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Jamaïque : 50ème anniversaire de l'Indépendance
Pour célébrer le jubilée, c'est Hélène Lee, experte française de la culture "jaune, verte, noire", qui nous livre un état des lieux de la musique jamaïcaine.
Le 6 août dernier, la Jamaïque fêtait le cinquantième anniversaire de son indépendance. L'occasion, pour certains, de réaliser que la Jamaïque est une petite île des Caraïbes (et non pas de l'Afrique) et que ses couleurs ne sont pas celles de Bob Marley (vert, jaune et rouge) mais celles de la pub de Puma, jaune, vert et noir. D'ailleurs, de Bob Marley, il ne fut guère question lors des célébrations. La star du jour était Usain Bolt, qui avait gagné la veille la médaille d'or du 100 mètres aux Jeux Olympiques de Londres. Autocongratulations, gesticulations, discours : oui, la petite île (à peine deux millions et demi d'habitants !) a bien de quoi se frapper la poitrine - n'a-t-elle pas donné au monde pléthore de musiciens et d'athlètes hors pair ?
Mais pour nous, amateurs de vieux riddims poisseux et de voix plaintives, la moisson musicale était maigre. La compétition de chant du « Festival », le grand serpent de mer créé en 1966 et régulièrement ressuscité par les pouvoirs en place pour distraire les manants, décernait le titre de « chanson du cinquantenaire » à Abbygaye Dallas, choriste de Diana King. Son Real Born Jamaican, sorte de pub d'office du tourisme en dialecte, avec clichés de mer bleue, de belles filles et de plats tropicaux, a fait grincer pas mal de dents. Comme dit le producteur Mr Vegas, dans ce pays, « tout marche au piston, ce sont les artistes uptown [la bourgeoisie] qui monopolisent toutes les ouvertures ! »
Real Born Jamaican, le titre qui a remporté le "Festival
Ce n'est pas nouveau. Tout au long de son histoire, le reggae a dû lutter pour « franchir les rivières » qui le séparaient du succès. Les producteurs, médias, patrons de salles, se faisaient tirer l'oreille pour programmer ces chevelus du ghetto, et chaque nouveau gouvernement inventait une façon de leur mettre des bâtons dans les roues : Byron Lee remplaçant les Skatalites à New York en 64, derrière un Jimmy Cliff marri mais impuissant ; le sempiternel revival du mento ; le boucan médiatique autour de la slackness et tout ce qui parle de sexe ; ou cette toute dernière invention d'un « carnaval » à la brésilienne... Tout était bon - et surtout la fesse ! - pour escamoter la musique des ghettos, celle qui a fait la gloire de l'île. Pas étonnant que le mouvement musical s’essouffle - il a lui aussi 50 ans - et que les artistes étrangers soufflent peu à peu leurs pions au « true born » reggae. Mais ce ne sont pas des Abbygaye Dallas qui vont y changer quelque chose. Sans doute n'entendrez-vous plus jamais parler d'elle. Les « Festivals », outils du système, ont fait découvrir des chanteurs merveilleux (comme Eric Donaldson, un grand favori) mais ils n'ont jamais couronné ni Bob Marley, ni Peter, ni Bunny, ni Lee Perry, ni Burning Spear, ni même Jimmy. Et seulement trois femmes... Celles-ci, au moins, sont contentes : une lauréate, enfin, au Festival ; sans parler de la médaillée d'or aux 100 mètres à Londres, Shelly-Ann Fraser-Pryce (tiens, pourquoi ne parle-t-on jamais d'elle ?) et de Madame Portia Simpson Miller, premier ministre depuis quelques mois. Quant aux hommes... Il leur restera toujours leurs muscles pour arriver quelque part. Pas étonnant qu'ils courent si vite.
The harder they come, extrait de la bande-originale du film de Perry Henzel
Hélène Lee
A lire / à voir :
Hélène Lee Le Premier Rasta, Flammarion, 1999
Hélène Lee Le Premier Rasta, DVD Kidam, 2011
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