Lo'Jo fait son cinéma (2)

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Musique - Interview

Sur "Cinema El Mundo", son nouvel album, le groupe angevin fantasme des chansons avec ses invités (Robert Wyatt, Vincent Ségal, ...). Fondateur et rêveur en chef, Denis Péan lève le voile - pour ce deuxième épisode - sur ses rapports à l'Europe, à l'identité nationale et au Facteur Cheval ...  

Lo'Jo fait son cinéma

Sur "Cinema El Mundo", le sensoriel groupe angevin tricote avec brio et minutie ses chansons fantasmagoriques en compagnie d’un grand banquet d’invités (Robert Wyatt, Vincent Ségal, Guo Gan, Menwar, Ibrahim Ag Alhabib,...). Fondateur et rêveur en chef, Denis Péan lève le voile - pour ce deuxième épisode - sur ses rapports à l'Europe, à l'identité nationale et au Facteur Cheval ...  

 

Te sens-tu européen ?
 
Denis Péan : Je le suis immanquablement, c’est une partie de mon identité. Je le suis parce que l’on me voit comme tel. Moi qui est longtemps été anarchiste et qui récusait presque le fait d’être français, quand j’allais ailleurs on me présentait comme Denis Péan de Lo’Jo, groupe "Ffrrrançais", en appuyant bien. Ce sont les autres qui définissent ce que tu es. C’est comme tu peux bien te dire que tu restes jeune toute la vie, le jour ou on t’appelle "Monsieur", ou, en Afrique, quand on te dit "le vieux", c’est incontournable. Donc je suis français, je suis européen. C’est mon patrimoine culturel, je n’y échappe pas. Il ya quelque chose qui me forge en entier : c’est ma langue.
 
Penses tu que ta musique est européenne ?
 
Denis Péan : Un musicologue qui écouterait la musique de Lo’Jo dans deux cent ans saura dire "C’est un groupe français des années 2000 et quelques, qui a baroudé à frôler l’Afrique". Il le déduira, armé de son bagage de savant. Comme nous même, si on écoute de la musique, on peut dire de quelle région et de quelle époque elle vient. Pour nous, ce sera la même chose. Ce sera un peu nuancé tout de même, car nous sommes à une époque transitoire où il y a un métissage, une créolisation flagrante. Depuis la duplication de la musique et la facilité de voyager, les choses bougent. Avant, on écoutait de la musique uniquement parce que le musicien était devant nous.
Quand je dis que je suis européen, mon Europe s’est bâtie sur des fils un peu invisibles. Ce n’est pas exactement celle de l’Union Européenne qui m’intéresse, mais ce que les gens communiquent, comme on fait en musique de ville en ville. La musique permet à chacun d’apporter quelque chose de sa propre contrée pour découvrir tout ce qui se passe ailleurs. D’ailleurs, ça me passionne autant  de traverser la France que de parcourir le monde. C’est en bas du pays que j’ai découvert ce qu’était par exemple l’Occitanie. Les livres d’école sont tout petits par rapport à la réalité. Je l’ai constaté à plusieurs moments de mon éducation. Par exemple, je suis né au moment de l’indépendance de l’Algérie, mais il m’a fallu attendre près de trente ans pour être éclairé sur ce sujet. Le film de Gillo Pontecorvot, La bataille d’Alger, n’a été diffusé que près de trente cinq ans après sa création. Ca situe bien le tabou de la France par rapport à ses colonies. 
 
 
Cette évolution perpétuelle de la technologie, est ce un phénomène avec lequel tu t’accordes ?
 
Denis Péan : J’aime bien être le dernier à faire l’acquisition du nouveau produit. Le téléphone portable, l’ordinateur ou l’internet, je m’y suis mis très tard. J’essaye toujours de retarder, parce que mon esprit se trouve plus libre avec des bouts de bois que des machines. Après, c’est le monde qui est comme tel, ma grand-mère était effrayée quand le téléphone sonnait, elle courrait partout pour appeler quelqu’un qui veuille bien décrocher. 
 
A propos de ton engagement, sur le dernier album il ya La Marseillaise en créole. Ce n’est pas tout à fait innocent ?
 
