Fin juillet, Martigues vit durant plus d'une semaine au rythme de son énorme rassemblement dédié aux cultures du monde. En proposant tout au long de la journée des activités, des ateliers, des animations de rue et des concerts en différents lieux de la cité, la ville pousse le festivalier à la découverte de l'autre. Du 22 au 30 juillet.
Le super héros connaît la musique
Après s’être autoproclamé monarque bling-bling de la clarinette (New King Of Klezmer Clarinet), puis avoir testé la nudité d’un retour aux sources (Unue), Yom revient sous l’apparat d’un super héros pour le troisième chapitre de ses aventures : With Love. Entre rock psyché et musique klezmer, le talentueux clarinettiste envoie du gros son au kilo, sans se départir de sa délicatesse, de sa musicalité et de son humour légendaire.
En trois ans, tu as sorti trois disques sous ton nom. Y’a-t-il un déroulement logique à ce bouillonnement créatif ?
Yom : Disons, pour être exact, que j’ai sorti trois disques en trente ans, avec un timing resserré sur la fin. Le propos reste de se renouveler, mais aussi de trouver son chemin, de le creuser et de le perpétuer. Ces trois albums très différents témoignent d’une même recherche, d’un même travail et d’une même passion. Dans New King of Klezmer Clarinet, je rendais hommage à Naftul Brandwein et, à travers lui, à toute la musique klezmer : ça m’a permis de poser mes valises et de payer mon tribut à la tradition. Une libération, en somme, qui a vu affluer tout un tas de trucs mis de côté pendant longtemps. Je lisais de la philo tous les jours, j’étais en analyse, j’avais le cerveau en ébullition... Puis est né Unue, en hommage à Giora Feidman, une série de dialogues intimistes avec d’autres musiciens, qui a posé les jalons de mon écriture. Sans excuse ni gourou, entièrement tissé de mes compositions, With Love, troisième volet, sonne enfin comme l’album de l’émancipation.

Yom, With Love
Sur ta pochette, tu apparais croqué en super héros. Derrière l’humour et la démesure, se cache-t-il un message plus sérieux ?
Yom : Ce visuel un brin mégalo, franchement déjanté, reste dans la même veine que celui de New King..., où j’apparaissais bardé d’une couronne, d’un sceptre et de dix kilos de chaîne en or. Si la dernière fois j’assumais les photos, là j’ai été obligé d’opter pour un dessin : pas le temps d’aller au Club Med Gym parfaire ma musculature ! Et puis j’aime le côté Comics, délirant, un peu psyché, à l’image de ma musique. Surtout, j’adore le personnage de Superman, créé dans les années 1930 par des inventeurs juifs, sorte de super héros funky à tendance gay et slip moulant, censé mettre une grosse claque à Hitler. Cette alchimie entre l’infini sérieux et le 3000ème degré me semblait en parfaite adéquation avec mon propos. Enfin, je pense particulièrement à ces héros du quotidien, ces « justes », qui durant la Seconde Guerre mondiale, ont aidé les juifs persécutés ; je pense aussi à ces citoyens de Calais qui ont permis à des Sans-Papier de recharger leur portable et se sont retrouvés inculpés : des gestes anodins qui, en périodes troubles, deviennent extraordinaires ! Dans un monde où l’on t’appelle « super héros » lorsque tu jettes ta canette dans la bonne poubelle, je pense, comme l’exprime mon titre Saving The World is Easy, que c’est effectivement du ressort de tous, minute par minute.
Tu inscris donc les supers pouvoirs au présent, mais les héros ne sont-ils pas par nature atemporels, immortels ?
Yom : En fait, je pense qu’un héros tel que Superman est déjà mort par définition, dès lors qu’il prend vie sur le papier, car c’est justement parce qu’il n’existait pas qu’on a eu besoin de le dessiner. Voici pourquoi j’ai écrit ce morceau, Kaddish for Superman (le Kaddish est la prière traditionnelle récitée par le fils du défunt au moment du deuil, NDLR) : nous sommes les enfants du héros qui, dans l’attente du prochain Superman, doivent adresser des prières respectueuses au précédent, ou faire des pochettes d’album complètement débiles, qui s’autodétruiront lorsqu’il réapparaîtra...

Tu as donné pour titre à cet album "With Love"... Ta mission sur terre est donc de répandre l’amour ?
