Karla Suárez : "Pour expliquer Cuba, rien de mieux que la théorie du chaos"

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Litterature - Interview

Dans "La Havane année zéro", Karla Suárez peint une ville dévastée, dont les habitants s’engagent dans des stratégies de survie chaque jour plus utopiques. En attendant une rencontre au festival America, la romancière nous offre les clés de son île …    

 

Karla Suárez : "Pour expliquer Cuba, rien de mieux que la théorie du chaos"

En renvoyant dans le titre de son nouveau roman au Allemagne, année zéro de Roberto Rossellini, Karla Suárez donne le ton. Dans La Havane année zéro, elle peint une ville dévastée. La différence est que la capitale cubaine n’a pas fait l’objet d’un bombardement militaire mais économique. Au détour de chaque page de ce marivaudage insulaire, ses personnages cherchent de nouveaux moyens de joindre les deux bouts, s’engageant dans des stratégies de survie toujours plus utopiques. La plupart tourne autour d’un manuscrit d’Antonio Meucci, inventeur dépossédé de son invention, dont l’exhumation apporterait gloire et fortune. Lors d'un entretien, la romancière nous offre les clés de son île …    

 
Pourquoi avoir choisi de situer l’action en 1993, le début de la « période spéciale » qui a affamé les Cubains après la chute du mur ? A-t-elle marqué un basculement ?
 
Karla Suárez : Dans ce roman, les personnages sont en situation de crise, frustrés, désespérés, sans espoir, sans futur, et sans rêve. La Havane de 1993 était donc le décor parfait pour les faire vivre. Dans mes souvenirs, 1993 a été la pire année que j’ai vécue à La Havane et, en effet, je crois que cette année a marqué un basculement. Apres la chute du mur, l’Union Soviétique a disparu, comme les pays communistes avec lesquels Cuba faisait ses échanges économiques et commerciaux. Alors, d’un côté, ont commencé à disparaitre les produits avec lesquels nous vivions et, de l’autre, persistait le blocus des Etats-Unis, qui, depuis les années 60, interdit à Cuba de commercer avec le reste du monde. Tout ça a provoqué une crise qui a mis en évidence la mauvaise gestion du gouvernement cubain jusqu’alors, l’erreur d’une politique surtout fondée sur l’aide de l’Union Soviétique. Cette crise a été si profonde qu’en 1993 le gouvernement a parlé de « l’option zéro » : il n’y avait presque rien, donc nous devions vivre avec le minimum. Le gouvernement a autorisé alors la circulation du dollar, les magasins (où il n’y avait pas grand-chose à vendre) se sont mis à proposer des produits qui étaient vendu en dollar, les touristes ont commencé à arriver massivement et presque toutes les infrastructures qui, auparavant, étaient destinées aux Cubains ont commencé à fonctionner uniquement pour les touristes (ce qui veut dire interdites aux autres, parce que l’objectifs gouvernemental était faire entrer des dollars dans le pays via le tourisme). Alors, Cuba s’est divisé en deux : d’un côté, les gens qui avait des dollars (gens qui travaillaient dans le tourisme ou qui recevaient des aides de la famille installée à l’étranger, par exemple) et de l’autre, les gens qui utilisaient la monnaie nationale (j’étais de ce côté). La situation était délirante. Ces années ont été très dures, très tristes. Toutes les valeurs de la société en ont été bouleversées. Beaucoup de salariés ont abandonné leur profession pour aller travailler dans le tourisme, les rues se sont remplies de prostituées (on les appelle « jineteras »),  les jeunes ont commencé á partir du pays massivement (avec un contrat de travail, un mariage, une bourse pour leurs études, n’importe quoi). Au final, tout a changé. C’est à cause de tout ça qu’en 1994 la situation a explosé, les gens sont sortis dans les rues de La Havane pour protester, d’autres se sont livrés à des détournements d'avions ou de bateaux pour abandonner l’île et, finalement, on a vécu ce qui a été nommé la « crise des balseros » : les « portes » se sont ouvertes et des milliers de Cubains sont partis à bord d'embarcations précaires, au vu et au su du gouvernement, ce qui a provoqué un nouvelle crise entre Cuba et les États-Unis. A partir de cette année, la situation à Cuba a commencé à se stabiliser doucement, ou, du moins, nous les Cubains avons commencé à nous habituer à une autre façon de vivre, une autre réalité, deux monnaies, d’autres valeurs. Tout un basculement. 
 
