Interview : La Rumeur n'ira pas voter !

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Politique - Actualité

Les élections présidentielles françaises approchent à grand pas. Seulement, dimanche, aucun des dix candidats en lice pour le plus haut poste de l'Etat, n'aura la voix d'Ekoué, l'un des chanteurs du collectif "La Rumeur". Brève discussion politique ...

Interview   La Rumeur n'ira pas voter !

Alors que La Rumeur s’apprête à publier un quatrième album, Ékoué, l’un des tambours de bouche du collectif hip-hop, revient sur le sens à donner à ces rimes acérées, à ces rythmes ulcérés. Entretien...

 

 

 

 

Six ans après, quelles leçons ont été tirées des émeutes ?

Ékoué : Lors de la période qui a suivi, des figures issues de la diversité ont été mises en avant (dans les médias). On a privilégié un point de vue à l’eau de rose, d’une naïveté outrancière, au détriment d’une analyse qui s’inscrive dans le réel. Dans le climat actuel, c’est s’assurer que le prochain cycle soit plus violent.

 

 

 

 

 

 "Qui ça étonne encore ?", La Rumeur

 

 

 

 

En 2006, tu disais que les émeutes constituaient le plus grand conflit social depuis quinze ans…

 

Ékoué : C’était un conflit social, sur fond de précarisation et brutalités policières. Certains médias ont racialisé ces émeutes et imposé de force ce paradigme. Le fait que les volontés politiques de créer de la mixité aient disparu a bien sûr favorisé une communautarisation de la société. Et produit des ghettos où le lien social a explosé. Dans certains quartiers, on avoisine les 50% de chômage chez les jeunes, dont pas mal de diplômés.

 

 

On avait évoqué le modèle anglais, plus positif. Six ans plus tard : les émeutes à Londres…

 

Ékoué : Eternel débat entre le modèle français, intégrationniste, et le modèle anglosaxon, communautaire. Mais le problème de fond reste la misère.

 

 

Justement, quels ont été les échos des émeutes dans les textes du rap ?

 

Ékoué : Le rap est une musique traversée par plusieurs courants et sensibilités. Pour ma part, je n’ai pas porté plus d’intérêt à la réponse du rap qu’à celle des médias ou de la société. Par contre, je considère que nous, La Rumeur, ainsi que d’autres groupes, avons toujours fait ce travail de mise en garde. Et dépassé le stade du constat pour apporter des analyses.

 

 

 

 

 

"Le cuir usé d'une valise",  La rumeur

 

 

 

Vous seriez des vigies ? C’est le boulot d’un artiste ?

 

Ékoué : A la longue, être dans le constat peut être perçu comme une forme de lâcheté. A un moment, il faut prendre du recul, observer les faits et réfléchir. Ce peut être une composante de ton substrat d’artiste que de rapper ce que tu vis, mais arriver à un âge, ce n’est pas suffisant.

 

 

Tu en dégages des propositions ?

 

Ékoué : Ce n’est pas notre fonction première. Ce n’est pas pour ça que les gens rétribuent notre travail. D’autres ont cette responsabilité : les élus.

 

 

C’est pourtant ce qu’on a demandé à beaucoup de groupes issus des dites minorités, non ?

 

Ékoué : Dès lors que ceux qui sont en place, les politiques, qui ont un réel pouvoir sur l’organisation de la cité et de la société, renvoient cette responsabilité sur des artistes, qui eux n’ont aucune prise sur les décisions, on mesure l’écart irréconciliable entre le peuple et ses élites. Quand on est arrivé à ce niveau de démagogie, il y a beaucoup à craindre pour l’avenir.

 

 

Tu te sens légitime pour proposer des solutions ?

 

Ékoué : Oui, à mon échelle, mais je n’ai pas été élu, ce n’est pas mon métier. Je refuse d’entendre de la bouche d’un politique qu’on instrumentalise ces tensions pour se faire de la thune ! Un parlementaire (François Grosdidier, député UMP de Moselle) a osé prétendre que le rap avait mené aux émeutes. Arriver à ce niveau de mensonge, de la part d’un élu dont la parole a des répercussions sur nos vies, c’est quand même affolant.

 

 

En même temps, toute une partie du rap fait l’apologie du système…

 

Ékoué : Mais à la base, je suis musicien : si c’est bon, si ça me chatouille les oreilles, je continue d’écouter, rap soi-disant intelligent ou pas. On nous fait croire que d’un côté, il y a ceux qui pensent, des modèles présentables, et de l’autre, des groupuscules radicaux, infréquentables. Et si tu te tiens à l’écart de ces deux modèles, on t’évacue du débat.

