Lo'Jo fait son cinéma (1)

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Musique - Interview

Sur "Cinema El Mundo", Lo'Jo tricote avec brio des chansons fantasmagoriques en compagnie d’innombrables invités (Robert Wyatt, Vincent Ségal, Menwar, ...). Fondateur et rêveur en chef, Denis Péan lève le voile - dans ce premier épisode - sur la genèse de cette drôle d’aventure qui dure depuis trente ans.

Lo'Jo fait son cinéma

Sur Cinema El Mundo, le sensoriel groupe angevin tricote avec brio et minutie ses chansons fantasmagoriques en compagnie d’un grand banquet d’invités (Robert Wyatt, Vincent Ségal, Guo Gan, Menwar, Ibrahim Ag Alhabib...). Fondateur et rêveur en chef, Denis Péan lève le voile sur les mystères de cette drôle d’aventure qui dure depuis trente ans.

 
Ton plus ancien souvenir de cinéma ?
 
Denis Péan : Des émissions de télévision du dimanche après-midi à l’époque de l’ORTF, quand il n’y avait guère de chaînes : La séquence du spectateur, avant ou après Zorro.
 
Et en salle ?
 
Denis Péan : Je me souviens d’un cinéma d’art et d’essais à Angers, un cinéma militant. J’y ai vu un film qui m’a fasciné et m’a laissé perplexe : Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni. Ca m’a laissé un souvenir. J’étais très jeune, ça m’a interloqué. Le cinéma me semblait déjà une fenêtre vers le monde entier et ce film me semblait impalpable. Sinon je me souviens que lorsque j’étais en sixième, au collège, ils nous avaient projetés Alphaville de Godard. Ca me semble totalement anachronique, aujourd’hui, qu’ils nous aient montré ça. Sinon mes parents n’étaient pas cinéphiles on n’allait pas au cinéma. 
 
Ces expériences de cinéma ont-elles élargi ta vision du monde ?
 
Denis Péan : Oui, ça fait partie de ma culture, quand je me suis moi-même éveillé aux choses, après l’éducation de mes parents, de l’école. Ca m’a donné accès à un monde extraordinaire que je méconnaissais. 
 
Peux tu arriver à retracer les étapes de la construction de ta vision du monde ?
 
Denis Péan : Non pas du tout. J’aurais déjà du mal à définir ma vision du monde. Je me connais mieux, j’ai plus de culture, je suis plongé dans le passé du monde, j’ai un intérêt pour l’histoire, pour la littérature, j’ai aussi une autre connaissance du monde en ayant voyagé et en ayant vécu des vécus des expériences avec l’âge ... Mais ce n’est qu’une expérience personnelle.
 

 
 
Cette expérience du monde est-elle stable ou en mouvement ?
 
Denis Péan : La vie que j’ai aujourd’hui est tout à fait inédite par rapport à ce que j’avais imaginé il y a trente ans. J’imagine alors qu’il en sera de même pour la suite de l’existence.
 
Comment perçois-tu le monde aujourd’hui ?
 
Denis Péan : Il y a un côté très rassurant dans la vie que je mène. Déjà, je vis dans un pays plutôt pacifique, qui plus est dans une région pacifique. Je suis entouré d’amis et de proches. La musique m’a donné toutes les chances de m’exprimer, d’être aimé et de partager des moments merveilleux. Pour moi, la vie est accueillante, c’est aussi surement la rançon du travail, de choix. Et d’un autre côté, le monde peut être aussi absolument hostile, le monde est en danger, le monde est guerrier et - aussi prétentieuse soit-elle - notre civilisation n’est guère avancée. On vit avec ça.
 
Tu parles de l’Occident ?
 
Denis Péan : En particulier. C’est ce que je peux me permettre de juger, car je le connais, j’en suis partie prenante. Mais je ne suis pas certain que ce soit vraiment mieux ailleurs. J’ai parfois pensé que des sociétés, des civilisations, des croyances étaient plus élevées par le passé. Mais peut-être est-ce une illusion. J’ai l’impression que des philosophies ont plus que nous atteint un idéal.
 
Tu penses à quoi ?
 
