Vous aimeriez voyager mais n’en avez que rarement le temps et les moyens ? Par chance, des livres sont là pour vous entretenir vos envies, vous interdire de renoncer à vos rêves, … Du récit d’une randonnée dans les Andes à une série d’instantanés de Tokyo, du compte rendu d’un exploration au Pérou au dix-neuvième siècle à un tour du monde en auto-stop, il y a au fond presqu’autant d’ouvrages exaltants que de façons de voyager. En France, ils sont souvent le fruit du travail de cinq maisons d’édition gérées par des passionnés : Transboréal, Elytis, Magellan & Cie, Géorama et Gingko. Ces cinq éditeurs ont lancé lors du festival Etonnants Voyageurs une association commune. Emeric Fisset, de Transboréal, nous explique pourquoi …
Aux quatre vents de la Patagonie, en route pour la Terre de Feu de David Lefèvre (éditions Transboréal)
Pourquoi avoir créé l’Union des Editeurs de Voyage Indépendants (UEVI) ?
Emeric Fisset : Cela fait maintenant plusieurs années que nous nous connaissons. Nous nous sommes d’ailleurs quasiment rencontrés à Etonnants Voyageurs à Saint-Malo. Cela fait des années que nous essayons de nous rapprocher, soit en faisant des stands communs, soit en mutualisant les transports, soit, lorsque nous n’avons pas traité un sujet en particulier, en renvoyant le visiteur vers notre ami éditeur qui dispose de livres sur le sujet. Nous avons eu le désir au début de l’année de formaliser un peu tout ça, en créant cette association, l'Union des Editeurs de Voyage Indépendants. Ce qui est important c’est l’"union", tout simplement parce que nous sommes des éditeurs de voyages de taille similaire, engagés dans des problématiques d’édition et de commercialisation similaires. "Editeurs de voyage", parce que l’essentiel de nos catalogues c’est le voyage. A nous cinq, nous regroupons environ 750 titres dédiés aux cultures du monde et aux pays. "Indépendants" parce qu’évidemment nous sommes seuls dans nos entreprises respectives à mener tout de front, aussi bien la création graphique, la mise au point des manuscrits et la mise en page, que le suivi d’impression et de commercialisation. L'UEVI, c’était le désir de formaliser notre entente, nos préoccupations communes et sans doute aussi de pouvoir élargir nos activités. Nous employons maintenant une déléguée qui est chargée de développer un certain nombre de points précis. C’est ça, l’idée de base.
Le tour du monde en 80 livres de Marc Wiltz (éditions Magellan & Cie)
Pourquoi continuer à éditer des récits de voyage aujourd’hui, alors qu’il existe des sites internet et des chaînes télévisées dédiés au sujet?
Emeric Fisset : Il faut d’abord distinguer l’écriture d’un récit de voyage de la production d’un film ou d’un documentaire de voyage. Lorsqu’un projet est à même d’être diffusé sur une chaîne nationale ou câblée, ça implique généralement un caméraman, un réalisateur, un preneur de son, ... Puis, derrière, il y a un monteur… Nous sommes dans une aventure qui requiert des moyens différents, une union de personnes. La plupart des titres que nous publions sont des récits émanant d’un seul individu qui s’est penché sur une région, qui l’a visitée en profondeur, qui a désiré en parler. Et le livre est l’aboutissement de sa démarche. Ca repose sur une seule personne. Alors, certes, pour fabriquer et produire le livre, il y a notre travail de réviseur de textes, de correction, de mise en page. Mais l’initiative revient à une seule personne. Et cette œuvre que l’on a face à soi est une œuvre individuelle. Un film qui passe à la télévision, c’est une œuvre collective d’une certaine manière. De ce point de vue là, on n’est pas en porte-à-faux. Au contraire, il y a encore une forme très importante de démarche individuelle qu’on peut promouvoir dans le domaine de l’aventure de voyages.
