La bible électrique de Rodolphe Burger

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Musique - Actualité

Depuis dix ans, le rocker alsacien tourne autour du plus troublant des textes sacrés : "Le Cantique des Cantiques". Au festival de Fès, il en propose une lecture polyglotte, avec l’Israélienne Ruth Rosenthal, l’Algérien Mehdi Haddab et le Libanais Rayess Bek. Entretien païen ...

La bible electrique de Rodolphe Burger

Depuis dix ans, le rocker alsacien tourne autour du plus troublant des textes sacrés : Le Cantique des Cantiques. Il en propose aujourd’hui une lecture polyglotte, avec l’Israélienne Ruth Rosenthal, l’Algérien Mehdi Haddab et le Libanais Rayess Bek. Entretien païen.

 
 
Au Festival des Musiques Sacrées de Fès, vous jouerez une nouvelle version du Cantique des CantiquesQu’est-ce que vous aimez tant dans ce texte ? Le parallèle qu’il établit entre l’amour divin et l’amour humain ?
 
 
Rodolphe Burger : En fait, on ne sait pas trop où est l’amour divin dans le Cantique. Il est essentiellement question de l’amour humain, même si la façon dont il est exprimé est divine. C’est pour cela que ça m’intéresse de le mettre en parallèle avec un poème de Mahmoud Darwich. Le poète palestinien considèrait plus le Cantique des Cantiques comme un texte poétique que comme un texte sacré. C’est peut-être le texte fondateur de toute la poésie lyrique … On en avait joué une version avec Alain Bashung et Chloé Mons, à l’occasion de leur mariage. C’était vraiment une circonstance privée, au départ. Dans cette nouvelle version, ce qui m’intéresse, c’est de mettre en miroir le Cantique et le poème de Darwich.
 
 
 
 

 
 
Le Cantique des Cantiques interprété par Chloé Mons et Alain Bashung
 
 
 
 
Vous chantiez également des extraits de l’Ecclésiaste sur l’album Stock Phrases avec Kat Onoma. La Bible vous inspire depuis longtemps ?
 
 
Rodolphe Burger : Oui mais ce n’est pas un intérêt religieux. Les textes, il y a toujours plusieurs façons de les lire, y compris les textes dits « sacrés ». C’est ce qui m’a beaucoup intéressé dans le projet de nouvelle traduction de la Bible qu’a mené Bayard. C’était une bonne idée de demander à des écrivains contemporains, bien sûr coachés par des exégètes éminents, de retraduire ces textes, et notamment l’Ecclésiaste, qui est l’un des plus grands textes, lui aussi, de la littérature mondiale. La traduction du Cantique que nous chantons, c’est celle d’Olivier Cadiot. C’est comme si on passait ces textes à la toile émeri, à l’acide. Soudain, on les relit. Alors qu’ils ont été pris dans des siècles de tradition … Ils ronronnaient. Par exemple, le Cantique, c’est un des « tubes » de la Bible. On en cite un bout dans les trois quarts des mariages. Soudain, quand on le relit dans la traduction de Cadiot, c’est comme si on ne l’avait jamais lu. C’est ce qui me plaît.
 
 
 
Pour vous, est-il possible d’avoir une vision laïque du sacré, d’un sacré au cœur de nos vies quotidiennes ?
 
 
Rodolphe Burger : Au mois de septembre dernier, on a joué le Cantique des Cantiques et le poème de Darwich dans la cathédrale de Reims. Soit l’un des hauts-lieux sacrés, chrétiens, catholiques. Ca a été assez extraordinaire comme expérience. Moi-même, je suis plutôt de culture calviniste. L’idée n’était pas de remettre le projet du côté du religieux. C’était vraiment de le jouer tel qu’on le joue. J’avoue que ça a été très impressionnant pour nous, pour le public aussi. C’est comme s’il y avait l’élévation du sacré, la sensation du sacré, mais sans l’arrière-plan religieux.   
 
 
 
 
 
 
 
 
Rodolphe Burger
 
 
 
Faouzi Skali, le directeur du Festival des Musiques Sacrées de Fès, définit le sacré en revenant à son étymologie, qui a également donné « sanctuaire ». Pour lui, le sacré est de façon générale un passage, une étape vers un changement de perception, un changement de compréhension. Cela pourrait également être une définition de l’art, non, cette sublimation de la perception du monde, au-delà de la simple technique ?
 
 
 
Rodolphe Burger : Absolument. D’ailleurs, c’est exactement à cet endroit que l’art et le sacré sont en relation. Très souvent, le rituel puise dans l’art. Dans la musique, évidemment, mais aussi dans la peinture, la sculpture, l’architecture, … Et cela dans toutes les traditions. Le geste même de mettre à part, de définir un lieu – un temple, par exemple – comme « à part », ce geste est déjà artistique. Je ne sais pas très bien ce que pourrait être un sacré sans art …
 
 
 
Et un art sans sacré ?
 
 
Rodolphe Burger : Un art sans sacré, c’est justement ce qu’on expérimente quand on joue dans une église, comme la cathédrale de Reims, dans un surcroit d’élévation qui n’a pas forcément, pour moi, un sens religieux.
 