Denis Péan : Au soufisme, au bouddhisme. A certaines façons qu’avaient des civilisations primitives comme celle des Kogis (un peuple du nord de la Colombie), qui vivent dans un rapport parfait avec la nature et ont une sagesse dans les relations humaines. Car si je trouve qu’il y a bien une régression dans la vie du citoyen moderne, c’est son rapport au futile, qui pousse à la destruction. La pollution me touche beaucoup. Un engagement qui est le mien est de mener autant que je peux une vie empreinte d’un militantisme écologique. En ayant une maison communautaire où l’on essaye d’améliorer chaque jour notre recyclage. Ce sont de petits actes mais qui me préoccupent beaucoup. Sinon, c’est plus facile d’être pacifiste dans un pays qui n’est pas en guerre, où il n’y a pas un ennemi qui vient nous agresser. On pourra se dire vraiment évolué quand il n’y aura plus de producteurs d’armes dans le pays. C’est peut-être naïf et sans doute encore adolescent comme vision du monde, mais je la garde et elle m’est chère.
 
 
Cette vision adolescente tu la revendiques ?
 
Denis Péan : C'est-à-dire que beaucoup de choses se sont dénouées à cette période. La vision de la musique que je fais maintenant, je l’ai eue quand j’avais 14 ou 15 ans. Ma plus forte vibration musicale date de cette époque. Les grandes perturbations, les grandes transformations de ma personne se sont jouées à ce moment là. Je n’en ai pas rencontré d’équivalents depuis. Ou alors, c’était plus étalé dans le temps. Mais, quand on est adolescent, on est très sensibles aux évènements, aux émotions. Cette époque a forgé mon goût pour la musique, pour la littérature, pour la vie communautaire, ma curiosité vis-à-vis du monde. L’adolescence me reste chère. Quelques fois j’essaye de la remettre à zéro, repartir avec un esprit enfantin, neuf ou vierge. Mais quoi que je fasse je ne reste jamais loin de ce que j’avais échafaudé alors
 
Quand on est adolescent, on est visionnaire ?
 
Denis Péan : C’est possible qu’on le soit. On n’est pas encore formaté, on a un chant d’ouverture, une rébellion naturelle vis-à-vis de ce qu’on nous impose, qui nous donne un champ de liberté.
 
Cet état d’esprit, c’est aussi celui du créateur, du musicien du poète. Comment fait-on pour conserver cette ouverture ?
 
Denis Péan : Oui, pour créer, il faut se dégager d’un carcan, surtout imposé par les autres, par le fonctionnement dit normal des conjonctures environnantes et politiques, par les courants d’idées. Il y a une latitude qui est toujours ouverte et c’est un entretien de la garder ainsi.
 
C’est facilité par le fait d’avoir un entourage en adéquation ?
 
Denis Péan : Oui, mais il m’a remis aussi beaucoup en question. En voyageant, le miroir de moi-même , de mon groupe, s’est retrouvé dans des situations perturbantes qui m’ont sorti de la normalité. Des expériences importantes comme celles vécues en assistant à des transes gnawis au Maroc, qui ma projeté dans un contexte extra-occidental contemporain. Participer à la création du Festival  au Désert (premier rassemblement ouvert sur le monde de musiciens touaregs, au Mali) m’a remis en question. Quand on a participé à Babel Caucase (caravane artistique organisée par l’association Marcho Doryila pour venir en aide aux populations tchétchènes en 2007), j’ai côtoyé des gens d’une autre origine. J’ai toujours aimé côtoyé des personnes qui sont restés liées à une culture très anciennes. J’ai énormément aimé fréquenter les musiciens indiens Navarro de Blackfire, qui sont restés mes amis, ou les Tinariwen. Des gens qui ne sont pas absolument englobés dans la culture du moderne, dans la civilisation. Je trouve beaucoup de similitudes entre mon idéal et leur façon d’apprécier la nature et leur connexion "shamanique" (entre guillemets), un rituel de l’homme avec la nature au quotidien. Je me sens très à l’aise avec des gens comme ça.
 
 
 
Propos recueillis par Benjamin MiNiMuM
 
Et aussi sur le web :
- le site de Lo'Jo

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