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Lo'Jo fait son cinéma (3)
Submitted by benjamin minimum on ven, 10/12/2012 - 04:36
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Musique - Interview
Pour "Cinéma El Mundo", le sensoriel groupe trentenaire a ouvert en grand les portes des studios. Pour ce troisième (et dernier épisode), Denis Péan égrène les noms de ses invités ...
Pour Cinéma El Mundo, le sensoriel groupe trentenaire a ouvert en grand les portes des studios. Pour ce troisième (et dernier épisode), Denis Péan égrène les noms de ses invités ...
Quel est le caractère particulier de ce nouvel album ?
Denis Péan : Comme tous les disques, c’est un espace temps. Il a une couleur générale, parce qu’il a été fait de tel moment à tel autre de l’existence, avec telle personne plutôt que telle autre. Il y a d’abord les six personnes qui forment le groupe et nous en avons sollicités d’autres. C’est un artisanat un peu empirique et intuitif. La vérité provient parfois de celui qui a parlé le plus fort ou parce que les autres étaient trop fatigués pour répondre. C’est aléatoire. C’est aussi fait d’erreurs, de fausses pistes que l’on recoud ensuite. Ce que j’aime dans Lo’Jo c’est que c’est encore un peu décousu, pas parfait. C’est un patchwork avec des pièces d’étoffes bien hétéroclites.
Qu’est-ce que chaque membre du groupe a apporté ?
Denis Péan : Je suis venu avec une partie des compositions qui forment le disque en étant assez déterminé sur ce que je voulais entendre. Mes chansons étaient déjà très construites, comme La Marseillaise en Créole, qui était millimétrée à la mesure et à la parole près. Les autres se sont chargés de l’arrangement. Yamina et Nadia ont inventé le cœur qui est très significatif et qui a été enregistré avec le micro d’un ordinateur, ce qui donne ce caractère un peu vieillot, un peu reggae roots. Kham a apporté les bases de Au temps qui passe, Yamina et Nadia ont échaffaudé Lila et Magnetik, Richard a fait Cinéma el Mundo. Ma participation à ce morceau a été d’avoir choisi ce titre pour Robert Wyatt.
Comment s’est fait le choix du réalisateur Jean Lamoot (collaborateur de Noir Désir, Alain Bashung, Salif Keita ...) ?
Denis Péan : Ce sont plutôt les autres qui l’on choisi. Ce qui m’importait, c’est qu’il satisfasse tout le monde, que tout le monde se sente à l’aise avec lui. Je l’avais abordé pour Cosmophono et ça ne c’était pas fait. Mais il m’avait prodigué de bons conseils à l’écoute de mes maquettes, sur lesquelles il avait été très critique et ça m’avait beaucoup servi. Ensuite Baptiste, notre nouveau batteur, Kham et Richard ont travaillé avec lui sur un disque de Vincent Loiseau et ils ne tarissaient pas d'éloges sur le son qu’il fait, sa diplomatie. C’est quelqu’un qui n’affiche pas son autorité, il ne freine pas les choses. Mais son bagage, son aplomb et son flegme font qu’il obtient le meilleur d’un groupe. Il est très intuitif et subtil. Il se préoccupe de choses musicales et non techniques et pas de phantasmes de musiciens. Il cherche l’émotion. Il a gardé des pistes parce qu’elles sont sensibles et pleines de vie. Le reste, il s’en fout complètement. C’est un génie de son métier. Peu de gens s’intéressent au réalisateur d'un disque mais c’est un élément très important qui fait qu’un disque ne sonne pas comme un autre. Certains réalisateurs font des disques en étant autoritaires. C’est possible car il n’y a pas de règles dans l’art. Ce qui est difficile à gérer dans l’art, c’est la démocratie. Ca ne fonctionne pas. C’est difficile dans notre cas, car nous sommes un ensemble plus ou moins démocratique. Chacun peut faire valoir sa parole. Entre le collectif et la prise de décision ça se joue dans une petite marge très sensible qui n’a pas de nom. C’est peut être le bon sens ou quelque fois une aberration qui réussit.
Certains ont du faire des concessions à contre-courant de ce qu’ils pensaient au départ ?
