Hélène Blanc : "Les Pussy Riot paient leur crime de lèse-Poutine"

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Politique - Interview

Auteure d'un récent "Russia blues", la politologue commente la condamnation des Pussy Riot et la replace dans le contexte de la Russie de Poutine … 

Hélène Blanc : "Les Pussy Riot paient leur crime de lèse-Poutine"

Le 21 février dernier, un raffut inattendu envahissait le dôme doré de la cathédrale du Christ-Sauveur, à Moscou. Pussy Riot, un groupe de punk-rock féminin, improvisait l’une de ses performances interdites, priant virulemment la Vierge de « chasser Poutine ». Malgré le soutien d’artistes du monde entier, trois de ses membres viennent d’être condamnées à deux ans de camp.

 
Nous avons interrogé à leur sujet – mais aussi au sujet de la Russie d’une façon plus générale – Hélène Blanc. Cette politologue spécialiste de la Russie, attachée au CNRS, vient de publier Russia Blues, une angoissante plongée dans les arcanes du pays, écrite en collaboration avec Renata Lesnik.  
 
 
Avez-vous été surprise par le verdict du procès des Pussy Riot ?
 
Hélène Blanc : Non, pas vraiment, étant donné que Poutine, d’une part, puis le procureur avaient parlé de trois ans de camps de travail. La juge les a condamnées à deux ans, ce qui prouve qu’elle n’est pas indépendante. Si elle l’avait été, elle aurait pu les relaxer, ou leur mettre une forte amende, ou les condamner à une peine avec sursis … Quand le procureur a suivi exactement les indications de Poutine, on a déjà eu une indication sur la sentence. Certains s’imaginent, parce que la juge ne les a condamnées qu’à deux ans de camp, que c’est une juge indépendante. Je ne crois pas. D’abord parce que, depuis 2005, les juges sont nommés par le Kremlin. Ils sont fort peu indépendants. Ensuite, parce que la situation actuelle de la Russie, qui est tout sauf une démocratie, fait que la justice est aux ordres. Malgré l’existence de quelques juges qui tentent de faire leur travail honnêtement et en conscience, c’est-à-dire de donner des sentences appropriées et non pas disproportionnées, la majorité obéit. C’est ce que Poutine appelait en 2000 « la verticale du pouvoir », qui, depuis, s’est transformée en « verticale de la corruption et de l’arbitraire.
J’ajoute que la fameuse « prière punk » que ces femmes ont chanté dans l’église – elles étaient d’ailleurs cinq et non pas trois, les deux autres sont recherchées, il paraît qu’elles ont fui la Russie – demandait expressément à la Vierge Marie de chasser Poutine. Pourquoi dans une église ? Surtout parce qu’elles voulaient parler de la collusion et de la collaboration extrêmement étroite du patriarcat de Moscou et du FSB, l’ex KGB qui, en quelque sorte, est aujourd’hui au pouvoir via Vladimir Poutine. Je pense que c’est ça aussi qui leur a valu cette condamnation car, même si beaucoup de gens savent tout ça, c’est des sujets dont on ne parle pas beaucoup dans la Russie d’aujourd’hui.
 

 
Que sont exactement ces camps dans lesquels elles vont passer deux ans ? Dans Russia Blues, vous parlez d’un « enfer carcéral, où règne arbitraire, corruption et violence » …
 
Hélène Blanc : Ce que nous avons appelé l’ « enfer carcéral », c’est bien le monde carcéral, où nous avons fait une plongée hallucinante pour le livre, en prenant quelques exemples d’accusateurs qu’on transforme en accusés et d’innocents qu’on transforme en coupables. Il semblerait qu’il y ait plus de 900 000 détenus à l’heure actuelle en Russie. Ce qu’on ignore, c’est le nombre d’innocents. Ces fameux camps, ces « camps de travail », sont un héritage direct du goulag qu’avait décrit Soljenitsyne dans son œuvre. Ce sont des camps où les détenus portent des uniformes, qui sont situés dans des endroits reculés, loin de toute civilisation. Le travail y est très dur, dans les usines notamment. Il n’y a pas si longtemps, ces détenus faisaient des travaux physiques extrêmement durs, construisaient des routes, abattaient des arbres, construisaient des voies ferrées, … Ils sont nourris le minimum et soumis à un régime extrêmement sévères. La moindre peccadille, la moindre infraction au règlement est punie très sévèrement.
 