 
Pouvez-vous nous présenter les musiciens avec lesquels vous jouerez à Fès ?
 
 
Rodolphe Burger : D’une part, on est un groupe de quatre musiciens. M’accompagnent Julien Perraudeau, qui joue des claviers, Yves Dormoy, qui, lui, assure toute la partie électronique et joue aussi de la clarinette et du saxophone, et Mehdi Haddab, qui est un merveilleux joueur de oud, avec qui j’ai pas mal travaillé depuis une dizaine d’années. Ca, c’est pour la partie strictement musicale.
 
 
J’ai également avec moi Ruth Rosenthal, qui est une chanteuse israélienne et allemande. Elle a les deux nationalités. Elle fait partie du groupe Winter Family. Elle dira l’hébreu dans le Cantique des Cantiques. Je tenais à ce qu’on puisse faire entendre cette langue.
 
 
Pour le poème de Darwich, j’ai fait appel à Rayess Bek, un jeune rappeur de Beyrouth, que j’avais rencontré à Marseille. C’était sur un projet tout autre : une création avec de jeunes musiciens de la scène indépendante de Beyrouth, projet qui doit d’ailleurs sortir bientôt et être joué à Marseille. On s’était très bien entendu avec Rayess Bek. Quand j’avais évoqué Darwich, j’avais vu que tout de suite qu’il y était très sensible. Je lui ai proposé de dire le poème en arabe, ce qui est très difficile pour lui. C’est un vrai défi parce qu’on sait à quel point l’arabe classique diffère de l’arabe parlé. Et puis, c’est Darwich … S’attaquer à Darwich, comme dirait Elias Sanbar, c’est vraiment s’attaquer à un monument. Dans un premier temps, il a décliné. Il m’a dit « Non, non, non, je suis trop jeune. Il faut trouver quelqu’un de plus expérimenté, quelqu’un de la génération de Darwich ». J’ai vraiment insisté. Je trouvais intéressant que ce soit quelqu’un  de jeune. Il a fait une chose magnifique : il est allé au Liban enregistrer son père, qui est de la génération de Darwich. Son père lui a dit le poème. Rayess Bek l’a appris par cœur, au souffle près. Elias Sanbar, qui a assisté plusieurs fois à la représentation, est tout à fait admiratif du travail qu’il a fait …
 
 
 
 

 
 
 
Yves Dormoy, Rodolphe Burger, Jamal Avezov, Shuhrat Kholkhodjaev, Olim Khodjaev, Mamur Zilolov interprètent Stars Way, du projet Planétarium à Taschkent, en Ouzbékistan en 2005
 
 
 
 
Au Festival « Les heures d’été » de Nantes, vous jouerez cette fois avec des musiciens ouzbeks. Comment est né ce projet ?
 
 
Rodolphe Burger : C’est un projet qui est déjà assez ancien. Le point de départ, c’est un projet qui s’appelle « Planetarium », que j’ai créé avec Yves Dormoy, qui participe aussi au Cantique Darwich. C’est un musicien avec qui je travaille depuis très très longtemps. Je l’ai rencontré à Strasbourg au début des années 80. On a créé un projet qui s’appelle « Planétarium » au Planétarium de la Cité des Sciences, à Paris. On est allé travailler sur ce projet en Ouzbékistan, il y a quelques années. On a sollicité une résidence au conservatoire de Taschkent, avec de jeunes musiciens ouzbeks. A travers Yves Dormoy, j’ai découvert la musique ouzbèke et on a développé une sorte de passion pour cette musique, ces instruments, la manière d’en jouer. On a joué à Taschkent et à Samarkande. C’était il y a huit ans à peu près. On a eu envie de les inviter en France. Ca a été formidable de leur rendre la pareille. On a fait une première tournée et, l’année dernière, une deuxième tournée. C’est un projet qui s’enrichit au fur et à mesure, qui se développe. On envisage de sortir un album et de faire une tournée en 2013. Ce sont des musiciens absolument extraordinaires. On est très content de pouvoir les faire venir pour une date à Nantes. Ce qui est très étonnant, c’est que ce n’est pas de la fusion du tout. On est quand même allé les voir avec un projet un peu déroutant, déconcertant : de l’électronique, de la guitare, du chant, quelque chose d’assez blues … Ils ont réussi à s’insérer là-dedans de manière absolument prodigieuse. 
 
 
 
Qu’attendez-vous de Fès ?
 
 
Rodolphe Burger : Pour le coup, ce concert va être « à part ». Je ne connais pas Fès. Je connais assez bien le sud du Maroc. J’y suis allé beaucoup il y a quelques années. J’adore ce pays. Je suis très heureux de découvrir Fès, de participer à ce festival et de faire entendre le spectacle dans un contexte spécial. Je sais que le texte de Mahmoud Darwich va être compris. Il va même être mieux compris dans sa version originale que dans sa traduction. On sera dans la situation inverse de celle à laquelle on est habitué ici. Et ça, ça m’intéresse …     
 
 
 
 
 
Propos recueillis par François Mauger
 
 
 
 
 
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