 

 

 

 

 

 "L'ombre sur la mesure", La Rumeur

 

 

 

 

Une partie du rap qui met en scène jusqu’à l’outrance les valeurs de l’ultralibéralisme ne peut pas être taxé de révolutionnaire ou marxiste…

 

Ékoué : On est d’accord. Moi-même, je ne suis ni révolutionnaire, ni marxiste. En revanche, ce qui fabrique cette situation insurrectionnelle est le pourrissement des quartiers : l’incapacité des pouvoirs publics, des responsables politiques, à apporter des réponses efficaces et concrètes. Cette caste ultra-privilégiée s’est fabriqué une réalité et nous l’impose. Quand on parlait des brutalités policières, bien avant 2005, on nous prenait pour des mythos. « Vous exagérez ! » A force de ne pas regarder la réalité, elle te rattrape. Je ne laisserai jamais un politique me présenter la note.

 

 

Et pourtant, il y a eu le procès à répétition d’Hamé avec le ministère de l’Intérieur, personnifié par Sarkozy ?

 

Ékoué : Un Président qui attaque un groupe de rap, c’est inédit. Au bout de huit ans, nous avons gagné. Le droit a été de notre côté. C’est la preuve que la question des violences policières était bien réelle. Pendant les émeutes, on a parlé de tout (et surtout d’un ennemi de l’intérieur qui serait l’immigré musulman) sauf de ça : la nature de l’émeute.

 

C’est pour tout ça que vous aviez déjà créé votre propre média ?

 

Ékoué : Il s’agissait de se réapproprier la parole dans une nuée de considérations artistiques, politiques, médiatiques, culturelles, ce que tu veux. Quelque chose de primordial.

 

 

Vous ne l’aviez pas à travers les disques ?

 

Ékoué : Ce n’était pas suffisant.

 

 

Vous n’êtes pas suffisamment relayés dans les médias ?

 

Ékoué : Ce n’est plus la question, et de toute façon, je pense qu’on est très médiatisés. J’ai bien conscience que nous occupons une case dans ce jeu médiatique. Je ne suis pas dupe du rôle qu’on nous fait jouer. Mais nous ne sommes jamais allés pleurer chez Skyrock, on existe sans eux, tout comme on a quitté EMI. Aujourd’hui, on veut parler à ceux qui font l’effort de nous écouter. Cette diversification est plus raccord avec nos ambitions. On ne sort pas des albums tous les jours. Il s’est passé cinq ans depuis Du Coeur à L’Outrage. Entre-temps, on a fait des mixtapes, des tournées, et même un film (De l’Encre, 2011). La vocation du collectif est d’être pluridisciplinaire.

 

 

La Rumeur, toujours dans le rap ?

 

Ékoué : Plus que jamais, même si l’approche est plus intimiste. Sur le disque, on parle plus en tant qu’individus, on évoque l’environnement qui nous a créés. Ce regard de grands frères… Nous sommes fiers de notre parcours, mais nous avons encore des choses à construire.

 

 

 

 

 

 

 "Les perdants ont une voix", La Rumeur

 

 

 

Vous parlez de l’actualité chargée du dernier quinquennat ?

 

Ékoué : On ne réagit pas sur l’actualité. On considère que ce que nous écrivions il y a quinze ans se vérifie aujourd’hui : les crispations identitaires, les problèmes de dope, la violence policière, la précarisation, les intérêts de classe des politiques…

 

 

Tu me disais que tu n’étais pas marxiste, pourtant à t’entendre

 

Ékoué : La dialectique, l’approche marxiste, pour comprendre le monde dans une logique de globalisation, c’est évidemment pertinent.

 

 

Tu votes ?

 

Ékoué : Non. J’ai arrêté de croire dans les vertus d’un Etat régalien. Je suis très pessimiste. Et puis si je ne vote pas, c’est parce que j’attends des prises de position politiques par rapport à l’immigration, dont je suis issu. Qu’on mette au centre du débat la question du néo-colonialisme qui fabrique l’immigration de masse, le pillage éhonté de l’Afrique, la Françafrique… Et là, gauche et droite, il y a un consensus : cela ne fait pas débat !

 

 

 

 

Propos recueillis par Jacques Denis

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