevoir régulièrement de nouveaux concepts de spectacles). 
Quand il y a un grand succès médiatique, il s'agit plus de chanteurs ou de groupes de variétés s'adonnant le temps d'un disque à un genre réputé « typique », pour répondre à une séquence du marché. Par exemple, l'album Bretonne de Nolwenn Leroy
D'une manière générale, la programmation des Rencontres à Saint-Chartier puis à Ars n'a jamais recherché ce genre de stars, même si, dans le cas de Tri Yann, Joan Baez, I Muvrini, voire Marc Perrone, et cette année, Goran Bregovic, l'exception confirme la règle... Le but recherché est alors de faire venir un autre public en cherchant à le fidéliser.
Pour les CD, les stands qui proposent des enregistrements pendant les Rencontres sont très fréquentés parce que les passionnés y trouvent réunis en seul lieu toutes les nouveautés des petits labels et les productions étrangères. Sans doute est-il regrettable que certaines collections (telles "Silex" ou "Cinq planètes") qui parvenaient à faire sortir le "trad" de son ghetto ne se soient pas développées.
 

Vent de Galarne, un groupe de Centre-France programmé cet été
 
Trouvez-vous qu'il est aujourd'hui … plus facile ou moins facile … à un festival de programmer des talents émergents ?
 
Gérard Guillaume : Les Rencontres ont toujours eu à cœur de programmer les jeunes talents et de les accompagner en leur offrant un créneau pour chacun de leurs projets. Citons par exemple les partenariats avec Gilles Chabenat, Grégory Jolivet... Citons également le rôle de tremplin des concours et de révélateur des bals folks, où nos "fouineurs" et notre réseau savent toujours dénicher les groupes plébiscités par les danseurs. Et il  n'est pas rare de trouver dans les allées du parc et au pied des scènes des programmateurs en quête de talents émergents.
 
Avez-vous observé une inflation de certains cachets ? 
 
Gérard Guillaume : Hormis certaines "stars" qui ont vite fait de manger la moitié du budget artistique (qui reste très modeste au regard de l'inflation des coûts de la logistique et de la sécurité), les cachets des artistes trads demeurent très raisonnables.
 
Vous parvenez donc à proposer une programmation qui se distingue des autres ...
 
Gérard Guillaume : Les Rencontres sont un évènement un peu à part dans le calendrier des festivals. Le lien entre les concerts, les animations et le travail des luthiers est unique dans ce paysage. L'accent fort donné aux musiques "à bourdons" est aussi une signature originale. L'absence d'identité culturelle précise (contrairement à ce qui se fait en Bretagne, avec la référence celtique obligée) est aussi un gage de liberté (par exemple, en 2013, la possibilité de s'ouvrir à l'Afrique du Sud). Pour les spectacles de la grande scène (où il faut remplir les milliers de places potentielles avec des groupes qui "dégagent" du son et occupent l'espace), le paradoxe est de chercher à susciter de vraies créations, tout en devant les financer par des coproductions, ce qui restreint leur exclusivité...
 
Le duo britannique Chris Wood & Andy Cutting, programmé cet été
 
Y a-t-il encore des formules à inventer pour faire d’un festival une vraie fête ou tout a-t-il déjà été tenté ?
 
Gérard Guillaume : Le déménagement des Rencontres de Saint-Chartier à Ars nous a contraint à imaginer de nouvelles formules. Dans un premier temps, l'image d'un festival derrière les murs d'un château semblait plus élitiste que celle d'une manifestation qui débordait sur les places et dans les rues d'un village... Mais progressivement l'espace d'un vaste parc boisé a fait naître plus de convivialité. Les auditeurs sont détendus, disponibles ; les familles (inquiétées précédemment par de possibles incidents dus à la foule) reviennent. Il n'en demeure pas moins que les tarifs relativement élevés (sauf pour les passionnés qui estiment le prix ramené à chaque spectacle très modéré, au regard d'une offre globale très dense) sont un obstacle pour une partie du public. Mais ils sont rendus obligatoires pour équilibrer un budget où la part des recettes des entrées demeure largement majoritaire.
 
Moteur ou mouton ? Comment voyez-vous le public, comme un peuple d'aventuriers prêts à vous suivre dans vos expérimentations ou comme un groupe de consommateurs à la recherche d'une bonne affaire sans risque ?
 
Gérard Guillaume : La caractéristique du public des Rencontres est qu'il se considère comme un associé (on pourrait presque dire un "actionnaire" !) et non un client. Cela le rend très exigeant mais aussi très compréhensif. Pour lui, la programmation, la disposition des scènes et même l'offre de nourriture (du bio, de l'exotique...) ne sont pas des domaines où il consomme mais où il se sent partenaire.
J'ajoute d'autre part que la force des Rencontres est son réseau de bénévoles. S'il fallait rémunérer toutes les bonnes volontés qui s'activent dans les parkings, aux entrées, aux caisses, aux buvettes, dans l'accueil des artistes, dans les loges et à la programmation, nous devrions très vite déposer notre bilan... Cette richesse humaine, qui témoigne de l'attachement d'un territoire à "son" festival, n'a pas de prix !
 
Bénéficiez-vous du soutien de pouvoirs publics et est-ce, selon vous, un atout ou un danger ?
 
Gérard Guillaume : L'équilibre de notre budget est toujours très fragile. Le soutien des collectivités territoriales est donc indispensable, tant celui du département de l'Indre que celui de la Région, en n'oubliant pas la communauté de communes, le Pays et la Ville de La Châtre qui nous loue le parc du château (jusqu'à l'installation des Rencontres à Ars, la présence à Saint-Chartier pouvait être remise en cause chaque année, ce qui fut le cas au changement de propriétaire). 
Sans ces aides, nous ne pourrions pas disposer des structures nécessaires ni bénéficier de la présence de salariées pour la gestion, la production et la communication. Ceci étant, sans vouloir jalouser personne, nous remarquons que dans le secteur du spectacle vivant, la musique trad’ est loin d'être privilégiée ! De plus, par rapport à d'autres, nous sommes un peu desservis par l'absence d'une véritable identité culturelle de la Région Centre (nous sommes en Berry mais celui-ci ne représente que deux départements - les moins peuplés...- sur six) et une économie locale réduite qui nous prive de nombreux sponsors potentiels (même s'il en existe heureusement quelques uns !).
 
Une question plus personnelle : parmi les artistes émergents que vous programmez, lequel souhaiteriez-vous le plus voir percer ? 
 
Gérard Guillaume : Nous espérons le succès de tous les jeunes talents que nous soutenons, mais surtout, au delà de leurs personnes, du style qu'ils représentent, trop marginalisé dans les médias !
 
 
Propos recueillis par François Mauger
 
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