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"Mabrouk" de Bekkas et Cissoko : retour sur une rencontre réussie
Session de rattrapage : le maître griot sénégalais Ablaye Cissoko se confie sur les circonstances de son enregistrement avec le Marocain Majid Bekkas. Une plongée dans les coulisses d’un enregistrement mémorable.
On a écouté trop de musique superflue découlant de rencontres peu abouties pour ne pas se réjouir – avec quelque retard, le disque est sorti il y a près d’un an – de la réussite exemplaire de la collaboration entre Majid Bekkas et Ablaye Cissoko (Mabrouk). On le sait, il ne suffit pas, pour que jaillisse la musique, de réunir un Ouzbek, deux Gitans, trois Bretons et quatre Zoulous, aussi brillants les musiciens soient-ils individuellement. Il faut savoir créer une alchimie, faire avancer pas à pas l’une vers l’autre des cultures raisonnablement proches, plutôt que d’essayer de contraindre au grand écart des musiciens dont le manque de motivation pour un tel exercice saute parfois aux oreilles. Les raisons de l’échec varient selon les situations : écart(s) culturel(s) irrémédiable(s), manque de direction, de préparation, de temps, souvent conséquence d’un manque de moyens. Quand tous ces facteurs se combinent, on s’expose à des catastrophes.
Séparés seulement par le Sahel, dotés de lointaines racines communes, Majid Bekkas, le Gnaoua, et Ablaye Cissoko, le griot saint-louisien, étaient faits pour se rencontrer. L’évidence est flagrante à l’écoute de Mabrouk : on sait aussitôt que l’on est face à deux maîtres, détenteurs chacun d’un savoir séculaire, qui n’ont rien d’autre à démontrer à leur alter ego que leur ouverture d’esprit. Lumineuse, la kora d’Ablaye Cissoko s’inscrit avec un naturel parfait dans un répertoire alternant thèmes sacrés gnaoua et compositions de Majid Bekkas. Elle dessine volutes et arabesques aériennes auxquelles répond le son plus terrien, plus âpre, du guembri ou de l’oud du maître gnaoua. Les thèmes s’enchaînent, instrumentaux ou chantés, toujours fluides, toujours présentes la science du rythme propre aux Gnaouas et la capacité du griot à s’adapter à tous les contextes.
Majid Bekkas ouvre l’une après l’autre des portes qu’Ablaye Cissoko semble enchanté de franchir. Soutenus par les percussions de Khalid Kouhen, qui apporte lui aussi une riche palette sonore, les deux hommes dialoguent plutôt que de se lancer à tour de rôle dans des monologues : ils échangent, se renvoient la balle, palabrent parfois. Et ils dialoguent à hauteur d’homme, sans chercher à impressionner leur interlocuteur, encore moins le désarçonner. Le plaisir de jouer est constant, flagrant, et l’auditeur sort lui aussi gagnant d’un échange aussi riche.
Rien d’étonnant à cela quand on sait que Majid Bekkas est un habitué de l’improvisation avec des musiciens venus du jazz (Louis Sclavis, Joachim Kühn), et un admirateur des maîtres mandingues, en particulier Boubacar « Kar Kar » Traoré et le grand Ali Farka Touré. Ablaye Cissoko, héritier du savoir mandingue, s’est notamment fait remarquer par son travail avec le trompettiste Volker Goetze, lui aussi issu du jazz (Sira en 2007). Il multiplie les rencontres avec des musiciens de tous horizons, de François Jeanneau à Eduardo Egüez, musicien argentin qui tente de renouveler la musique baroque (Odisea Negra en 2011).
Ablaye Cissoko nous fait partager le contexte de cet enregistrement et les circonstances qui l’ont entouré, afin de nous permettre d’essayer de comprendre pourquoi Mabrouk est une telle réussite.
Ablaye Cissoko, en duo avec Volker Goetze, peu avant l'enregistrement de Mabrouk
Comment le projet a-t-il démarré ?
Ablaye Cissoko : J’avais déjà travaillé avec le label Bee Jazz – François Jeanneau m’avait invité à jouer sur un de ses disques (Quand se taisent les oiseaux en 2007). Le directeur du label, Mohammed Gastli, suivait mon travail depuis ce moment-là. Il m’a proposé d’enregistrer avec Majid Bekkas. Cela m’a permis de découvrir les musiques sacrées des Gnaouas avec Majid et Khalid Kouhen.
Quand as-tu rencontré Majid Bekkas pour la première fois ?
Ablaye Cissoko : Nous sommes arrivés en même temps à Orly, il venait de Casablanca et moi de Dakar. Nous nous sommes reconnus tout de suite alors que nous n’avions jusque-là échangé que quelques mails. Nous avons ensuite retrouvé Khalid Kouhen au studio, il vit à Paris.
Tu connaissais la musique gnaoua ?
Ablaye Cissoko : Pas avant que le projet ne prenne forme. Là, je suis allé sur Internet pour écouter ce que fait Majid, essayer de me familiariser avec son travail – je savais que c’était un très grand maître. J’ai toujours été attiré par la musique orientale, Fairouz, Oum Kalsoum. En fait, j’aimais tellement cette musique que je me disais qu’un jour j’épouserais une Marocaine ou une Indienne. Je chantais aussi des chansons traditionnelles en arabe. (Il fredonne une chanson arabe.)
Et Majid Bekkas, il est familier de la musique africaine ?