Denis Péan : Ou pas mais ça laisse des options pour la scène aux uns et aux autres, ici ou là. La force de ce groupe c’est que chacun va donner beaucoup, sa force comme ses faiblesses. On va se soutenir pour faire le mieux pour la musique en essayant de ne pas se flatter nous-mêmes, mais en flattant ce que l’on doit réussir c’est-à-dire une pièce de musique qui est riche. Il ne faut pas se ménager ni se grandir d’avoir participé. C'est pour ça que, selon les morceaux, le casting est très différent. Il y en a où les Lo’Jo sont moins présents et où les invités ont plus d’importance que les membres du groupe. Il nous est arrivé de faire des morceaux sans aucun d’entre nous mais qui sonnent de façon significatives comme du Lo’Jo. A ce moment là, on a un autre rôle que musicien ou interprète. C’est une vision qui se rapproche peut-être du cinéma avec ses travellings, ses gros plans, ses personnages principaux. L’éclairage, c’est ce que le réalisateur amène. S’il éclaire un détail plutôt que le champ principal, ça va amener quelque chose tout en nuance, qui va donner soit une profondeur soit une anicroche qui va troubler les sens. Le réalisateur est aussi orchestrateur. Nous nous devons fournir la partition, l’arrangement, et lui les combine ou éventuellement les élimine. En studio, ça s’échafaude, ça se construit. Ce n’est pas entièrement écrit sur la partition au départ.
Il y a un morceau, Comète algébrique, qui était très écrit, qui a ce côté musique du début du siècle dernier, avec un fort sentiment de Gabriel Fauré. J’ai composé ce morceau après avoir donné le titre Cinema El Mundo. Sans ce titre, ce morceau n’aurait pas vu le jour. On était en bout de course, on avait déjà trop de chansons et j’ai insisté, je l’ai laborieusement achevé pour qu’il existe. L’instrumentarium est très classique : je suis au piano, Richard au violon, Kham à la contrebasse et il y a Vincent Ségal au violoncelle et Stéphane Coutable qui joue à l’opéra de Marseille et possède cette qualité de joueur d’orchestre qui sait s’effacer et ne jouer que ce qu’il faut. C’est une grande qualité qu’il partage avec Vincent, qui n’a pas essayé de se mettre en avant avec des solos tonitruants mais à plutôt cadrer son travail avec une mentalité d’arrangeur. Et, sur ce morceau, il ya la nuance apportée par le violon chinois (erhu) de Guo Gan, qui vient perturber cette sensation vieille France. Avec Richard Bourreau, on s’est rencontrés au conservatoire et on a partagé cet apprentissage de la musique classique pour jouer dans un orchestre et comprendre et sentir une partition de Bartok ou de Messiaen. J’ai joué en orchestre comme bassoniste et ça m’est très utile pour mieux équilibrer les timbres, pour colorer la musique. L’idée que j’avais pour ce morceau, c’est que chacun se conforme à sa partition à son pupitre.
Et les autres invités ? Le mythique Robert Wyatt (fondateur de Soft Machine et créateur de disques légendaires comme Rock Bottom) ?
Denis Péan : On lui avait envoyé des maquettes de Cinema el Mundo. Il a apprécié et nous a fait plusieurs propositions par lettres ou par mail, qui sont vraiment charmantes, parce que c’est un enfant émerveillé et qu’il ma indiqué ce qu’il voulait faire avec une écriture de mouche sur des journaux découpés dans des petites enveloppes de lutin. Ses mails étaient remplis de signes kabalystiques, il exprimait un peu de timidité, une peur de ne pas bien faire. Je lui envoyé le texte au début, car je savais qu’il aime parler français. Il l’a dit magnifiquement et on l’a gardé pour faire l’introduction. Il nous a aussi donné un truc extraordinaire qui témoigne de sa générosité, il a enregistré une gamme avec des notes tenues sur deux octaves pour que l’on puissent puiser pour faire des harmonies, pour agrémenter, pour faire des nappes, ce que j’ai fait dans Tout est fragile. C’est incroyable qu’il nous donne ainsi sa voix pour faire ce que l’on veut avec, jamais personne ne fait ça.
Ca s’est fait à distance ?
Denis Péan : Oui il nous a envoyé des bandes où il y avait plein de couches. Ca a nécessité un tri. Je n’ai pas eu de nouvelles depuis qu’il a écouté. J’espère que ça lui plaît. Je suis un peu inquiet parce que c’est mixé très en avant. Peut être qu’il croyait qu’on faisait ça pour mettre un petit peu d’ambiances ici et là mais sa voix a beaucoup d’importance dans la chanson. Quand j’ai reçu les bandes, j’ai eu une larme. C’est toute mon histoire qui rebondissait, je suis un vrai fan. Rock Bottom, c’est l’un des disques que j’ai le plus écoutés. C’est une mer sans fin, un disque qui est toujours à découvrir. Il y a un sentiment inouï dedans. Une grande douceur mais gonflée d’énergie.
