Jean-Claude Denis : "La musique sera très présente au festival d'Angoulême"

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Bande dessinée  - Interview

Avec "Zone blanche", Jean-Claude Denis, le président du prochain festival d'Angoulême, livre un thriller audacieux conçu comme une improvisation musicale.  Les éclairages de cet auteur singulier sur une oeuvre sophistiquée …

Jean-Claude Denis : "La musique sera très présente au prochain festival d'Angoul

Une "zone blanche" est un lieu que les opérateurs de téléphonie mobile n'ont pas encore atteint. Un graal pour les électro-sensibles, qui ressentent les ondes de nos téléphones ou de nos bornes wi-fi comme des agressions. Désormais, c'est également le titre d'une bande-dessinée de Jean-Claude Denis. Cet auteur singulier, apparu dans les années 80 et récemment couronné du Grand Prix du festival d'Angoulême, Jean-Claude Denis livre là un thriller audacieux conçu comme une improvisation musicale, une BD sophistiquée qui surprend constamment : elle s’ouvre sur l’assassinat du narrateur dans une forêt et ses secrets se perdent une nuit de panne électrique généralisée. Eclairage ci-après. 

 
 
Vous ouvrez "Zone blanche" par cette mention : "Un récit écrit et dessiné par Jean-C. Denis". Pourquoi cette formule ?
 
Jean-Claude Denis : C’est un peu plus compliqué que « texte et dessin » ou que « scénario » mais, finalement, c’est un peu plus vrai. Je ne me considère pas comme un scénariste, je me considère comme un auteur. Comme on ne sait pas très bien ce que veut dire « auteur » en bande dessinée, l’explication est là : c’est quelqu’un qui écrit des histoires, qui les dessine, qui les met en couleur, qui fait tout, …
 
En tout cas, le terme de « récit » est très bien choisi. On sent que vous avez pris plaisir à jouer avec les codes de la narration …
 
Jean-Claude Denis : Les codes, je ne les connais pas. J’avais une histoire à raconter et elle s’est un petit peu imposée d’elle-même. Je ne savais pas du tout la forme qu’elle aurait à l’origine et j’étais incapable d’en faire un découpage précis, chose qui m’est arrivé peu souvent. D’ordinaire, par sécurité, je dessine de la première à la dernière page de façon très rapide toute l’histoire, afin de la visualiser, d’en remodeler les contours, de raccourcir certaines scènes. Là, j’avais une vision très précise de l’histoire en tête mais j’étais incapable d’en faire cette prévision nette. J’ai été le premier spectateur de ce qu’il se passait, y compris dans l’alternance des scènes entre ce qu’on sait du personnage quand il est vivant et ce qu’on apprend de lui par la suite. Si j’ai joué avec les codes, c’est sans finesse ni machiavélisme. Je l’ai fait comme un conteur qui raconte une histoire et s’écrie « Ah oui, j’avais oublié de vous dire ça … ». C’est comme ça que s’est imposée cette histoire …
 
 
Mais l’envie est partie de l’intrigue policière ou de la question des ondes électromagnétiques ?
 
Jean-Claude Denis : A vrai dire, le point de départ de cette histoire, c’est une panne réelle de courant, qui m’a fait vivre pendant un long moment des choses très différentes. J’étais dans la même situation que le personnage au début. C’est quelque chose qui ne s’invente pas : se retrouver complètement chamboulé, incapable de rentrer chez soi parce que son code ne marche plus. On est dans la rue, il fait froid dehors, il n’y a plus aucun endroit où aller, les téléphones sont coupés parce que les téléphones qui ont une base ne fonctionnent pas sans courant et que les téléphones portables finissent par se décharger, … Je l’ai vécu et j’ai fait des rencontres. Deux pannes de courant à deux ou trois années d’intervalle m’ont donné le point de départ de cette histoire.
 
