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Paulo Flores : "Si on filmait l'Angola, ça donnerait Pulp Fiction"
Parmi les disques qui nous parviennent depuis que l'Angola a retrouvé la paix, l'un des plus surprenants est l’ "Excombatentes" de Paulo Flores. Rencontre avec son auteur avant ses concerts au Théâtre de la Ville et à Rio Loco …
Longtemps, l’Angola a été coupée du monde. Une guerre y faisait rage, d’abord contre le colon portugais puis entre le nord et le sud. Depuis 2002, le pays panse ses plaies. L’Europe, qui n’accueillait jusqu’alors que des musiciens exilés, installés à Lisbonne, commence à entrevoir la richesse musicale de ce pays deux fois plus vaste que la France. Rééditions de savoureux vinyles des années 70, réapparition de groupes disparus, déferlante kuduro, … l’Angola étonne et détonne. Parmi ceux qui nous arrivent, l’un des disques les plus surprenants est l’œuvre d’un artiste qui a passé une grande partie de sa carrière en exil mais s’est réinstallé à Luanda, où il est extrêmement populaire. Il s’appelle Paulo Flores, son album Excombatentes. Fruit de plusieurs années d’enregistrement, il distille un semba capiteux, atypique. Surtout, il est écrit comme un recueil de nouvelles aigres-douces. Rencontre avec son auteur …
Vous avez intitulé ce disque « Excombatentes » (« Anciens combattants »). A qui pensiez-vous quand vous avez choisi ce titre ? A tous les Angolais, qui, même à Luanda, ont énormément souffert des conflits de ces dernières décennies ?
Paulo Flores : Ce titre a plusieurs sens … D’abord, j’habitais dans une rue qui s’appelait l’avenue « des Combattants ». Puis elle a été renommée « Avenue des Anciens Combattants » … C’est aussi un hommage à ma nation et au peuple angolais. Surtout aux Angolais qui ont vécu les années de guerre. Moi, je n’ai pas vécu tous ces moments. J’avais la possibilité de partir à l’étranger. Mais, eux, ont beaucoup souffert. J’ai voulu mettre leur vie en musique. Ce disque leur est dédié. Il est dédié à leur courage, à leur dignité. Ils n’ont pas gagné la guerre, ils ont gagné la paix, ce qui est encore mieux.
Sur des titres comme « Caboledo », il y a un étrange décalage entre votre musique et votre chant. Votre musique est truffée de petits détails, de notes. On a l’impression que les doigts courent sur les cordes des guitares alors que la voix ne court pas mais marche, d’un pas ample et majestueux. Est-ce parce que vos textes comptent plus que tout ?
Paulo Flores : C’est cela, le semba. C’est un point très important … Les étrangers ont toujours l’impression qu’il y a un décalage mais c’est ainsi que nous chantons notre musique. J’ai fini par me rendre compte qu’il y a un décalage entre l’harmonie et le chant. Soit le chant est plus rapide, soit c’est l’harmonie. Il y a toujours un décalage entre le chant et l’harmonie. Il y a plusieurs façons de jouer le semba. Je suis à la recherche de la manière la plus traditionnelle.
Caboledo de Paulo Flores
Parlons de vos textes, qui sont intrigants … Même si je ne parle pas votre langue, sur « Diarabi », qui est également un titre de chanson fréquent en Afrique de l’ouest, il y a des mots que je reconnais mais qu’on entend rarement dans les chansons africaines : « Palestina », « bomba atomica », … De quoi parle la chanson ?
Paulo Flores : C’est en rapport avec l’objectif de ce disque : j’ai voulu un disque qui reflèterait la façon dont un Angolais voit le monde. Ici, en Europe, vous nous apercevez parfois à la télévision. Nous aussi, on reçoit de vos nouvelles. Même si ça vous paraît étrange, même si ça vous paraît absurde, nous aussi nous inquiétons de l’état du monde. « Diarabi » parle de ça … C’est une liste de nos préoccupations, qui sont les mêmes que partout : la bombe atomique en Corée du Nord, la Palestine, le Dow Jones, … « Diarabi » m’a été inspiré par un voyage en Afrique. Cela signifie « mon amour ». C’est comme une carte que j’enverrais à mon amour pour lui parler de ce qui me préoccupe …
Une autre chanson met en scène une certaine « Camarada Kill Bill », qui est de la génération « de la cocaïne », de la génération « de l’Afghanistan » ? Est-ce un hommage à Tarantino ?
Paulo Flores : Avant tout, c’est une façon de se moquer des Angolais qui se la pètent … En Angola aussi, cette culture Tarantino existe. Si on filmait Luanda au rythme du quotidien d’aujourd’hui, ça donnerait Pulp Fiction. Je voulais montrer que cette culture occidentale nous appartient aussi. Ce qui définit ce disque, c’est que j’ai écrit et la musique et les paroles à Luanda. J’y vivais et je voulais expliquer que l’Angola d’aujourd’hui est liée à tout ça : à Tarantino, à Hollywood,… Le quotidien d’un Angolais est presque le même que celui d’un Français. Nous aussi, nous faisons partie de ce monde. Nous le regardons de la même manière que vous. Nous avons les mêmes préoccupations et les mêmes bonheurs.
Comment écrivez-vous ces textes ? Comme un novelliste ?
Paulo Flores : Ce que j’écris, c’est une chronique d’aujourd’hui pour le futur. J’écris ce que les gens ne penseraient pas à écrire, je parle des détails sur lesquels personne ne s’arrête. Je joue de la guitare, je chante une mélodie et je perçois le genre de mots qui conviendraient à cette mélodie. Je m’arrête alors pour écrire puis je reprends la guitare.
Amba de Paulo Flores
Le disque a été enregistré entre l’Angola, le Brésil et le Portugal. On y entend la voix de la capverdienne Mayra Andrade sur une reprise d’une bossa nova de Vinicius de Moraes et la guitare du Bissau-Guinéen Manecas Costa. Pour vous, il y a de véritables liens de parenté entre les différents peuples lusophones ?
Paulo Flores : Depuis que je chante, je me suis fait des amis, qui m’ont compris, qui sont entrés dans mon univers. J’ai voulu les inviter sur ce disque. C’est un privilège, pour moi, d’enregistrer avec les meilleurs musiciens de plusieurs pays. Ce que j’ai voulu faire sur ce disque, montrer la contemporanéité de l’Angola, ne pouvait pas se faire sans ces musiciens, sans cette amitié. Pour revenir à la lusophonie, c’est parfaitement naturel. Mon père, qui était DJ, passait de la musique brésilienne, capverdienne, … Elles font partie de mon bagage, de mes influences. La lusophonie, c’est cette ouverture, ce lien. Je pense en portugais depuis que je suis petit. Tous ceux qui pensent dans la même langue que moi me sont proches : Vinicius de Moraes, Pessoa, … Ca fait partie de mon monde, de mon moi.
Propos recueillis par François Mauger
Et aussi sur le web :
- le site du Théâtre de la Ville
- le site du festival Rio Loco
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