Denis Péan : Non c’est un rebondissement à propos de cette fameuse idée de l’identité nationale qui a été grandement répandue les années passées par le gouvernement précédent. J’ai trouvé ça amusant dans un premier temps, puis c’est devenu très agaçant. Parce que nous ne sommes le modèle de personne et que la France est bien assez grande pour appartenir à des gens absolument différents. On peut faire sa propre identité, et sans porter un drapeau en l’occurrence. J’ai réagi à ça et j’ai dit ce que je n’aimais pas : les défilés militaire ou les hypocrisies des bengales des fêtes du 14 juillet. Comme je le dis dans la chanson, je préfère une tâche blanche sur une toile de Chagall : là le monde est plus grand que sur la nation.
Mais sinon les termes engagements, résistance, militantisme ou révolution me dérangent un peu, je les trouve exotiques. J’essaye seulement de suivre mon éthique ce qui n’est pas toujours facile, car quelques fois on se retrouve en porte à faux entre son intérêt et sa philosophie. J’essaye d’être juste avec moi-même, de suivre mon intuition de ce qui est bon pour mon environnement. C’est d’une petite portée individuelle.
 
Lo’Jo a aujourd’hui trente ans ...
 
Denis Péan : Oui, j’avais 21 ans lorsque  j’ai donné ce nom a une espèce de phantasme de musique, à un phantasme de réunion de gens. A l’époque, nous étions deux, avec un contrebassiste qui s’appelle Richard Zenou, et nous avons commencé à échafauder cette image de musique. Pour moi, ce nom pouvait recouvrir toutes expériences mystérieuses, qui avaient en même temps un goût de sacré et de social. "Lo" représentant l’un et "Jo" représentant l’autre, un peu comme ying et yang. J’avais une approche de jeune homme projeté dans plein d’idéaux spirituels et philosophiques. J’aimais lire, je me suis abreuvé de tout ce que je trouvais sur mon chemin qui dévoyait ma culture originelle et mon éducation assez stricte de Français de cette époque élevé à l’école publique. Tout ce qui était différent m’excitait beaucoup. J’ai fait Lo’Jo dans cet élan de découvrir le monde, de l’approcher non pas avec des certitudes, mais avec des sensations. C’est un mot qui pour moi résonne comme un véhicule de tous les possibles.
 
 
En trente ans, ces possibles sont devenus réalités ...
 
Denis Péan : Certains ont dépassé mon ambition. J’entreprenais une grande rêverie, devenir musicien professionnel ne me semblait pas du tout à ma portée. Déjà, je vivais dans une région qui me mettait très peu en connexion avec ce domaine de l’industrie discographique, des tournées. Ca m’était complètement étranger. Ce sont des regroupement intuitifs de personnes qui ont créé de la matière. Je me vois davantage comme un artiste d’art brut, un peu naïf, comme le facteur Cheval. Ce monsieur préposé des Postes qui donne son impression du monde à travers ses petites images de timbres, sur lesquels il va récupérer un clocher orthodoxe et un fronton musulman pour construire son palais idéal, en ramassant des cailloux sur son chemin. Je me sens proche des gens de l’art brut qui font feu de tout bois, qui récupère ce qu’ils trouvent sur leur passage pour bâtir un jardin lyrique. Moi, mon jardin est musical.
 
Tu fonctionnes toujours comme ça ?
 
Denis Péan : Oui j’agence un bric à brac. Comme mon bagage musical n’est pas très grand, j’agis comme un bricoleur inspiré ou un artisan. 
 
Tu confrontes cette façon de faire à celles des autres membres du groupe ?
 
Denis Péan : Ce terrain de Lo’Jo, tous le connaissent : c’est le nom de l’expérience. Comme je suis l’ainé et que j’ai donné le nom, je l’ai un peu défraîchi en premier. J’ai donné l’impulsion. Ce n’est pas un groupe de rockabilly ou de reggae, c’est un groupe d’on ne sait pas quoi. S’ils sont restés, c’est qu’ils ont accepté cette dimension d’invention qui fait de chacun un créateur qui amène ce qu’il a trouvé sur son chemin, aussi incongru soit-il, pour l’agencer dans le géant des autres.
 
Dans le groupe est ce que chacun a une fonction très précise, chacun amène une certaine couleur?
 
Denis Péan : Oui absolument. Et le registre de créativité se joue quelque fois en termes de conseils ou de réticences. Bien des choses se déroulent en dehors de la partition. Celui qui spontanément aime quelque chose, l’encourage, le fait vivre. Ou, à l’inverse, le récuse car il y a quand même pas mal de conflits potentiels à vivre à plusieurs. Chacun a le rôle qui correspond à sa personnalité, son talent, son niveau musical, à son goût.
 
Propos recueillis par Benjamin MiNiMuM
 
Et aussi sur le web :
- le site de Lo'Jo

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