Il y a aussi une différence évidemment importante avec le guide que nous ne produisons pas. Sur 750 titres que nous avons ici, il doit y en avoir 20 qu’on pourrait classer - et encore - dans la catégorie « guides ». Pourquoi ? Le guide de voyage aujourd’hui c’est quelque chose que tout le monde est prêt à acheter à 20, 25 ou 30 euros pour savoir où dormir, que voir, que manger, que boire, les vaccins à faire, toutes ces choses qui nous apparaissent inutiles. Ce qui ne nous intéresse pas, c’est le voyage dans lequel on sait ce qu’on va manger, où on va dormir, qui on va rencontrer, ... Ce qui nous intéresse c’est le voyage d’improvisation, un voyage de découverte. On n’est pas dans le domaine du guide, on est dans le domaine de l’expérience personnelle. La plupart des auteurs que nous publions sont des gens qui ont rêvé de la région où ils se sont rendus, soit parce qu’ils avaient un grand-père qui leur en avait parlé ou qui en était originaire, soit parce que quelqu’un de leur famille y a séjourné, soit parce que dans leur tendre enfance ou jeunesse ils ont lu des choses sur ce pays. Et, très souvent, ce sont des gens qui y sont retournés et qui s’y sont impliqués. Transboréal a beaucoup d’auteurs qui vivent à l’étranger, qui se sont mariés avec des femmes des pays qu’ils ont côtoyé.
Tokyo instantanés de Muriel Jolivet (éditions Elytis)
Angkor de Pierre Loti (éditions Magellan & Cie)
Vous êtes donc "éditeur de voyage". Mais où commence le voyage ? Au coin de la rue ?
Emeric Fisset : Oui. C’est une notion importante à laquelle je suis très sensible. Avec Transboréal nous avons longtemps été des éditeurs du lointain. Je m’intéressais au grand nord et la maison d’édition a été créée autour de moi. Avec Géorama, Didier Labouche s’intéresse beaucoup à l’Asie Centrale. Il y a donc beaucoup de choses sur l’Ouzbékistan et ces régions-là. De fil en aiguille, nous en sommes venus à essayer de nous rapprocher de nos sources, de nos origines. Géorama a fait quelque chose sur les Abers, puisqu’il est breton. Nous avons publié un récit de voyage en France. Gingko, qui est un des éditeurs associés à pas mal de sujets sociologiques a même publié quelque chose sur les jeunes du "9-3". C’est important : le voyage n’est pas forcément lointain. Un voyage lointain permet de manière aisée un ré-enchantement du monde. Quand on part loin, quand on a désiré son voyage, on est très vite réceptif au nouveau. Le voyage proche est beaucoup plus ardu puisqu’il faut arriver dans des choses que l’on connaît déjà, qu’on a plus ou moins entrevu, vu. Il faut arriver à en découvrir la saveur. C’est plus difficile, mais nous cherchons aussi ça.
Exils africains d'Albert Russo (éditions Ginkgo)
Passeport pour le Groenland de Sébastien Laurier (éditions Elytis)
Votre union est-elle une façon de préparer les mutations techniques et économiques que va connaître l’édition dans les années qui viennent ?
Emeric Fisset : Il est évident qu’étant petits, nous n’avons pas forcément le temps, parce que nous avons le nez dans le guidon, de nous projeter dans l’univers du livre numérique et des évolutions du monde du livre. Parler de ces choses là ensemble nous permet déjà d’échanger des données. A terme, nous avons aussi le désir de trouver des solutions communes.
Mais ce n’est qu’un des aspects du problème. Par rapport au livre numérique, tout le monde poursuit la réflexion, personne n’est très sûr des contrats à passer avec les auteurs, des prix à afficher. Le livre numérique est-il un PDF du livre papier ? Je ne pense pas. Le livre numérique c’est quelque chose d’autre, de plus élaboré. Il est certain que le livre numérique en soi ne nous menace pas. Il peut d’une certaine manière menacer les libraires mais pas les éditeurs. Pourquoi ? Un éditeur n’est pas quelqu’un qui produit des livres. Un éditeur met en forme des contenus pour les rendre publics. Que ces contenus finissent sur papier, sur des tablettes, sur internet, c’est pratiquement le même travail. C’est de pouvoir dire à un auteur : « Ce que vous avez fait est intéressant mais, par rapport à mon catalogue et à mon public, j’aurais du mal à lui faire rencontrer une forme de notoriété. En revanche, si on l’aborde plutôt de telle manière, en réorientant telle ou telle chose, en trouvant un titre peut-être plus alléchant, en corrigeant tout ce qui doit être corrigé, à ce moment là, j’ai un public pour vous et je vais vous publier ». Et ça c’est le livre, c’est le « ePub », c’est d’autre formes qu’on ne connaît pas encore. Nous ne sommes pas inquiets, parce que nous sommes éditeurs et pas libraires. Mais il est évident que nous regrouper c’est une manière d’envisager à plusieurs les évolutions.
Espiritu pampa, sur les chemins des Andes de Sébastien Jallade (éditions Transboréal)
Propos recueillis par François Mauger
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