 
Votre héroïne est mathématicienne. Elle essaie de plaquer sur ses relations et sur l’île une grille de lecture logique, à base d’équation et de déductions. Mais Cuba est-elle vraiment une île logique ?
 
Karla Suárez : L’héroïne du roman a toujours besoin de trouver des explications, sa mentalité de mathématicienne la pousse à toujours chercher la logique des choses et, en effet, pour expliquer ce qui se passe dans le pays, elle n’a rien trouvé rien de mieux que la théorie du chaos. C’est parfait. Avec la théorie du chaos, elle essaie d’expliquer l’évolution de Cuba en différentes périodes à partir de la Révolution de 1959 et elle trouve la logique parfaite. Mais, il ne faut pas oublier que, même dans le chaos, il y a une logique. 
 
Pourquoi avoir choisi de placer au centre du roman Antonio Meucci, l’homme qui aurait inventé à Cuba le téléphone avant Graham Bell. Au-delà du comique de la situation, sur une île où le téléphone fonctionnait mal pendant la « période spéciale », de quoi est-il pour vous le symbole ?
 
Karla Suárez : La vie d’Antonio Meucci m’intéresse depuis longtemps. La première fois que j’ai lu son nom, c’était dans un artiche du journal Granma, l’article que les personnages du roman lisent également. A l’époque, moi, j’étais étudiante en ingénierie électronique. Donc, l’histoire de l’homme de sciences qui avait probablement inventé le téléphone avant Bell mais n’était pas reconnu m’a fascinée. Chaque fois que je tombais sur des informations sur le thème, je les lisais attentivement. Il n’y avait pas encore de preuves pour démontrer l’antériorité de l’invention de Meucci mais l’histoire en elle-même me paraissait déjà intéressante. En 2002, j’habitais à Rome et j’ai lu dans le journal que, grâce au travail de recherche du professeur italien Basilia Catania, Antonio Meucci avait été finalement reconnu officiellement come l’inventeur du téléphone. Cette nouvelle est parue dans tous les journaux en Italie. A ce moment, je me suis dit : un jour, je vais écrire quelque chose à propos de cette histoire. Je ne souhaitais pas écrire un livre sur la vie de Meucci, parce que c’est n’est pas mon genre, mais je ne savais pas encore quelle forme adopter. Dix ans plus tard, voici le roman.
Pourquoi Meucci pour parler de la période spéciale à Cuba ? A son époque, Meucci n’a pas réussi à déposer le brevet de son invention parce qu’il n’avait pas d’argent, il n’avait pas les dix dollars que coûtait le renouvellement de son pré-brevet. Il a passé tout sa vie à travailler mais il n’avait pas l’argent au moment voulu, donc il a tout perdu. A l’époque de mon roman, en 1993, l’argent avait énormément de valeur à Cuba, bien plus qu’auparavant. L’argent s’est imposé presque comme la seule valeur : celui qui avait de l’argent gagnait, celui qui n’avait pas d’argent perdait, comme Meucci. C’est triste, mais c’était comme ça. Pour cette raison, pour moi, son histoire était parfaite pour parler aussi de ma génération. De plus, c’est aussi l’histoire d’un rêve volé, comme la nôtre. 
 
 
 
Batallas Sobre Mí de Santiago Feliú, un chanteur cité dans le roman
 
 
Vous faites un étrange portrait des habitants de l’île : tout le monde ment, tout le monde divorce ou se sépare, tout le monde (ou presque) voudrait être publié. Quelle est la part d’invention dans ce tableau ?
 
