Dans le cadre du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, le festival Sin Fronteras au Cabaret Sauvage axe sa célébration sur le rôle des femmes algériennes, à travers une série de débats et de tables rondes. Entretien avec Naïma Yahi, la directrice de Pangée Network, un organisme de création culturelle contribuant à la promotion du dialogue entre les peuples. Elle travaille pour que l’histoire de la guerre d’Algérie et les années post-indépendance soient correctement documentées. L’historienne revient sur la nécessité de se remémorer la Guerre d’Algérie, sur la mission des historiens et sur le rôle des femmes dans les migrations entre les deux pays.
Le Cabaret Sauvage axe sa célébration sur le rôle des femmes algériennes. Doivent-elles toujours se battre au quotidien ?
Naïma Yahi: Bien évidemment. Le Cabaret Sauvage a eu l’intuition de célébrer les femmes et a choisi, comme il l’avait fait dans les années 90, de revenir singulièrement sur le rôle des femmes dans cette histoire. C’est pour ça que, lors de notre intervention, nous allons évoquer les figures des femmes qui ont participé au conflit, comme Germaine Tillion. Plus largement, les femmes ont toujours à se battre. Surtout en Algérie pour faire avancer leur combat et leur accession aux droits. Je pense qu’en France nous devons aussi être vigilants, continuer à souligner leur rôle important dans l’histoire et l’aspect contemporain de leur mobilisation. Tout n’est pas réglé. La place des femmes doit être encore défendue, notamment dans les récits mémoriels. S’arrêter un instant sur la place des femmes, françaises ou algériennes, quand on parle de la Guerre d’Algérie, c’est aussi réparer une amnésie, un oubli, sur leur place et sur cette nécessité de prendre en compte la dimension féminine de l’histoire contemporaine franco-algérienne.
Les migrations, autrefois de la France vers l’Algérie, aujourd’hui de l’Algérie vers la France, sont au cœur des relations entre les deux pays. Quel rôle y ont joué les femmes ?
Naïma Yahi: Elles ont un rôle à jouer qui est assez important. Même si les relations franco-algériennes sont anciennes, les migrations en sont contemporaines, notamment liées à la conquête de l’Algérie entre 1830 et 1846. Dès le départ, les femmes ont été impliquées, notamment dans le colonat, l’installation de populations françaises dans la colonie algérienne. A l’inverse, les femmes algériennes, qu’on disait « indigènes », se sont installées en France métropolitaine bien plus tardivement que les hommes. Les femmes ne sont pas physiquement présentes dans la démographie de l’immigration parce qu’elle est vécue à travers la « noria d’ouvriers » : on faisait venir des hommes, qui au bout de quelques années étaient remplacés par d’autres. Cette roue incessante de flux migratoires n’a pas concerné les femmes dans l’immédiat mais elles étaient présentes dans l’imaginaire colonial comme interlocutrices du flux migratoire. La femme était la terre natale, l’Algérie était incarnée par cette femme algérienne. Les femmes ont participé à l’immigration à partir de la seconde guerre mondiale et de manière encore plus importante à partir des années 50. On les retrouvera fort nombreuses dans les lieux de vie que sont les bidonvilles et elles accompagneront leurs époux pour fonder leurs foyers en France métropolitaine et donneront des générations d’enfants de l’immigration qui deviendront des citoyens français. Dans ce cadre plus contemporain, elles sont très impliquées, très présentes et elles ont développé un artisanat immigré féminin important. On les retrouve aussi de plus en plus émancipées économiquement, fort présentes dans la création d’entreprises. Bien évidemment on les trouve auprès de leurs enfants dans ces familles qui ont peuplé les quartiers populaires, dont elles ont été des figures, comme d’autres femmes de familles ouvrières. Elles ont surtout été le fer de lance d’une immigration familiale, qui est une réalité des années 50 aux années 70. Ça a eu une conséquence sur leurs droits : de nombreuses femmes se sont mobilisées en France, notamment dans le cadre des associations qui luttent contre le Code de la famille, un code de gestion des familles algériennes qui n’est pas favorable aux femmes. Elles se sont retrouvées dans des combats liés à la guerre civile dans les années 2000 et sont aujourd’hui très au fait de ce qui se passe dans les pays arabes, après ce qu’on a appelé les « Révolutions Arabes », pour veiller à ce que l’obscurantisme et la violence envers les femmes ne gagne pas l’ensemble des pays d’origine.
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Naïma Yahi par Florence Jaillet
Pouvez-vous nous parler de ce document, La Guerre d’Algérie, réalisé par Patrice Gélinet, que vous présentez au festival Sin Fronteras ?
Naïma Yahi: C’est un CD d’archives sonores exceptionnelles d’une émission radio enregistrée et diffusée en 1987, pour le 25ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. On peut notamment entendre les acteurs importants du conflit, comme les voix de Fehrat Abbas, de Kateb Yacine ou d’Ahmed Ben Bella, des protagonistes français le Général Massu et le Général Charles de Gaulle et bien d’autres qui ont été partie prenante dans le conflit algérien. A travers 10 heures d’émission, on écoute des témoignages datant de 1987 et des archives de l’époque de la guerre d’Algérie. Chaque émission propose de revoir une période de la guerre, de la Toussaint Rouge aux Accords d’Evian et ses suites en 1962. J’ai le plaisir d’accompagner ces archives exceptionnelles d’un livret historique, où je reviens sur les débats historiographiques autour de la guerre des mémoires à l’occasion du cinquantenaire de 2012.
