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Groundation dans l'arche du reggae
Après la sortie de "Building an ark", le groupe de reggae californien Groundation entame sa tournée en France et dans le monde. Au Printemps de Bourges le 27 avril, ils présenteront ce dernier opus, dont Harrison Stafford et Marcus Urani nous ont parlé en détail. Entretien.
Le groupe californien Groundation est le tenant du "spiritual roots reggae", mélange de reggae roots, de dub et d'influences jazz centrées sur le mouvement "cool". En 1996, Harrison Stafford, Marcus Urani et Ryan Newman se rencontrent à Sonoma et posent progressivement les bases de ce qui deviendra l'un des groupes de reggae les plus influents et inspirés des dix dernières années. A l'occasion de la sortie de Building an Ark et de leur participation au Printemps de Bourges, Harrison Stafford et Marcus Urani reviennent sur leur histoire et sur ce dernier album, qu'ils estiment le plus abouti de leur carrière.
Depuis Young Tree, votre premier album, la discographie de Groundation suit un chemin bien précis, du combat des dragons à la traversée d'un pont ("Upon the bridge"), pour arriver à un certain endroit ("Here I am") et y bâtir une arche ... Pourriez-vous nous en dire plus?
"Upon the bridge", par Groundation
Harrison Stafford : Notre premier album parlait de l'être, de l'individu. Il évoquait le long voyage d'une personne qui rencontre un vieux sage dans les bois qui parle de la vie comme d'un rêve, d'une illusion. Notre deuxième album, Each one teach one, parlait du fait que cette individualité est le produit d'une histoire, appartient à une famille, a des ancêtres. On hérite de ses grands-parents mais on hérite aussi de l'esclavage. Hebron Gate disait à cette individualité que dans la vie, il existe le bien et le mal, et qu'ils s'opposent constamment. C'est l'image du combat des dragons. L'album dit : "On se tient debout, et on résistera." We free again représente cette lutte de l'individu contre le mal, le négatif. A la fin, il arrive à vivre orienté vers le bien. Upon the bridge est en quelque sorte la fin de cette aventure individuelle. Le voyage l'amène à traverser un pont vers une terre inconnue.
Here I am, c'est l'individu qui se réveille pour la première fois, dans ce monde, notre monde. Cet album commence à parler de ce qu'on voit de ce monde et c'est pour ça qu'on y parle de l'Irak, d'endroits réels, plutôt que de raconter une histoire. Here I am correspond à ce moment précis, juste après avoir traversé le pont de l'album précédent. Building an Ark est profondément ancré dans l'année 2012, et parle de la réunion de tous les gens orientés vers le bien. De Upon the bridge à Here I am, c'est vraiment la représentation d'un éveil, d'une révélation qui est à l'oeuvre. Après ce récit fantastique, imaginaire, à propos de l'être, de son histoire, du bien et du mal, on doit faire face à la réalité : Here I am.
Building an ark parle de ce dont on a été les témoins sur cette planète, en tant que Groundation, en tant que musiciens. On ne peux plus être bon et mauvais. On ne peux pas être un dirigeant et essayer d'aider certains en en oppressant d'autres. On doit faire le bien, et le faire pour tous, sans compromission.
"Payaka Way" par Groundation (album : Building an Ark)
Dans les bandes-annonces de votre nouvel album, vous dites que vous avez progressé vers ce que vous avez toujours souhaité, à savoir se rapprocher de la "groundation" (ndlr : rassemblement rastafari, au premier sens du terme).
Harrison Stafford : Je ne sais pas si Groundation a vraiment atteint ce niveau, mais c'est un équilibre qui s'installe de plus en plus dans notre son. J'ai l'impression qu'en écoutant Building an ark, on sent vraiment la présence des 9 musiciens. Chacun a un impact très fort sur l'album. Kim et Kerry (ndlr : les voix féminines de Groundation) ont une place beaucoup plus centrale qu'avant dans le chant, bien que cela ait commencé dans l'album Here I am. Cet album est plus équilibré et c'est ce dont on a toujours parlé, ce que l'on a toujours voulu. J'ai vraiment l'impression d'être en face d'un seul son, qui rassemble les membres du groupe.
Marcus Urani : D'ailleurs, cette symbiose n'est pas quelque-chose qu'on peut atteindre, c'est une discipline quotidienne. La musique est notre terrain commun. Notre musique suit, en fait, le même chemin que le récit qu'elle contient : elle évolue en plusieurs directions, à la recherche de ces terrains communs.
En quoi cet album est-il un achèvement? Est-ce l'album de la maturité, comme l'a dit Te Kanawa Haereiti (batteur de Groundation)?
Harrison Stafford : La musique est une progression, un apprentissage. Ton prochain album doit être le meilleur, car on apprend au fur et à mesure tout ce qui est possible sur la composition ou l'arrangement. La musique et le récit, c'est du domaine de l'émotion, on essaie d'avoir un impact sur les gens. Créer ces émotions chez celui qui écoute, cela s'apprend progressivement. Pour moi, Building an ark est à ce propos le meilleur disque qu'on ait sorti. On essaie des choses : avec Hebron gate, on a commencé à explorer la polyrythmie, We Free again était un album vraiment sauvage, comme le montrent les quatre parties de "Cultural Wars" ou "Fourth dimension" par exemple... Parfois, tu as une idée, tu la développes, mais tu ne la réalises pas vraiment au sens fort comme tu l'avais en tête. Pour ce nouvel album, j'ai l'impression qu'on a réussi ce passage de l'idée à sa réalisation. On a gagné en confiance, on essaie de nouvelles choses et on va quelque part.
