Protest song: le blues de la politique?

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Politique - Actualité

La musique a-t-elle pour mission de changer le monde ? Les chanteurs sont-ils précieux ou ridicules lorsqu'ils prétendent délivrer un « message » ? Etat des lieux de la chanson engagée à l'heure où l'on peut télécharger "We Shall Overcome" en guise de sonnerie de portable.

Protest song  le blues de la politique?

La musique a-t-elle pour mission de changer le monde ? Les chanteurs sont-ils précieux ou ridicules lorsqu'ils prétendent délivrer un « message » ? Etat des lieux de la chanson engagée à l'heure où l'on peut télécharger We Shall Overcome en guise de sonnerie de portable.

 

 

 
 We shall overcome interprété par Joan Baez
 
 
 
Janvier 2011 : Youssou N’Dour dans la course à la présidence ! Qui l’eut cru ? Lui qui déclarait deux ans plus tôt : « On n’a pas le droit de rester les bras croisés, en disant que la politique, ce n’est pas notre affaire. De là à vouloir être Président, c’est une autre histoire, celle du peuple, qui doit porter cette volonté. Au Sénégal, on a des hommes politiques dont la pratique est bien mieux aguerrie. Ce serait leur faire injure. » Après avoir dénoncé le clan Wade en chansons, le Sénégalais s'y opposera donc frontalement. On le savait homme d’affaires avisé, il pourrait bien être une redoutable bête politique. 
 
   
En la matière, quelques aînés l’ont devancé, dont son vieil ami Gilberto Gil, le Brésilien en charge de la culture dans le premier gouvernement Lula. Tout comme désormais Mario Lucio au Cap-Vert, Susana Baca à Lima, ou le chanteur haïtien Michel Martelli, porté aux plus hautes fonctions de l’Etat voici moins d’un an, soutenu par une cohorte d’artistes de la diaspora. En 1964, Dizzy Gillespie choisit le parti d’en rire, signant un Dizzy For Président en guise de slogan! Las, le joufflu se désista, mais le message était passé. Des beaux mots aux travaux pratiques, il y a un monde : la réalité politique.
  
 
Merchandising de la colère
 
  
La politique et la musique font plus ou moins bon ménage. Carla Bruni pourrait vous en susurrer deux mots à l’oreille. « La politique reste un monde difficile. Ce ne sera jamais mon métier, je n’en ferai jamais », prédisait-elle au Parisien. Ouf. Un grand consensus actuel ? Fredonner « Aux arbres citoyens ! » Le vert, c’est tendance parce que la planète sale, c’est mal. Même Madonna s’y met dans Hey You lors du Live Earth 2007 à Wembley, stade mythique qui en a vu d’autres. Au mitan des années 80, Bob Geldof y organisa un show retransmis en Mondovision. « We Are The World ! » Belle opération de séduction et joli coup de pub pour l’ex-punk décoré depuis de l’ordre de l’Empire britannique, gentil organisateur de toutes les messes cathodiques bien-pensantes, avec son alter ego Bono. La dernière en date : le Live 8, en référence au G8, des concerts planétaires en faveur de l’annulation de la dette qui plombe l’Afrique. Gros bémol : les principaux intéressés, les artistes africains, avaient été oubliés ! 
 
 

 

 Besoin d'oxygène par Rocé
 
 
L’heure est au merchandising de la colère, si possible à l’effigie du Che ; au marketing de la misère, avec des slogans façon bon sens du café du commerce… Ce que pointe la plume trempée dans l’acide du rappeur Rocé, sur Besoin D’Oxygène : « Les artistes sont tièdes et ont besoin d’être cons pour réchauffer leur création/Si les anciens savaient c’que nous foutons de leur liberté d’expression… » Aujourd’hui, on peut acheter des ringtones de protest songs. Trente secondes de We Shall Overcome, paroles inspirées par des ouvriers grévistes dans les années 30. Le détournement est spectaculaire, aurait dit Guy Debord. On a même vu du côté de Bagdad un char estampillé Bob Marley ! L’anecdote raconte l’époque. Tout est prétexte à récupération, à compilations vidées de sens. Beaucoup crient leur indépendance d’esprit, sur des majors compagnies. Jean Rochard, fondateur du label Nato, stigmatise cette ambiguïté ontologique : comment se faire entendre du plus grand nombre sans vendre son âme ? « Le "système" peut certes tout ingurgiter, mais pas tout digérer. Il y a à l’occasion des choses qui le font vomir, mettent en évidence sa folie destructrice, nous permettent de le voir se dévorer tout seul. » 
 
 
 