Ablaye Cissoko : Il la connaît très bien. Quand il chante, quand il joue, si tu fermes les yeux, tu crois entendre un Peul ou un Mandingue.
Vous avez beaucoup répété avant d’enregistrer ?
Ablaye Cissoko : Une journée dans le studio, de dix heures du matin à minuit, la veille de l’enregistrement. Majid a joué les morceaux, je me suis intégré peu à peu en jouant ce que je voulais, il m’a laissé toute liberté. Il avait arrangé les morceaux afin de me laisser de l’espace. Nous avons réarrangé certains morceaux dans le studio, mais sans changer l’histoire, sans la dénaturer. Majid voulait que je chante, je n’ai fait que des chœurs tant j’étais heureux de l’écouter chanter – et pour moi, ce n’était pas important de chanter : l’important, c’était la rencontre entre le guembri et la kora. Et puis, dans un groupe, il y a toujours un leader. Quand tu arrives dans son groupe, ton rôle, c’est de soutenir ce leader. Je ne veux pas me mettre en avant, mais partager son savoir, donc lui laisser la direction du projet.
Un extrait de Le griot rouge, le précédent album (solo) d'Ablaye Cissoko
Qui a choisi le répertoire ?
Ablaye Cissoko : C’est Majid. Tous ces morceaux semblaient écrits sur mesure pour moi, je me suis vraiment retrouvé dans cette musique. Quand on a travaillé les thèmes, c’est comme si ma main droite remplaçait ma main gauche, et vice versa. J’avais accordé différemment plusieurs cordes de ma kora pour jouer avec le guembri. J’aime le défi, je voudrais aborder tous les genres musicaux. Je sais écouter, et quand on me demande d’amener quelque chose, j’essaie de le faire. J’écoute aussi mon cœur, j’écoute mon corps, j’essaie de me dissoudre dans le son global. Je prends et je donne, c’est un moment de partage.
Et l’enregistrement proprement dit, comment s’est-il passé ?
Ablaye Cissoko : Tout a été bouclé en deux jours. Nous n’avons pas fait plus de deux ou trois prises par morceau. Nous avons enregistré dans les conditions du live, en jouant tous ensemble. On a gardé le son global en retravaillant très peu les pistes. Le plus gros travail sur le son a été fait sur les percussions, tant Khalid maîtrise d’instruments. Mohammed Gastli supervisait l’enregistrement.
Comment expliques-tu la réussite de cet album ?
Ablaye Cissoko : (Il réfléchit un moment.) En fait, c’est comme la cuisine. Une personne qui sait cuisiner, elle prend les mêmes ingrédients, les mêmes produits pour faire le même plat, et le goût est à chaque fois différent. Ou bien c’est comme quelqu’un qui a faim, on lui donne à manger, il va dire « Oh c’est bon ». Mais est-ce que c’est vraiment bon ou est-ce simplement qu’il a faim ? Tout dépend du cœur, de l’amour. Ce que chacun ressent se reflète dans son expression. Ce disque, c’était naturel qu’il soit bon. Il y a eu tout de suite beaucoup de chaleur et de complicité entre nous. Chacun respectait et admirait les deux autres. Et nous venons de pays voisins : le Maroc et le Sénégal ont des liens anciens, en particulier à cause de la Tidjaniya.
Et le mixage ?
Ablaye Cissoko : C’est Mohammed Gastli qui a mixé avec Majid. Ils savaient vraiment ce qu’ils voulaient, je n’étais pas présent mais je leur faisais entièrement confiance : comme je l’ai dit, j’avais déjà travaillé avec Mohammed. On m’a envoyé des sons au moment du mixage pour que je donne mon avis et mon approbation. Mais dès l’enregistrement, je savais que tout allait bien se passer. C’est toujours pareil : je vois comment l’ingénieur du son écoute ma kora, et je décide si je lui fais confiance. J’ai vu tout de suite qu’il avait déjà écouté et enregistré des koras.
Qu’as-tu pensé en écoutant le disque fini ?
Ablaye Cissoko : Ma kora, parfois, on ne dirait pas une kora. Je n’avais jamais joué ce type de musique, avec ces instruments, sur ce répertoire. J’ai exploré, je pense que c’est un disque réussi, je peux dire merci aux ancêtres, j’espère que nous avons bien revisité les musique sacrées. Majid était très content aussi, je sais qu’il aime ce disque.
Qu’est-ce que cette rencontre t’a apporté ?
Ablaye Cissoko : Du bonheur ! Je crois à des choses qui me suivront, je l’espère, jusqu’à mon dernier souffle. L’amour que je mets dans ce que je fais est beaucoup plus important pour moi que les retombées éventuelles d’un disque ou d’un concert. Quand j’écoute un de mes enregistrements, je peux me détacher de moi-même, je suis une autre personne, je ne suis plus Ablaye Cissoko. Et quand je joue, je ne suis pas seulement Ablaye, il y a un plus en moi, comme si quelqu’un d’autre, extérieur à moi, m’écoutait jouer et prenait du plaisir à m’écouter, plus de plaisir que quiconque. Quand je joue, je suis le mieux placé pour savoir ce que je sens, et personne ne prend plus de plaisir que moi : je voyage, mon corps est liquide, je suis le sang qui circule à l’intérieur de mes veines, je suis comme une pirogue qui voyage sur ce sang.
Texte et interview : Christophe Magny
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