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Mémorial de l'esclavage à Nantes, contre la mémoire fragile
Nantes ouvre un Mémorial de l’abolition de l’esclavage sur ses quais. La Directrice du Patrimoine de la ville a partagé avec nous ses doutes, ses interrogations et ses certitudes ...
Nantes ouvre un Mémorial de l’abolition de l’esclavage sur ses quais. Il s'agit bien sûr de l'aboutissement d'un travail collectif, qui a réuni des politiques, des artistes (architecte, créateur sonore) et des experts. Mais il s'incarne particulièrement bien en Marie-Hélène Jouzeau, la Directrice du Patrimoine de la ville. Après avoir transformé en musée le château des Ducs de Bretagne, elle a porté plusieurs années ce nouveau chantier, avec des doutes, des interrogations et des certitudes. Elle les a partagées avec nous après une visite du Mémorial ...
Pourquoi un « Mémorial de l’abolition de l’esclavage » (et pas, simplement, un « Mémorial de l’esclavage ») ?
Marie-Hélène Jouzeau : C’est un mémorial de l’abolition parce qu’il s’agissait d’évoquer plusieurs temps de cette histoire, d’évoquer l’histoire de la traite négrière atlantique, dans laquelle Nantes a joué un rôle important au niveau français puisque c’était le premier port négrier, avec plus de 40% des expéditions … Mais le mémorial avait aussi pour vocation d’évoquer les luttes qui ont permis l’abolition, ainsi que les luttes d’aujourd’hui contre l’esclavage moderne, puisque les abolitions, malheureusement, n’ont pas empêché l’émergence de nouvelles formes d’esclavage dans le monde. Donc, c’est un hommage aux victimes de la traite négrière mais c’est aussi un hommage à tous ceux qui ont lutté pour l’abolition et une sorte d’appel à la vigilance dans le monde contemporain.
L’idée de ce mémorial a été adoptée en 1998. C’était il y a plus de douze ans. Pourquoi un délai aussi long ? C’est le choix de la forme qui a pris le plus de temps ?
Marie-Hélène Jouzeau : Oui, je pense que le choix de la forme a joué un grand rôle. C’est un projet qui, techniquement, est d’une très grande complexité mais c’est sa mise au point, surtout au niveau symbolique, au niveau métaphorique, qui a été la plus difficile. Ce monument n’a pas fait l’unanimité. Il a été l’objet de questionnements, d’interrogations, de débats, parfois de polémiques, … Ce long délai a été un délai de mise au point de ce projet, qui, pour nous, n’est pas d’ailleurs un aboutissement. On va l’ouvrir au public. C’est notre objectif, bien sûr. Mais on veut surtout, maintenant, le faire vivre : comment va-t-il se situer dans la ville ? Comment les publics vont-ils se l’approprier ? De quoi va-t-il être le message et le support ? Ce n’est pas un aboutissement, c’est un début …
Vous avez le sentiment que ce projet va être accepté par la population ?
Marie-Hélène Jouzeau : Oui, parce qu’il s’inscrit dans une très longue démarche, dans un très long processus, qui est mené à Nantes depuis plus de vingt ans, autour de la question de la connaissance et de la reconnaissance de l’histoire de la ville et, plus particulièrement, de cette histoire qui concerne plusieurs continents (l’Europe, l’Afrique et les Amériques). Aujourd’hui, les habitants sont sensibles à ces questions et aux liens qui unissent le passé et le présent.

L'une des plaques qui pavent la voie qui mène vers le Mémorial
Le dossier de presse parle, à propos de Nantes, d’une « mémoire et d’une conscience retrouvées ». Qu’on retrouve la mémoire, je me l’explique très bien, mais la conscience ?
Marie-Hélène Jouzeau : Ca veut dire que, pendant une très longue période après l’abolition de l’esclavage, cette histoire avait été largement occultée, oubliée, mise de côté. Il y a eu un long travail de prise de conscience, de remémoration de ce qui avait été masqué. Il s’agit de faire émerger cette conscience ou de veiller à ce que nous soyons conscients de cette histoire et de ce qu’elle signifie dans l’histoire de l’humanité, ainsi que de nos relations avec les peuples concernés. La traite négrière a fait des peuples africains une marchandise. C’était une opération marchande qui visait des êtres humains, des Africains captifs qui, ensuite, devenaient dans les plantations antillaises des esclaves au service de colons. C’est toute cette histoire qu’il s’agit de faire connaître et de reconnaître. D’où cette idée de conscience citoyenne face à son histoire et aux droits de l’homme …
Ce mémorial est-il complété par un musée ?