 Le Guadeloupéen Admiral T a ainsi choisi la voie multinationale tout en soutenant la cause locale du LKP. A l’hiver 2009, il signa avec Pété Chènn La (« briser les chaînes » en créole) l’hymne de la grève qui secoua l’identité antillaise : « En tant qu’artiste, je fais ce que je dois, sans attendre les politiques locaux. » Soweto Kinch aussi, mais en osant l’indépendance totale, au risque que The New Emancipation, le dernier album du rappeur et saxophoniste de Birmingham, originaire des Antilles anglaises, soit mal entendu. Et pourtant, trois mois avant les émeutes de Birmingham, un semestre avant que les spéculateurs s’amusent au yoyo avec les endettés, ce réquisitoire contre le post-colonialisme dressait avec lucidité un état des lieux du monde régi par les business models. 
 
 

 

Pété chènn la par Admiral T

 
 
Rock against Bush, rap against racism, on connaît la rengaine. Les temps changent, mais l’antiracisme et la guerre demeurent les deux mamelles dont les artistes font leur beurre. En la matière, le Vietnam fut un terrain de prédilection. Quatre décennies plus tard, l’engagement de tonton Sam en Irak a été l’occasion d’éprouver pareilles velléités. Des Rolling Stones à Jay Z, de la country au reggae… Même Sheryl Crow, pas vraiment l’archétype de la pasionaria révolutionnaire, est apparue en 2004 au American Music Awards avec un T-Shirt griffé «  War Is Not The Answer ». On s’en doutait. Mais à quoi tous ceux-là riment-ils ? El Général, le rappeur tunisien qui tomba les maux sur le régime Ben Ali, a sans aucun doute son mot sur la question… 
 
 
Juste réveiller un peu de conscience
 
 
Une protest song, pourquoi, pour qui et comment ? Strange Fruit, un modèle à suivre. Même si elle n’élève pas la voix, Billie Holiday y lance un poignant cri de colère contre le Klan qui pend alors les Noirs aux branches des arbres du sud des États-Unis. Le Déserteur, de Boris Vian : un hymne toujours plus pugnace que tout anathème sur le mode de l’anthem à la petite semaine. The Revolution Will Not Be Televised, ou comment Gill Scott-Heron réfléchissait dès 1970 sur le pouvoir de nuisance de la boîte noire, sur sa faculté à hébéter le chaland. « La musique est le missile du futur » scandait à sa suite Fela Kuti, véritable contre-pouvoir aux crimes organisés de l’état nigérian et adepte d’une solution panafricaine. On aimerait y croire.
 
 
 
 
Fela Kuti
 
 
 
 « Chanter, c’est planter ! Chanter, c’est guérir ! », s’accordaient à dire le Brésilien Silverio Pessoa et le Réunionnais Danyel Waro, lors d’une rencontre organisée en 2005 par le festival Africolor et la confédération paysanne. « Pas besoin de m’engager, car je ne me suis jamais senti dégagé ! », entonna, plus prosaïque, Claude Sicre. Pour ce fabuleux troubadour toulousain, l’essentiel est de remettre en jeu la musique dans le quotidien. « Chantez pendant des manifestations ! » Avec pour seule arme son tambourin et son tambour de bouche, il pratique une politique de proximité dans son quartier. Pour le reste, restons prudents. La musique est un bon moyen d’interroger le politique, mais elle n’est en aucun cas un instrument supplétif, encore moins un alibi contextuel. 
 
 
« Il y a deux manières de faire une chanson engagée : la première est de susciter des interrogations ; la seconde est d’asséner des paroles d’ordre… Un type de musique méprise l’être humain. Celle qui est réponse, qui tue la pensée. Cette pasteurisation, cet hygiénisme de la musique finit par être un sédatif, qui maintient l’humanité dans le rêve. Moi, j’essaie juste de réveiller un peu de conscience. » L’humilité du clairvoyant Brésilien Tom Zé se distingue dans le grand boucan mondialisé. Tout comme l’Anglais Matthew Herbert, lorsqu’il dénonce la marchandisation à l’œuvre. Sur son label, il détourne des objets de surconsommation pour élaborer des objets sonores qui contiennent intrinsèquement les germes de cette résistance : cannettes de Coca broyées, cris de poulets élevés en batterie… « Le plus important n’est pas le résultat en soi, mais le procédé de création. Jouer avec un Big Cheese me semble plus pertinent que dire : c’est dégueulasse. » Sans forme, on récolte toujours des fonds, mais on ne touchera jamais le fond.
 
 
 
Jacques Denis
 
 
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