Comment s’est faite la rencontre ?
Denis Péan : On a joué au Queen Elisabeth Hall il ya dix ans et il était là, à ma gauche. Après, j’ai appris qu’il était mandaté par David Byrne pour faire une compilation et qu’ils avaient choisi un morceau de Lo’Jo. Comme j’ai aussi appris que la compagne de Robert Wyatt est une fan de Lo’Jo, particulièrement du morceau Senor calice sur l’album Bohème de Cristal. Alifie est aussi la créatrice de ses pochettes, son manager et plus encore. Quand il m’envoie des mails, ils signent tous les deux. J’ai rencontré Robert Wyatt lorsqu’il a fait sa conférence de presse à Paris pour Comicopéra. Avec Alifie, ils ont fait 100 kilomètres en voiture pour venir nous voir dans une petite ville anglaise. Pour les autres Lo’Jo, c’est plus énigmatique, ils sont plus jeunes que moi, ce n’est pas leur génération, mais moi j’ai été complètement baigné dans le rock anglais psychédélique.
Richard lui a souhaité inviter le joueur de n’goni Andra Kouyaté avec qui il joue sur des projets personnels. Richard est avec Nadia celui qui est le plus proche du Mali. Il est d’ailleurs marié avec une Malienne et se sent très proche de leur musique. C’est aussi lui qui a invité Vincent Ségal, qui est quelqu’un que l’on croise souvent en tournée. Vincent est venu au début de l’enregistrement et ça nous a beaucoup encouragé. Il a été le pivot de ce qui s’est passé par la suite. Ca a donné quelque chose de solide dès le départ. Richard a aussi invité Guo Gan, le joueur de erhu chinois. Ensemble, ils ont fondé un trio de violons avec le malien Zoumana Tereta. Je ne pense pas que Guo Gan avait étudié les morceaux avant. Il a une grande facilité avec son instrument et rebondit sur une phrase, dialogue avec les autres instruments. Il s’amuse. Le erhu a un son très prenant ; au début, j’ai eu un peu peur. C’est comme certaines épices : tu en mets un peu et ça mange le goût de toutes les autres. Il ya beaucoup d’épices dans ce disque, c’est une cuisine improvisée avec ce qu’il restait dans le garde-manger et qui a été mélangé sur le tas. Il y aussi le musicien géorgien Niaz Diasamidze, qui est un peu le meneur de la vie musicale de Tbilissi, la capitale. Il n’a que 35 ans mais fait déjà figure de patriarche là-bas. Il possède son orchestre et fait beaucoup de collectages de musiques anciennes, de polyphonies. Mais c’est aussi un innovateur. Quitte à scandaliser les folkloristes, il joue du panduri, cet instrument emblématique du caucase, à l’archet. Il est en train de monter un festival et Nadia est son principal conseiller pour la France, on lui a fait découvrir René Lacaille ou Speed Caravan. On est en train d’entreprendre un échange très intéressant avec ce grand musicien, chanteur poignant, généreux dans la vie comme dans sa musique.
La première fois qu’on est allé dans l’Océan Indien, à l’ile de la Réunion en 1991, on était avec la compagnie de théâtre de rue Joe Bithume. On a traversé l’ile dans un grand car en jouant un peu partout. On a acheté des cassettes comme celles de Rass Natty Baby, un rasta rodriguais, et celle du mauricien Menwar, qu’on a usée à force de la passer. On l’a rencontré ensuite à Angoulême et, l’année dernière, notre ancienne tour manager nous a appelés pour nous dire qu’ils étaient en tournée avec Menwar et qu’ils avaient envie de passer nous voir à Murs Erigné. On a vraiment sympathisé et, au moment de faire le disque, il se trouve que j’avais une chanson, Zetwal, inspirée d’une sirandane, ces devinettes créoles extrêmement poétiques. Je l’ai soumise à Menwar qui a raconté comment, enfant, il assistait aux veillées traditionnelles.
Et Ibrahim Ag Alhabib, le leader de Tinariwen ?