Karla Suárez : Tout est invention et rien n’est invention … L’écrivain veut être publié : je crois que c’est le rêve de tous les écrivains au monde, pas seulement à Cuba …
Les gens divorcent ou se séparent : à Cuba le divorce est facile et surtout rapide. Il n’y a pas de longs processus avec des avocats et de complications, puisque les gens n’ont pas d’entreprises privées, de grandes propriétés (au mieux, une maison où il assez fréquent que toute la famille habite et qu’on n’avait de toutes façons pas le droit de vendre) ou de choses comme ça. Donc un divorce provoque rarement une « guerre » pour des intérêts économiques. Je ne sais pas si ça va changer, parce que maintenant des choses changent. Par exemple, la population peut maintenant acheter librement des maisons … D’un autre côté, dans le Cuba que je connais, les gens se sentent assez libres de changer de partenaire et de se séparer si les choses vont mal …
Enfin, c’est dans l’histoire que raconte mon roman que tout le monde ment, ce sont mes personnages qui mentent. Tous les personnages sont désespérés et, pour moi, il était intéressant de montrer comment, dans une situation difficile, les gens sont capables de sortir le meilleur ou le pire d’eux-mêmes. Dans le cas de cette histoire, c’est comme ça, les personnages mentent pour atteindre leurs objectifs, ils laissent sortir le pire d’eux-mêmes, mais, en même temps, ils laissent voir leurs facettes les plus naïves, leurs sentiments les plus humains. C’est ça qui m’a intéressé, j’aime bien parler de la condition humaine à partir d’une histoire « locale », parce que, à y regarder de plus près, mentir n’est pas une caractéristique des seuls Cubains, c’est quelque chose qui appartient à l’espèce humaine. 
 
Leonardo s’entoure de chansons populaires lorsqu’il attire votre héroïne dans le garage qui lui sert de chambre. Et vous, qu’avez-vous écouté pour vous remettre dans l’ambiance de cette année-là ? 
 
Karla Suárez : Pour moi, la musique est fondamentale. J’ai fait des études de guitare classique au conservatoire, donc la musique est toujours présente dans ma vie et ma littérature. Pendant l’écriture d’un roman, j’écoute toujours la musique des personnages, ça marche comme dans la vie réelle avec les gens qu’on connaît : connaitre la musique que les personnages aiment me permet d’en savoir plus sur eux. Lorsque je termine l’écriture, je fais même un CD avec la « bande sonore » du roman, un CD qui n’est que pour moi, bien sûr, mais qui est comme la conclusion, le point final de l’écriture. Dans ce roman, en particulier, j’ai écouté les cubains Benny Moré et Omara Portuondo, les chanteurs-compositeurs (qu’à Cuba on appelle Trovadores, c'est-à-dire « Troubadours ») Santiago Feliú, Frank Delgado, Polito Ibañez, Carlos Varela et Gerardo Alfonso, l’Italien Pino Daniele, les Brésiliens Caetano Veloso, Ana Carolina et Roberto Carlos, les groups nord-américains Extreme et Counting Crows et le concert No. 2 pour piano de Rachmaninov (il y a tout un chapitre où ce concert résonne). La musique du roman est très variée, parce qu’elle a une relation avec les personnages ou avec des scènes en particulier. Même dans les citations du début, il y un extrait d’une chanson de Santiago Feliú qui décrit très bien le caractère déconcertant de La Havane de ces années. 
 
 

 
Finalement, « l’année zéro » à Cuba, ce ne sera pas celle de la disparition de Fidel Castro ?
 
Karla Suárez : En effet, ce sera une autre année zéro, parce que ce sera surement le commencement d’autre chose. On verra quoi …
 
 
Propos recueillis par François Mauger
 
A lire : La Havane année zéro de Karla Suárez aux éditions Métailié.
Karla Suárez sera présente au festival America, à Vincennes, du 20 au 23 septembre
 
 
Et aussi sur le web :
- le site de Karla Suárez
- le site des éditions Métailié
- le site du festival America
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