Olivier Barlet : "Les cinéastes africains ont peu accès aux films de leurs aînés"

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Cinéma - Interview

Le critique vient de publier un nouveau livre : "Les Cinémas d’Afrique des années 2000 : perspectives critiques". Une occasion en or pour l'interroger sur l'évolution des productions du continent … 

Olivier Barlet : "Les cinéastes africains ont peu accès aux films de leurs aînés

Si l’Afrique était un pays, comme le croient certains, et non un continent d’une grande diversité, Olivier Barlet en aurait déjà reçu toutes les distinctions possibles, tous les équivalents de la Légion d’honneur … Ce critique est en effet le plus ardent défenseur du cinéma d’outre-Méditerranée. Il lui a consacré des milliers d'articles, pour les magazines Africa international, Afrique-Asie et Continental, d’abord, puis pour Africultures, dont il a longtemps été rédacteur-en-chef. Il milite également en sa faveur auprès des sélectionneurs de la Semaine de la Critique du festival de Cannes. Déjà auteur de nombreux ouvrages de référence, il vient de publier un nouveau livre dans la collection qu’il dirige à l’Harmattan : Les Cinémas d’Afrique des années 2000 : perspectives critiques. Une occasion en or pour revenir sur son domaine de prédilection … 

 
 
Ce livre est le prolongement de « Les cinémas d’Afrique noire : le regard en question », un premier défrichage de la production du continent, qui a fait date. Dans ce nouvel essai, il ne s’agit plus uniquement d’ « Afrique noire » mais d’Afrique tout court. Qu’est-il arrivé au cinéma d’Afrique du Nord pour qu’il cohabite désormais avec son voisin du sud ?
 
Olivier Barlet : L’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne sont liées par l’Histoire, notamment coloniale. Du fait des traites négrières continentales, la présence noire est réelle en Afrique du Nord, notamment à travers les rites de possession (derdeba, diwan, stambali) et leurs expressions musicales. L’idéologie panafricaniste qui a dominé aux Indépendances mais également les enjeux économiques ont également facilité les échanges en tous sens. Les récents festivals panafricains organisés à Alger et à Dakar en référence à ceux des années 60 ont rejoué la relation à l’œuvre dans la coupe d’Afrique de football. Il est vrai que les Maghrébins parlent des "Africains" pour désigner les Noirs, que le désert marque une frontière, que le racisme est encore aujourd’hui un fléau et que l’africanité des Maghrébins reste un flou artistique, mais les liens culturels et économiques sont forts. Le Fespaco de Ouagadougou et les Journées cinématographiques de Carthage réunissent les cinéastes de tout le continent et les temps forts de l’Histoire des cinémas d’Afrique eurent lieu des deux côtés du Sahara. Les cinématographies africaines sont marquées par une grande diversité mais on relève au Nord et au Sud du Sahara des tendances et stratégies semblables, que l’on peut d’ailleurs retrouver ailleurs qu’en Afrique.
Ce livre ne cherche pas à s’enfermer dans des catégorisations qui sont souvent réductrices mais à dégager les questions critiques, en général communes à tous les films. Se référant en permanence au travail de la revue Africultures et renvoyant vers des centaines d’articles accessibles sur internet ceux qui veulent approfondir tel ou tel point, il se veut, même s’il se lit sans difficulté, une somme, une synthèse de référence aisément consultable grâce à sa structure et son index. L’approche continentale (qui n’exclut aucunement la diaspora et les films sur l’Afrique) puise ainsi dans le travail de déconstruction des clichés issus de la colonisation opéré par la revue Africultures
 
En dehors de vos écrits, qui sont lus sur le continent, existe-t-il une critique africaine ? Ceux qui, aujourd’hui en Afrique, prennent pour la première fois une caméra ont-ils eu accès auparavant au travail et à la pensée de leurs prédécesseurs ?
 
Olivier Barlet : Le livre met en exergue la création de la Fédération africaine de la critique cinématographique en 2004 qui regroupe maintenant une vingtaine d’associations nationales. Ses forums internes de discussion regroupent près de 300 journalistes francophones et une cinquantaine d’anglophones. Très dynamique, son site africine.org rassemble plus de 2200 articles. Par contre, les cinéastes ont peu d’accès aux films de leurs anciens, ni même souvent à des bibliothèques ou des formations de cinéma. Les processus de transmission sont ainsi rares, ce qui est bien sûr très handicapant.
 
Vous décrivez Nollywood, la très active industrie nigériane de la vidéo. Selon vous, ce type de productions, très économe, est-il l’avenir du cinéma africain ?
 
Olivier Barlet : Les productions nigérianes intéressent leur public car elles retravaillent les angoisses et espoirs de la société mais elles sont très pauvres en cinéma : médiocres techniquement et surjouées, certes, mais surtout dominées par la recherche de profit, et donc plus commerciales que soucieuses d’engager le spectateur à définir sa liberté. Des études manquent qui cernent les conséquences pour la société et notamment sa jeunesse de l’exacerbation non remise en cause de la violence dans ces films.
 
 
 
 
 
Vous dites pourtant du bien de Donoma de Djinn Carrénard, qui a été tourné avec un budget tout aussi réduit. Quelle est la différence ?
 
Olivier Barlet : Ce n’est pas le budget qui fait la différence mais le rapport au spectateur, s’il est mobilisé dans le sens d’une plus grande responsabilité plutôt que rabaissé au cercle de ses pulsions. Il y a de grands films à petit budget et beaucoup de navets très friqués. Donoma, qui est basé sur l’improvisation et ne donne pas de solutions, invite à réinventer les relations hommes-femmes à travers des histoires ouvertes. Aimer le spectateur, c’est lui donner la parole et l’écouter.
 
Vous consacrez un chapitre aux musiques de film. Quelles sont vos (deux ou trois) préférées ?
 
Olivier Barlet : Wasis Diop a composé la musique de nombre de grands films et leur apporte une magnifique ampleur. L’une de ses plus belles compositions marque Hyènes de son frère Djibril Diop Mambety. Mais on voit les cinéastes beaucoup utiliser le jazz dans leurs films, sans que cela ne soit un fond sonore mais bien un discours venant renforcer le propos. C’est un jazz qui chez Rabah Ameur-Zaïmèche ou Tariq Teguia devient très déchiré, soutenant une esthétique de la contestation. L’improvisation du jazz invite en quelque sorte le spectateur à bouger avec le film.
 
 
 
Vous évoquez des dizaines de films qui, à ma connaissance, n’ont jamais intégré le circuit de distribution français. Que peuvent faire les cinéphiles pour les aider à obtenir de la visibilité ?
 
Olivier Barlet : Des dizaines ? Vous voulez dire des centaines ! Il n’y a pas que pour les films d’Afrique que l’accès aux salles est devenu très difficile. Mais si la salle reste essentielle comme lieu de partage d’émotions qui fonde une communauté, d’autres espaces de diffusion se développent, où les débats peuvent naître après la vision des films : les festivals, les associations, etc. En outre, la VOD permet maintenant aux cinéphiles du monde entier de voir les films, ce qui n’est pas sans ouvrir un marché plus large car planétaire. L’essentiel est cependant de préserver et développer les lieux vivants où les échanges sur les films favorisent le vivre ensemble et la démocratie.
 
 
Propos recueillis par François Mauger
 
 
A lire : Les Cinémas d’Afrique des années 2000 : perspectives critiques d’Olivier Barlet, L’Harmattan, 440 p.

 

Et aussi sur le web :

- le site d'Africultures

- le site d'Africiné

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