En quoi cette nouvelle documentation éclaire-t-elle le conflit ?
Naïma Yahi: C’était une émission proposée en 1987, qui passait sur les antennes de France Culture. Aujourd’hui, elle est mise à la disposition du grand public qui n’a pas forcément entendu ces émissions et n’a pas accès aux archives. Grâce à l’édition de ce coffret, on entend les voix d’acteurs de la guerre d’Algérie aujourd’hui disparus. Je parlais de Massu, j’aurais dû parler de Germaine Tillion et bien d’autres. La mise à disposition de cette parole distanciée nous permet aujourd’hui de relire la guerre. C’est aussi un outil important, notamment pour les particuliers que la guerre intéresse ou le corps enseignant, un support pour pouvoir faire histoire et mémoire de la guerre d’Algérie.
En quoi la commémoration de l’indépendance de l’Algérie est-elle importante ?
Naïma Yahi: Elle est importante à plusieurs titres. La fin de la guerre des décolonisations a donné naissance à l’Algérie contemporaine d’aujourd’hui, libre et indépendante. Ce cinquantenaire nous permet de faire le premier bilan de ces 50 années de nation algérienne postcoloniale. Il nous permet aussi de répondre à ce retour de mémoire des particuliers, les enfants, les petits-enfants de communautés particulières - les expatriés, les pieds-noirs, les harkis, l’immigration algérienne postcoloniale - qui aujourd’hui demandent une juste mémoire de la guerre. Même si chacun a l’impression d’avoir des intérêts antagonistes, notamment quand on parle des rapatriés et de l’immigration algérienne, c’est une histoire commune. C’est à l’occasion de ce cinquantenaire que nous devons tous nous remémorer le processus de décolonisation, mais aussi l’ancienneté du phénomène migratoire, plus ancien que celui même des colonisations, qui explique aujourd’hui que de nombreux français soient d’origine algérienne. Si on ne commémore pas ce cinquantenaire, on ne regarde pas en face la légitimité des français d’origine algérienne dans l’histoire de France et dans notre société d’aujourd’hui. L’extrême-droite française, développée dans la guerre d’Algérie et aujourd’hui incarnée par le Front National, les débats autour de l’identité nationale qui ont secoué la France, ne peuvent être appréhendés si on recouvre d’un voile de pudeur une guerre qui a été importante et coûteuse en hommes et qui a vu naître la cinquième république.
Cette célébration est-elle cependant à double tranchant ?
Naïma Yahi: Cette guerre a permis à l’Algérie d’avoir son indépendance et de mettre un terme à l’empire colonial français. Elle a été évidemment coûteuse, en hommes, en femmes et en enfants : environ 30 000 victimes dans les rangs de l’armée française et plusieurs centaines de milliers de morts chez les Algériens, ceux qu’on appelait les français musulmans d’Algérie. Il ne faut pas pour autant faire l’impasse sur l’histoire du conflit, sur ses conséquences dans l’histoire contemporaine française et dans l’histoire de l’Algérie d’aujourd’hui. Il faut s’intéresser aux individus, aux hommes et aux femmes, qui ont été écrasés par la grande histoire, par ce tourbillon de la décolonisation : les civils durement touchés dans la population française d’Algérie mais surtout la population qu’on disait « indigène ». Au-delà de ce mur de douleur qui continue d’étreindre les français rapatriés, les soldats appelés qui à l’orée de leur vie d’adulte ont été impliqués dans la guerre d’Algérie et le peuple algérien dans son ensemble, on doit faire une histoire du fait colonial. On doit appréhender une histoire de la guerre d’Algérie à la lumière de l’ancienneté du phénomène colonial, de la violence coloniale et du racisme colonial. Sinon on ne peut pas comprendre l’ampleur de la guerre d’Algérie, ce déchaînement de sang et violence qui l’a caractérisée. Ce n’est pas une guerre éclair qui a duré quelques mois : elle a duré presque 8 années. On ne peut pas la comprendre si le travail d’historien ne donne pas sa place au travail de mémoire. On doit être très soucieux de creuser les mémoires, avec les collègues de l’autre côté de la Méditerranée, les historiens algériens, pour pouvoir écrire ensemble une histoire de la guerre d’Algérie. Elle a largement été traitée par de grands historiens, comme Benjamin Stora ou Mohamed Harbi, mais elle s’enrichit aujourd’hui de témoignages et d’archives privées qui viennent nourrir le faisceau de sources nécessaires au travail des historiens. La commémoration a aussi provoqué de nombreux supports d’un type nouveau, comme ce CD de Patrice Gélinet ou des web-documentaires. Ce sont des outils, des sources d’information qui nourrissent ce travail de l’histoire et permettent une vision croisée des mémoires.
Propos recueillis par Moriane Morellec
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