Votre narrateur dit « Moi, le progrès, je n'ai rien contre. C'est l'usage qu'en font certains qui me tue. ». Vous partagez son opinion ?
 
Jean-Claude Denis : Oui. C’est quelqu’un qui est un peu extrémiste dans ses idées. Je le suis beaucoup moins. Cette phrase, c’est une manière de faire comprendre que ce n’est pas seulement l’expression de quelqu’un qui est contre le progrès. Effectivement, à des moments, le progrès montre ses limites, surtout lorsqu’il est entre les mains de gens qui n’ont pas conscience de ce qu’ils utilisent. On ne connaît les débordements que quand ils ont eu lieu. On se rend compte avec quelle désinvolture on a exposé les gens à toutes sortes de produits chimiques. En ce moment, on est en train de les exposer à des tas d’ondes. Mais tout le monde vit ça avec désinvolture, y compris les utilisateurs. On sait qu’il y a des dangers mais c’est comme la cigarette : ce n’est pas les cigarettiers qui vont nous décourager, ce n’est pas nous-mêmes, qui sommes accros, qui allons arrêter, … Par contre, les gens qui ont une responsabilité sociale ne l’assument jamais. Pourtant, ils prennent ces responsabilités. Là, il y a un problème que j’évoque dans cette histoire …
 
 
Vous dites que votre personnage est extrême mais la douleur que ressentent les électrosensibles doit elle aussi être extrême. Vous avez essayé de la comprendre ?
 
Jean-Claude Denis : On a toujours de la difficulté à se mettre à la place des autres. Mais les symptômes de l’electrosensibilité ressemblent à beaucoup de symptômes d’autres maladies. On peut facilement se les imaginer. Il se trouve que mon personnage, en dehors de son electrosensibilité, est déjà dans un état de révolte par rapport à sa propre existence. Je pense qu’il n’a pas besoin de ça pour être extrême …
 
Il y a peu de musique dans « Zone blanche ». Pourtant, comme les ondes invisibles, on la ressent un peu partout …
 
Jean-Claude Denis : La musique, c’est le corps même du récit. Je l’ai composé exactement comme on compose une chanson. On sait qu’à des moments, mêmesi ça va rajouter des pages, il est indispensable que cette partie-là soit plus longue que celle-ci, qu’il y ait une accélération, qu’il y ait quelque chose qui revienne comme un refrain, … Je l’ai écrit avec ce souci-là. Si j’avais une vision précise pendant que je travaillais sur cette histoire, c’est à la fois sur ce que je voulais raconter et la dimension musicale. Par contre, c’est vrai que je n’avais pas de script précis.
 
Mais vous écoutiez un genre musical particulier ?
 
Jean-Claude Denis : Il m’est arrivé pour me sortir un petit peu de cette déprime relative d’écouter des musiques joyeuses, notamment du rock’n’roll. Par exemple, la compilation que notre ami Baru a concoctée pour Angoulême il y a deux ans. Quand il a reçu le prix, il a conçu un disque sur lequel on retrouve une trentaine de chansons des années 50, un rock’n’roll vraiment léger et joyeux. C’est très varié, très frais, très rythmé, … Quand on a besoin de se remettre dans un bain d’énergie, c’est très agréable à écouter. Le reste du temps, je préfère le silence, parce que, justement, la musique à la recherche de laquelle on est ne supporte pas la confrontation avec des musiques venant de l’extérieur
 
Et quand, de temps en temps, vous êtes las, vous vous asseyez dans un canapé et vous sortez votre guitare …
 
Jean-Claude Denis : Exactement. Ça, ce sont vraiment de bonnes ondes. On les sent, elles traversent le bois, elles résonnent en soi, … Il y a une vibration commune positive.
 