Marie-Hélène Jouzeau : Le musée de l’histoire de la ville de Nantes, qui se situe au château des Ducs de Bretagne et qui est une réalisation récente (il a ouvert au public en 2007), est un musée d’histoire urbaine, qui évoque l’histoire de la ville chronologiquement. Bien entendu, dans cette grande fresque chronologique et thématique, la question de l’histoire de Nantes est très largement abordée, ainsi, bien entendu, que le rôle de Nantes dans la traite négrière atlantique, principalement au dix-huitième siècle, mais aussi dans la première moitié du dix-neuvième puisque Nantes a pratiqué la traite illégale après son interdiction mais avant l’abolition de 1848. Le musée se situe résolument dans le champ historique. Il s’appuie sur les travaux d’historiens. Il a un caractère scientifique. Alors que le mémorial n’a pas cet aspect. C’est uniquement un lieu de mémoire, un monument commémoratif, qui est destiné à sensibiliser mais qui ne délivre pas l’histoire. Il renvoie à l’histoire, qui est au château ou dans les universités, ou chez les associations, qui détiennent un savoir et un savoir-faire. Le mémorial se situe plutôt dans une pluridisciplinarité. C’est une œuvre d’art qui met l’art au service de la mémoire. C’est une démarche très différente de celle d’un musée d’histoire.
Est-ce que l’un des risques de ce mémorial, qui est le premier de ce type en France, n’est pas de rendre synonyme « esclavage » et « traite transatlantique » ?
Marie-Hélène Jouzeau : Peut-être … L’esclavage et la traite atlantique, c’est vrai que ce n’est pas du tout la même réalité, même si, bien sûr, la traite négrière s’appuie sur l’esclavagisme. Ce sont deux réalités différentes. Je comprends votre interrogation. Ce sont tous ces aspects qu’il va falloir articuler au travers du mémorial. D’où le fait que le mémorial ne peut pas à lui seul donner réponse aux questions. Il faut que ce soit un lieu, un site mémoriel, qui donne lieu à des rencontres, des débats, des colloques, des manifestations artistiques, … Il doit maintenant commencer sa vie dans la cité, dans l’espace public, qu’il soit nantais, français, européen ou mondial.
A partir de sa présence, il faut travailler à une programmation artistique et scientifique qui permettra justement d’éviter les écueils que seraient les amalgames entre ce qui relève de l’histoire et ce qui relève de la mémoire ou d’éviter certaines formes d’instrumentalisation de l’histoire. C’est ce qui va légitimer ce mémorial. Vous le disiez tout à l’heure : c’est un mémorial « de l’abolition de l’esclavage ». Oui et Nantes n’est pour rien dans l’abolition de l’esclavage. Au contraire puisque les armateurs négriers étaient loin d’être ravis des lois et des mesures qui ont été prises contre la traite. Il ne s’agit donc pas de caricaturer. Il s’agit d’approfondir et d’apporter un certain nombre de vérités historiques, ainsi qu’une conscience, notamment au travers du forum des droits de l’homme de Nantes, avec lequel on prépare justement la vie future du mémorial.

Vous situez donc le mémorial du côté de la mémoire, plutôt que du côté de l’histoire …
Marie-Hélène Jouzeau : La question du lien entre mémoire et histoire, on l’a vu au travers de nombreux débats récents, est sujette à tension. Les historiens ne se reconnaissent pas forcément dans la démarche mémorielle parce qu’ils y voient un risque d’instrumentalisation de l’histoire. Ces problèmes-là ne doivent en aucun cas être occultés. Le débat doit avoir lieu. De quoi parle-t-on ? Déjà, le mot « mémorial » renvoie bien sûr à la mémoire et l’une des caractéristiques de la mémoire humaine, qu’elle soit individuelle ou collective, c’est qu’elle est fragile. Elle est sujette à des manipulations, à des maladies. On ne peut pas se fier qu’à une mémoire humaine. Il faut que cette mémoire s’appuie sur un travail scientifique, sur un travail historique, sur une volonté politique aussi, de façon à ce que ces champs ne s’opposent pas mais se complètent. Les mémoriaux, dans les villes ou les villages, jouent un grand rôle. Dans chacun des villages français, les monuments aux morts ne racontent pas l’histoire des guerres. Il évoque telle ou telle guerre, il donne les noms des victimes (ce qu’on ne pouvait pas faire ici, dans ce mémorial, parce qu’on ne les connaît pas, il fallait évoquer autrement l’humanité des victimes). Dans tous les cas, on est dans des espaces commémoratifs collectifs ouverts aux citoyens, qui interpellent : « Passant, souviens-toi » et « Plus jamais ça ». C’est ça, symboliquement, métaphoriquement, la fonction d’un mémorial. C’est un travail important d’inscription de l’histoire dans la cité mais ce n’est pas l’histoire. L’histoire se fait ailleurs …
Propos recueillis par François Mauger
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