Marseille sauvée par ses artistes

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A la veille de devenir la Capitale Culturelle européenne 2013, Marseille bouillonne de l’énergie de ses milliers d’acteurs artistiques et de ses dizaines de communautés. Notre tableau d'une ville où un formidable potentiel créatif tente de contrebalancer la précarité générale et le manque, persistant, de vision politique ...

Marseille sauvée par ses artistes

A la veille de devenir la Capitale Culturelle européenne 2013, Marseille bouillonne de l’énergie de ses milliers d’acteurs artistiques et de ses dizaines de communautés. Brassage d’origines, oralité et Do It Yourself nourrissent un formidable potentiel créatif qui tente de contrebalancer la précarité générale et le manque, persistant, de vision politique.

 
L’arrivée de l’automne a mis fin à la vague. Les « soirées bateaux », qui ont fait le bonheur de milliers de noctambules marseillais de mai à octobre, sont sagement rentrées au port. Ces apéros flottants sur des catamarans de promenade, avec concerts ou DJ live, ont symbolisé tout l’été 2012 l’incroyable potentiel festif de la deuxième ville de France. Qui peut rivaliser avec un coucher de soleil funky dans les calanques ? Mais, entre un « pastis-piscine » et un « daïkiri-fraise », cette vogue des sorties en mer a traduit aussi une autre réalité, nettement moins fun, de Marseille et de sa vie culturelle. « Organiser des soirées ou des concerts en plein air en ville est devenu presque impossible. Partir en mer, c’est contourner les problèmes », explique Christian Mellon, alias Ysae, chanteur groove et activiste de la nuit avec son association Borderline.
 
Comme tous les organisateurs d’événements musicaux à Marseille, Ysae a régulièrement droit à ses descentes de police, ses interdictions et ses plaintes pour tapage nocturne… même quand il loue officiellement des lieux appartenant à la municipalité. D’où l’idée de prendre le large, en attendant que cette « guerre aux musiques amplifiées » se calme : « Les politiques donnent systématiquement raison à une partie de la population qui veut que la ville soit calme… C’est un choix. Mais, en 2013, la capitale culturelle européenne va forcément attirer des touristes : il faudra bien que ces gens trouvent quelque chose à faire, dehors, à la nuit tombée ! ».
 
 
"Une époque formidable" de Ysae (avec Anis)
 
 
Trouver des solutions face aux blocages. Se débrouiller pour créer et s’amuser malgré tout. Les artistes et les associations culturelles marseillaises utilisent depuis longtemps le Do It Yourself pour exister. Et l’arrivée imminente de Marseille-Provence 2013, le plus grand barnum culturel jamais vécu par la ville et sa région, n’y change rien. Les années 80-90 ont été la grande époque de l’appropriation des friches industrielles, comme les Abattoirs ou l’usine Seita de la Belle-de-Mai. Aujourd’hui, Marseille regorge de lieux associatifs de plus en plus intimes, comme l’Embobineuse ou le Skylab, et de structures de productions qui gèrent, en dialoguant directement au national, le destin d’un ou deux artistes importants, à l’image de Soprano, Chinese Man ou Fred Nevchehirlian.
 
« L’esprit démerde ? C’est une des caractéristiques incontournables de l’identité culturelle de Marseille, confirme William Benedetto, directeur du cinéma L’Alhambra, perché dans les quartiers nord. Le reste me paraît plus compliqué à définir. Quels artistes possèdent aujourd’hui un caractère spécifique et particulier à cette ville ? Guédiguian ? Les rappeurs ? Les auteurs de polars ? Oui, en partie, même si cela me parait un peu artificiel. Je dirais qu’ici, il y a une oralité très méditerranéenne, encore plus présente que dans les autres villes du sud et bien sûr, cette multiplicité des origines et des communautés qui s’entend, par exemple, très bien dans la musique ». « Il y a des musiciens dans tous les coins !, s’enflamme Stéphane Galeski, chanteur-leader du groupe klezmer Kabbalah. Marseille, c’est un lieu de passage, un port, une ville super attractive par son histoire, sa position et son climat. Ici, toutes les musiques du monde s’urbanisent, se croisent, se mélangent : Comores, Cap-Vert, Maghreb, Balkans…. C’est génial. Mais après, la ville ne sait pas retenir les gens qui ont des choses à lui offrir. Elle manque de structures et de relais professionnels ».
 
Programmateur de la Fiesta des Suds, festival icône du melting-pot phocéen depuis 22 ans, Bernard Aubert ne dit pas autre chose en évoquant une « identité culturelle qui n’a été ni soutenue, ni travaillée. Marseille, c’est quoi ? Le point de rencontre de différents horizons ! En musique, cela donne Kabbalah, Rassegna, Lo Cor de la Plana… Un mélange méditerranéen que tu ne peux entendre qu’ici. Mais cette ville garde un éternel complexe vis-à-vis de ce qui se fait ailleurs. On copie… même dans le vocabulaire ! Les élus disent “le Manhattan marseillais” quand ils parlent des tours sur le front de mer et la nouvelle salle du Silo devient “l’olympia sur Mer !” ».
 