Nicolas Repac nous confiait récemment : « Quand je ne vais pas bien, la simple sensation physique de la guitare sur mon ventre, sa vibration, me soignent. »
 
Jean-Claude Denis : On sent bien que c’est quelque chose d’agréable. Autant il m’est arrivé, à l’instar de mon personnage, de ressentir très désagréablement les micro-ondes qui sortent de certains téléphones, y compris ceux qui sont posés sur les tables, sans fil (tout simplement parce qu’ils envoient réellement des micro-ondes, ça ressemble à l’effet cuisson du micro-onde sur notre café du matin), autant la guitare provoque la sensation inverse. Elle a un côté lénifiant. Enfin, quand on en joue, pas quand on l’entend … (rires)
 
 
Avec un guitariste plus qu’amateur à la présidence du Festival d’Angoulême, on peut s’attendre à de très beaux concerts de dessin ?
 
Jean-Claude Denis : Le concert de dessin, c’est une spécialité d’Angoulême, ce n’est pas l’une des miennes. A priori, je n’ai pas envie de dessiner ou de jouer. Pour l’instant, on est encore très loin de l’évènement. Angoulême, c’est très très loin, très loin, très loin ... puis, d’un seul coup, c’est là ! C’est comme ça que ça se passe. J’ai quelques projets mais je ne sais pas comment ils vont se réaliser. J’aimerais que la musique soit très présente, effectivement. Des concerts de dessin, il y en aura forcément. Mais, pour l’instant, les choses restent incertaines.
 
Dans quel état d’esprit étiez-vous quand vous avez appris que vous alliez recevoir le Grand Prix d’Angoulême. Cette reconnaissance – alors que vous n’avez jamais recherché avidement la gloire – vous a touché ?
 
Jean-Claude Denis : Ca m’a beaucoup touché. J’ai mesuré le côté hasardeux de cette récompense. On est nombreux à faire de la bande dessinée, ça aurait pu tomber sur beaucoup d’autres et c’est tombé sur moi … J’ai eu beaucoup de chance. Qu’on la recherche ou pas, la gloire n’est pas toujours facile à décrocher. La reconnaissance encore moins. Le fait de la recevoir à un moment où, objectivement, l’essentiel de ce que j’ai à faire dans la vie est derrière moi (je ne me sens pas d’une énergie folle pour continuer jusqu’à 80 ans) m’a fait très plaisir. Ca m’a encouragé. L’histoire de Zone blanche est une histoire de réclusion, l’histoire de quelqu’un un peu en fin de parcours, qui vit dans un espace étriqué. Heureusement qu’il fait quelques rencontres parce que, sinon, ce serait assez sombre. Je n’étais pas dans un état d’esprit particulièrement joyeux tout au long de la réalisation de cette histoire. Cette récompense, c’était une belle ouverture sur les autres, qui m’arrache un peu à la table de dessin … Je me suis donc dit que j’avais beaucoup de chance et qu’il fallait en profiter.
 
Est-ce qu’au-delà de la reconnaissance de votre talent, c’est la reconnaissance d’une forme de narration dans la bande-dessinée, voire d’une école ou d’une époque ?
 
Jean-Claude Denis : Je crois que les gens qui m’identifient à une école ou à une époque sont ceux qui m’aiment le moins. Les gens qui apprécient ce que je fais l’apprécient justement parce qu’à toute époque, on se dit : « C’est marrant, ça ne ressemble pas à ce qui se fait ailleurs ». Souvent, les critiques que j’ai, c’est justement de m’associer à un milieu, à une époque ou à un genre, alors que j’essaie de ne rien faire de tout ça …
 
 
J’imagine que le festival va vous prendre beaucoup de temps. Du coup, vos prochains travaux personnels sont pour 2013 ou 2014 ?
 
Jean-Claude Denis : Oui, elles risquent de prendre un peu de retard. J’y pense malgré tout. J’ai déjà un projet en tête …
 
 
Propos recueillis par François Mauger
 
 
A lire : Zone blanche de JC Denis (éditions Futuropolis)
 
Et aussi sur le web :
- le site de Jean-Claude Denis
- le site de Futuropolis

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