Dans votre livre, vous décrivez le parcours d’innocents qui se retrouvent dans ces camps …
 
Hélène Blanc : Non, pas nécessairement dans des camps, dans des prisons ! Mais, comme vous l’avez lu, le régime des prisons n’est pas enviable …
 
Ces innocents sont victimes du « corporate raiding », qui amène des brutes incompétentes à prendre les rênes de sociétés. A ce rythme, combien de temps l’économie russe tiendra-t-elle encore le coup ?
 
Hélène Blanc : Il s’agit d’abord d’entrepreneurs qu’on prive de leurs biens, des fruits de leur travail et de leur liberté … Le fameux « corporate raiding » est en fait une flibuste économique ou une économie d’extorsion. Cette pratique revient à priver de leurs biens des personnes honnêtes, à qui on reproche des choses qui sont souvent fantaisistes et qui sont souvent coupables. On les juge et on les emprisonne, ce qui permet de les déposséder en toute légalité, du moins en apparence. Nous traitons dans Russia Blues de deux affaires qui sont emblématiques de l’ère Poutine : le cas Khodorkovski et le cas Magnistki. Dans le second, on voit comment fonctionne cette « verticale de la corruption » : une bonne partie des gens qui ont un petit pouvoir – à savoir les fonctionnaires, les agents du fisc, certains juges, certains avocats, des militaires, des policiers et des gens des services secrets – profitent formidablement de ce système, au détriment des gens honnêtes, qui tentent, eux, de gagner leur vie et qui ne demandent rien à personne. Cette nouvelle technique, la flibuste économique, est l’une des caractéristiques du monde des affaires d’aujourd’hui en Russie.
Alors, combien de temps ça va durer ? Evidemment, personne n’en sait rien. La Russie, qui n’a investi depuis plus de 20 ans, depuis la fin de l’URSS, ni dans ses infrastructures ni dans l’économie, ne produit pratiquement plus rien. Elle est devenue principalement un fournisseur de matières premières, d’hydrocarbures et d’armement. Ces trois secteurs, qui fonctionnent, tiennent à bout de bras l’économie du pays. Il y a 1% de la population qui détient l’essentiel des richesses, au détriment des autres. Ca crée une facture incroyable dans la société. Il est clair qu’un jour ou l’autre tout va finir par s’écrouler mais Poutine espère que ça s’écroulera après son départ
 
Quelles formes peuvent prendre les résistances à cette corruption généralisée et à cette atmosphère de fin du monde ?
 
Hélène Blanc : Les gens essaient de manifester depuis décembre, suite à des élections dont le caractère frauduleux a été reconnu par le monde entier. Ils ont peu de moyens d’action. L’opposition politique a été neutralisée depuis 2000. Elle n’a pas de leader, elle est hétérogène. Il y a bien sûr quelques personnalités que nous connaissons en occident mais ils n’arrivent pas vraiment à rassembler. D’ailleurs, les manifestants ne veulent pas faire la révolution, ils veulent juste que Poutine s’en aille. Or, Poutine a été élu pour six ans. Il peut se représenter pour six ans de plus. Les gens qui bénéficient du système le soutiennent à fond. Ce sont eux qui ont entre leurs mains tous les rouages du pouvoir : financier, économique, politique, judiciaire et militaire. Donc, je ne vois pas bien comment une partie de la population composée d’intellectuels, de jeunes, bref un mouvement disparate, comment ces gens qui réclament les libertés fondamentales, dans l’esprit de la constitution qui a été votée sous Boris Eltsine et qui met l’individu et ses libertés au centre de la société, vont obtenir un retour à des élections libres et honnêtes. A l’heure actuelle, la pseudo-démocratie n’est qu’une vitrine. Poutine n’a pas du tout l’intention de libéraliser la société russe. Je pense qu’il veut la moderniser. Il a commencé par l’armée et a réarmé la Russie. Il veut aussi lui redonner un statut de grande puissance puisque la fin de l’ère Eltsine s’est terminée dans le chaos, la guerre, le scandale. Il a fallu relever la Russie, la remettre sur les rails, ce que Poutine a fait, il faut le lui reconnaître. Il y a eu une certaine stabilisation, au début. Ensuite, disent les économistes, les historiens et les politologues que nous avons interrogés pour Russia Blues, il y a eu une période de stagnation. Aujourd’hui, disent-ils, la Russie est en pleine décadence …
 
 
Vous êtes pessimistes pour ce pays auquel vous êtes attachée ?
 