 
"Tout" de Nevchehirlian
 
 
Créateur et leader du Cor de la Plana, un ensemble vocal qui emmène les polyphonies locales jusqu’à new York et Tokyo, Manu Théron donne sa vision des choses. Radicale. « Pour moi, il y a deux villes. Une qui fonctionne sur l’alternatif, l’aléatoire et le temporaire. Et une autre, officielle, qui met en avant une culture conventionnelle, académique et, à mon goût, assez rétrograde… ». Grand interprète des auteurs marseillais du XIXe siècle, le chanteur voit dans cette situation une explication historique : « A Marseille, traditionnellement, les élites ont peur du peuple. Et cela continue aujourd’hui ». « Les rênes de la ville sont tenues par une bourgeoisie qui n’aime pas la culture populaire, confirme Bernard Aubert. Et qui manque surtout d’une réelle vision à 20 ans ».
 
Une drôle de critique, au moment où la ville contribue pour 14,7 millions d’euros aux 91 du budget de Marseille Provence 2013 ? Que sur Euroméditerranée se termine la plus formidable opération architecturale jamais réalisée avec, notamment, le premier musée national implanté ici ? Que la Friche Belle-de-Mai ou la Cité des Arts de la Rue en finissent enfin avec des années de chantier ? Pas vraiment. Entraîné un peu par hasard dans l’aventure 2013, le Marseille de Jean-Claude Gaudin, mandature de droite catholique et bourgeoise, n’a jamais fait de la culture un axe de développement réfléchi. Pour preuve, la décision de confier le domaine à quatre élus différents, qui ont du mal à ne pas se gêner… Marseille a raté l’explosion du rap, censuré les musiques amplifiées, boudé l’art contemporain et ne soutient véritablement que les festivals créés ou portés par ses élus, comme le festival Jazz des 5 Continents ou celui de Musique sacrée. Ajoutons à cela un Conseil général et un Conseil régional, tous deux socialistes, qui se détestent et veulent marquer, chacun de leur côté, leur territoire dans la ville et l’on comprend que les artistes se fatiguent.
 
D’autant que les locomotives culturelles ont, presque toutes, été fragilisées : le Théâtre de la Criée a fermé plus d’un an, l’Opéra attend une rénovation complète, le Musée de la Vieille Charité n’ouvre plus toutes ses salles pour raisons de sécurité et manque de personnel… Et le Château de la Buzine - ex-Château de ma mère de Pagnol - enfin rénové en Maison des cinémas méditerranéens, vient de vivre une révolution de palais avec le départ de son directeur. « Nous, reprend Bernard Aubert, on sait qu’on occupera le Dock des Suds jusqu’en 2015. Après ? A Marseille, le destin des événements est lié au militantisme d’équipes précaires qui, forcément, s’épuisent… ». Adjoint à l’Action culturelle, aux musées et aux bibliothèques, Daniel Hermann, lui, se veut positif, évoque les 158 millions d’euros validés au budget 2012 et voit dans Marseille-Provence 2013 l’occasion de relancer la machine : « C’est vrai que c’est un puzzle compliqué, mais aujourd’hui, tout se met en place et, vous verrez, l’événement sera très beau ».
 
Lo Cor De La Plana à Marseille
 
 
Dans sa Meson, rue Consolat (1er), où il organise une quarantaine de concerts par an, Gilles Hossipof y croit pour d’autres raisons : « Quelque chose se cristallise autour de nouvelles solidarités entre les lieux, entre les artistes… des événements communs comme les festivals Jazz sur la Ville ou Chhhhhut, autour des musiques noise, fédèrent des énergies sans aucun intérêt financier et font avancer les choses ». Supporter inconditionnel de ces nouveaux dynamismes, Manu Théron sent toutefois qu’à Marseille, il manque ce qu’ont Nantes ou Toulouse : « Une population universitaire qui sort et fait tourner les lieux ». Là-haut, dans les quartiers nord, William Benedetto continue de passer avec succès du Jacques Demy aux gamins des Cités… et se bat au quotidien contre une autre spécificité culturelle de la ville, bien plus grave à ses yeux : la non-mixité sociale. « Qui fréquente les salles de spectacles à Marseille ? Une classe moyenne qui a le temps, les moyens et l’envie d’y venir. Mais la moitié de la population galère et n’a pas accès à la culture… Il faut se battre pour attirer ces publics-là et ne pas les laisser dans un rapport au culturel livré à la télévision, à la marchandisation et à la consommation pure…C’est cette priorité qui aurait dû être au centre du projet 2013. »
 
Gilles Rof

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