"Cultural Wars III" et "Cultural Wars IV", par Groundation (album : We Free again)
Marcus Urani :On est vraiment libres et notre chance est que nos fans savent que chaque album va être complètement différent. Qui sait? Notre prochain album sera peut-être du trash métal! (rires). On aime beaucoup de styles et on essaie d'incorporer à notre musique toutes nos influences, tout ce qu'on peut apprendre.
Harrison Stafford : On a aussi appris à ne pas forcer, à ne pas faire différent pour faire différent. On ne se dit pas : "On est Groundation, il faut qu'on joue toutes sortes d'accords bizarres". Par exemple : Merry go round (ndlr : présent sur Building an ark) a un développement harmonique très spécial, mais se déroule facilement, de manière évidente, sans être forcé. Je pense que cet album présente un réel équilibre pour cela. On alterne des moments avec de grands arrangements de cuivres et d'autres plus calmes, des moments où le rythme et l'harmonie s'emballent, et d'autres où tout est plus sage, moins sauvage, comme dans The dreamer, qui est une méditation. On essaie d'emmener celui qui écoute à travers une expérience très construite, à la fin de laquelle il ré-écoutera l'album et entendra des choses nouvelles à chaque fois. L'album est venu comme ça, entier.
"The Dreamer", par Groundation (album : Building an Ark)
La dernière chanson porte en elle un message inquiétant, pourriez-vous nous en dire plus? Y a-t-il un doute, une sorte de pessimisme?
Harrison Stafford : Non, c'est un défi à celui qui écoute. Pas un doute. Il faut se battre de toutes ses forces pour dépasser les obstacles négatifs qui se présentent à nous. La route sera ouverte, par une personne ou par ou par 10 milliards. Cet album dit qu'il faut que l'on s'y mette tous. Cette histoire de merry-go-round, l'image de ce jeu entre les loups et les moutons, tout ça est inquiétant. Les paroles disent : "That worries me" ; avons-nous la force de dépasser tout ça? En 2012, il faut avoir une vision militante des choses. Il nous faut de la discipline pour y arriver. Je me demande si on en est capables. C'est très sérieux, et la dernière ligne de l'album est très lourde à porter, mais c'est tout le propos du projet.
Marcus Urani : C'est l'épilogue de l'album. Ce morceau réfléchit à tout ce qui a précédé dans l'album, qui ne parle que de ce combat. C'est aussi une manière de dire qu'on devrait tous s'en inquiéter.
"Sunlight reflexion", par Groundation (album : Building an Ark)
Cet album fait-il écho aux mouvements sociaux actuels du monde entier, les indignés, les révolutions arabes...?
Harrison Stafford : Oui, bien sûr, dans une large mesure. Le clip de Humility parle de ça, de gens régimes politiques et de dirigeants qui oppressent le peuple : "Rebel, rebel, rebel, I'm not on this earth for you..." Qui n'est pas de cette terre ne peut pas la libérer, c'est vrai! Tout viendra du monde, tout viendra de toi et moi, de nous. Je ne suis pas là pour construire un empire ou être roi, je suis là pour aller dans le sens du bien. C'est un avertissement aux oppresseurs : vous ne récolterez que la colère et la révolution. Ce n'est pas le roi qui fait l'empire, c'est le peuple.
Clip de "Humility", par Groundation (album : Building an Ark)
Comment composez-vous?
Marcus Urani : D'ordinaire, cela vient d'échanges et d'improvisations avec Harrison Stafford. C'est intéressant pour nous de jouer des showcases, parce que c'est revenir à ce que certains morceaux étaient avant d'être joués par le groupe entier.
Harrison Stafford : Prenons l'exemple de la chanson "Building an ark". Pour moi, c'est la meilleure qu'on ait jamais écrit. La première partie est une chanson country que j'avais depuis longtemps.
Marcus Urani : Et c'était très intéressant, parce que j'avais de mon côté un autre morceau, dont je ne savais pas ce à quoi cela pourrait servir un jour. Et quand Harrison m'a montré sa chanson, je me suis dit : "j'ai la deuxième partie parfaite". La combinaison des deux a donné "Building an ark".
Harrison Stafford : Des fois, on écrit ensemble, ou l'un de nous apporte une idée et on la travaille. Là, c'était différent. Chaque chanson est spéciale, mais ce morceau est vraiment unique et on en est très fiers. Cet album, c'est nous, c'est ce pourquoi on fait de la musique et on la diffuse et la joue tout autour du monde. On approche la musique d'une manière très particulière.
"Building an Ark", par Groundation
Propos recueillis par Léo Machelart.
Groundation sera au Printemps de Bourges le 27 avril.
Et aussi sur le Web : Groundation.fr
Voir toutes les vidéos de Groundation sur Mondomix.com
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