Yom : Je pense qu’actuellement, ériger l’Amour, au sens large, en valeur suprême nécessite un peu de courage, voire l’étoffe d’un héros... Sans donner de cours de politique, j’ai l’impression que ce sentiment n’est pas primordial dans notre société : nous sommes plutôt dans une forme de concurrence permanente, de compétition, d’individualisme. Ma modeste action héroïque reste donc d’avoir osé sortir un disque intitulé With Love dans un monde où il sera bientôt interdit de lire La Princesse de Clèves...
De même que Batman ne serait rien sans Robin, Yom n’existerait pas sans ses Wonder Rabbis... Peux-tu nous parler de tes acolytes ?
Yom : Je les ai appelés Wonder Rabbis (« Rabbins merveilleux », NDLR) car je souhaitais qu’apparaissent dans ce projet mes origines juives. Je trouve que le rabbin reste l’un des plus beaux personnages de la culture judaïque, tout entier dévoué à l’étude des textes, à la réflexion, à la philosophie, à l’intelligence, à la lecture, au savoir, à l’histoire... Mes trois comparses ? Des musiciens prodigieux, doués d’une connaissance infinie de la musique et de leur instrument, qui me rappellent l’attitude rabbinique, renforcée par leur port unanime de petites lunettes carrées. Sur scène, ils me font tripper, me galvanisent, me rechargent en énergie et en émotion. Et puis, dans mon alchimie risquée rock-klezmer, ils m’ont à chaque instant amené le recul, la petite feinte, qui fait que le truc un peu lourdingue devient tout à coup subtil et passe du côté du bon goût.
Yom revient sur son concept de klezmer électrique : live et interview
Dans cet album, tu t’orientes vers une esthétique post rock ou rock progressif : d’où te vient l’envie d’emprunter cette route ?
Yom : Dans ma musique, je distingue le fond de la forme. Le fond reste 90% de musique klezmer, celle d’Europe de l’Est, des Balkans ou de la Turquie. Dans la forme, j’ai mis de l’électricité car je souhaitais quelque chose de très puissant. Je voulais du gros son, de l’explosion, que les sensations physiques au contact d’une basse-batterie te prennent aux trippes. J’imaginais cette force que l’on peut retrouver dans le trip hop, le rock, le hip hop, ou le post rock, justement, qui m’a permis d’aborder des harmonies riches, quasi classiques, plus proches de l’atmosphère et des mélodies expressives de la musique juive. En gros, je revendique comme influences le rock lyrique de Sigur Ros et Radiohead. Mais aussi un côté complètement psychédélique, qui devrait faire voyager le spectateur, dans une forme de rituel ou de dimension mystique.
Ce faisant, tu n’avais pas l’impression d’emmener la musique klezmer loin de ses terreaux originels ?
Yom : Historiquement, le klezmer s’est étendu de la Turquie à l’Allemagne sur des territoires extrêmement larges en passant par la Pologne, la Roumanie, la Serbie... Donc, il y avait sûrement autant de musiques klezmer que de musiciens. Lors de la Seconde Guerre mondiale, la base de ses instrumentistes/ compositeurs a été exterminée, et l’hypothèse de ce que cet art serait devenu reste floue. Seule une poignée de juifs issus de la Bessarabie orientale a réussi à émigrer aux Etats-Unis, et leur son s’est naturellement mêlé au jazz : la musique klezmer que nous connaissons aujourd’hui. Il me paraît donc naturel qu’à Paris, au XXIe siècle, elle se mêle à d’autres courants. Et puis, si cet art connaît des racines historiques et géographiques précises, il n’en reste pas moins un état d’esprit. On ne va quand même pas fonder un ministère des vérifications klezmer !
Entre amour et colère, tu es finalement plutôt hippie ou plutôt punk ?
Yom : Disons que je suis un hippunk ! D’un point de vue instrumental, je joue dans une détente permanente, rien ne doit passer en force : je suis plus thaï chi que boxe thaï ! Le paradoxe s’entend dans mon album : j’envoie des fleurs, des « yes man » et des « With Love » à tour de bras, et en même temps, je balance ça sur un gros bouzin ultra-violent ! On ne peut pas juste lancer des messages de paix sans se révolter un peu de temps en temps, quand des mecs crèvent de faim, tandis que d’autres achètent des kalachnikovs par millions. Alors bien sûr, on a tous envie de dessiner Superman et de combattre l’adversité d’un trait de crayon, mais malheureusement, c’est plus compliqué que ça. Finalement, je vais sauver qui avec ma clarinette ? C’est un cri de victoire autant qu’un aveu d’impuissance...
Anne-Laure Lemancel
Yom est en concert le 15 avril 2011 à la Maroquinerie/ Paris
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