Hélène Blanc : Je suis passionnée par la Russie. Sinon, je travaillerais sur autre chose. J’aime ce grand peuple, qui a énormément de qualités, même si on les ignore en Occident. Mais je ne suis pas pessimiste, je suis réaliste. On me le reconnaît depuis plus de 30 ans. D’ailleurs, dans un ouvrage précédent, T comme Tchétchénie, qui est sorti en 2005, avec ma collègue Renata Lesnik, nous avions pronostiqué la manipulation qui aurait lieu entre 2008 et 2012. A l’époque, il y avait plusieurs personnages qui pouvaient occuper le fauteuil de Poutine en attendant qu’il revienne. Tout le monde est tombé des nues à la fin 2007, quand on a commencé à en parler de son remplacement temporaire par Medvedev. Pour moi, ce n’était pas une surprise. C’était une manière de ne pas bricoler la constitution et donc d’avoir l’air d’un démocrate vis à vis de l’opinion internationale, tout en se garantissant un retour sans grand problème. Mais ça prouve quand même un certain mépris de son peuple, que je regrette. Poutine a instauré un supranationalisme qui n’existait pas du temps d’Eltsine. Ce supranationalisme a exacerbé les travers russes, notamment l’antisémitisme, la xénophobie, la méfiance envers l’occident et un néo-nazisme triomphant, qui est extrêmement inquiétant dans le pays qui, en principe, a vaincu le Troisième Reich.
 
C’est une façon de détourner l’attention ? 
 
Hélène Blanc : Gorbatchev, en 2005, quand on a fêté les 20 ans de la Perestroïka, a dit lui-même qu’il y avait une énorme régression sur le plan des libertés. De temps en temps, il pousse un coup de gueule. Eltsine disait la même chose. Si vous voulez, la re-soviétisation, on la voit très clairement avec le retour du culte de la personnalité, la remilitarisation de la société, la reprise de l’ancien hymne soviétique (qui, je vous l’accorde, est plus galvanisant que l’hymne adopté sous Eltsine), la réapparition du drapeau rouge dans l’armée, le retour en force des services secrets, l’instauration du culte d’Andropov, qui est, pour Poutine, un modèle et un mentor, la création d’un mouvement de la jeunesse, qui s’appelait au départ « les marcheurs ensemble » et qui s’appelle maintenant « les nôtres » et qui cultive le rêve russe d’un retour à la grandeur passée (ces espèces de Poutine Jugend endoctrinées et formatées n’ont rien à envier aux jeunesses soviétiques de l’URSS), ….
Poutine n’est pas un démocrate. Comment pourrait-il l’être étant donné sa formation et son métier d’espion ? L’occident s’est beaucoup focalisé sur lui en se disant qu’il allait construire une Russie démocratique. Mais pourquoi voulez-vous que cet homme construise une démocratie en Russie ? Ce n’est pas du tout son ambition. En revanche, il souhaite reconstruire un mini-empire en englobant la Biélorussie et l’Ukraine.
 
Comment les Russes eux-mêmes jugent-ils les Pussy Riot ?
 
Hélène Blanc : Les Pussy Riot ont divisé la Russie, puisque certains sont pour la clémence, alors que les conservateurs, les intégristes orthodoxes (il y en a), sont pour une peine très dure. Certains disent que ce sont des sorcières, qu’il faut les brûler, … Il y a des discours assez étonnants au vingt-et-unième siècle. On a mis beaucoup l’accent sur la religion. En réalité, elles ne voulaient pas humilier l’Eglise orthodoxe russe, elles voulaient juste protester politiquement. C’est ce crime de lèse-Poutine qu’elles sont en train de payer. Pas du tout leur attaque de l’Eglise. L’Eglise qui, d’ailleurs, a demandé de la clémence. Beaucoup de fidèles disent qu’elles ont fait une bêtise mais que ça ne mérite pas deux ans de camp et que l’Eglise devrait donner l’exemple en pardonnant les offenses. Ce n’est pas l’intention du patriarcat de Moscou, dont les deux derniers patriarches ont des noms de code au KGB et que certains nomment des « prêtres en épaulette » …            
 
 
Propos recueillis par François Mauger
     
A lire : Russia Blues de Renata Lesnik et Hélène Blanc (Ginkgo éditeur)
 
Et aussi sur le web :
- le site des éditions Ginkgo

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