Denis Péan : Le morceau sur lequel il intervient, African dub crossing fantôms of an opera, était initialement un groove de basse batterie, qui nous a servi de prétexte pour proposer aux musiciens de passage d’improviser dessus. Il y a Francis Mose, bassiste originel du légendaire groupe Magma, qui est mon voisin, qui y a mis la dernière note de musique de l’album. Tous ont fait une seule prise. Nadia a dit que ce serait bien qu’Ibrahim chante. Il était en tournée avec notre ingénieur du son pour les concerts, Jean-Paul Romann. Ils étaient au Portugal et ils ont fait la prise de son dans un hôtel.
C’est une veille histoire avec Ibrahim ?
Denis Péan : On l’a rencontré en 2001, chez lui, à Kidal, au Nord du Mali, à l’occasion du premier Festival au Désert. C’est une histoire d’amitié avec Ibrahim, qui est l'un des hommes remarquables que j’ai rencontrés dans ma vie. C’est un grand poète et compositeur, quelqu’un de fragile qui semble parfois perdu. Mais c’est aussi une amitié avec toute la bande de Tinariwen ou de Tamikrest, qui sont en ce moment à la maison, avec Terakaft, Imidiwen. Les premiers touaregs que nous avons fait venir à Angers, c’était Azawad en 1997. Dans ce groupe? il y avait Abdalah et Assane de Tinariwen, Kidou le leader de Terakaft et je crois qu’il y avait aussi une musicienne de Tartit qui a initié Richard au violon monocorde imzad. C’est toute une bande ...
On a cité les invités qui ont une renommée internationale, quoique surtout dans des milieux un peu alternatifs ... A Murs Erigné, si je parle de Robert Wyatt, ils vont croire qu’il n’a jamais existé. Menwar est plus connu car il a joué à L’Embarquement, la guinguette près de chez nous ...
Mais il y a aussi de jeunes musiciens. Yves-Henri Guillonnet, qui est par ailleurs mon colocataire et anime cette maison musicale était fan de Lo’Jo. Il a commencé la guitare imprégné par notre musique et il a joué sur La Marseillaise en Créole. Elisabeth Hérault qui joue du trombonne sur El Cabo Blanco nous a connu quand elle a commencé à faire de la musique. Guillaume Asseline (Moon Pilot), qui a fait des machines sur Magnetik, traîne avec nous depuis qu’il est gamin. La contrebassiste argentine, Laura Caronni, avec qui j’ai élaboré Deux bâtons, est venue me voir après un concert et m’a donné un disque. Quand je l’ai écouté, j’ai trouvé que c’était vraiment la classe. Avec sa sœur jumelle Gianna, elle forme le duo Las Hermanas Caronni. Quand elles étaient jeunes dans les années 90, leur oncle qui vivait à Paris leur envoyait des disques de musiques française : il y avait la Mano Negra, Louis Sclavis, Michel Portal et Lo’Jo. Laura a fait un très beau solo sur El Cabo Blanco dont le thème est deux épaves échouées dans le port de Buenos Aires. Elle répond à la phrase : « Les vagues les effleurent comme le soufflet usé d’un bandonéon » avec un phrasé emprunt de toute sa culture de milonga et de tango.
Il y a aussi des enfants ?
Denis Péan : Oui il y a la fille de Richard, Mariam qui a improvisé sur Lila. C’est très mignon et les autres voix d’enfants sont tirées d’une émission radiophonique de Marguerite Duras qui, dans les années 50 ou 60, a enregistré dans la rue des enfants qui parlent du monde, de la mort… Et dans ce document inouï, dont on a obtenu les droits d’utilisation, j’ai saisi la phrase « Quand je serais grand, je serais chanteur et peut-être acrobatiste en même temps » que l’on a mis au début de Deux bâtons.
Avec tous ces invités, ça va être difficile de reproduire le disque sur scène ...
Denis Péan : La scène, c’est une autre affaire. On fait les chansons autrement, on a moins de mains. Les chansons existaient avant, on peut les faire de façon plus minimaliste. Avec le sampleur, ça ne m’intéresse pas de reprendre par exemple un solo entier de erhu mais j’arrive à façonner des textures qui se rapprochent de certaines atmosphères. Les filles on repris texto les deux solos de Menwar. Richard a retracé au violon les parties de panduri sur Deux bâtons. Et on a conservé la voix de Robert sur At the beginning, qui commence aussi le concert. Les chansons ont évolué depuis l’enregistrement, on rajoute des mesures, on refait les arrangements, on redessine tout ça. C’est le privilège du disque de faire un grand banquet ...
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