Grèce / Allemagne : des clichés en pagaille

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Politique - Actualité

Né en Allemagne au sein d’une famille grecque, le journaliste Michalis Pantelouris est l’un des meilleurs observateurs des relations entre les deux pays. Il se désole des dégâts que les clichés occasionnent en Europe. Au point d’en prédire l’avenir ? Nous lui avons demandé son sentiment sur la crise qui touche le continent depuis deux ans ...

Grèce / Allemagne : des clichés en pagaille

Né en allemagne au sein d’une famille grecque et résidant à Hambourg, le journaliste et essayiste Michalis Pantelouris est l’un des meilleurs observateurs des relations entre les deux pays. Il collectionne les clichés que les deux peuples entretiennent les uns à l’égard des autres, même s’il se désole de leur impact sur la construction européenne. Au point d’en prédire l’avenir ? Nous lui avons demandé son sentiment sur la crise qui touche le continent depuis deux ans ...

 
Michalis Pantelouris
 
« Cette crise européenne prend parfois une tournure comique. En tant que Germano-Grec, je dois défendre l’honneur de la Grèce en Allemagne et de l’Allemagne en Grèce. Je me suis donc mis à chérir les rares bulles d’humour qui ont éclaté au cours de ces deux ou trois dernières années de chagrin permanent. Par exemple, un sondage a été mené dans plusieurs pays européens à propos de la représentation du travail. Les réponses renvoient à des préjugés : tout le monde pense que ce sont les Allemands qui passent le plus d’heures au travail, y compris les Allemands eux-mêmes, qui sont très fiers de leur « Fleiß » ("zèle"). Une seule nation ne pense pas que les Allemands méritent ces lauriers : la Grèce. Les Grecs pensent que ce sont eux qui travaillent le plus. Alors que, comme par hasard, tous les autres pensent qu’ils sont les plus fainéants (seuls les Grecs estiment que ce déshonneur revient aux Italiens).
 
Ce sondage en dit long sur l’état de la construction européenne : elle repose sur des informations d’une grande pauvreté. Les Allemands peuvent bien se considérer comme des bourreaux de travail mais, en réalité, leurs horaires paraissent ridicules si on les compare à ceux du reste de l’europe, pour ne rien dire du monde. Les salariés allemands les plus malchanceux ont quatre semaines de vacances par an, les plus chanceux six. Un salarié grec reste au travail 30% plus longtemps qu’un Allemand. 30% !
 
 
La chanteuse grecque Savina Yannatou est-elle écoutée en Allemagne ?
 
Comment se fait-il qu’après des décennies de construction européenne, ce que les nations savent des autres dépendent davantage de préjugés que d’informations réelles ? Dès qu’ils ont constaté l’ampleur des dégâts causés par la crise financière internationale dans une europe épuisée par le sauvetage de ses banques, les Allemands (du moins l’opinion publique allemande, telle qu’elle s’exprime au travers des tabloïds et des télévisions privées) se sont mis à voir les Grecs comme des bons à rien corrompus qui essaient de vivre aux crochets des autres. Les Grecs, en retour, y ont vu la preuve que ces maniaques dépourvus d’humour, là-haut au nord, ne sont que des crypto-fascistes qui essaient de dominer le monde. Une fois de plus. Cette fois, avec leur argent (ce qui a rappelé à la plupart des Grecs que l’Allemagne n’a jamais remboursé l’emprunt qu’elle avait forcé la banque nationale grecque à lui accorder durant l’occupation).
 
Voilà où nous en sommes. L’europe est toujours prisonnière de préjugés et de fardeaux dont elle aurait dû se débarrasser depuis une éternité. L’adhésion des cœurs et des esprits était censée venir de façon plus ou moins automatique. C’est du moins ce que pensaient certains des pères de l’europe, les D’Estaing et Schmidt, les Mitterrand et Kohl, tandis qu’ils perfectionnaient l’union économique. L’Union européenne a été construite comme un mur contre la guerre et l’extrémisme. Elle s’est bâtie sur des peurs qui, heureusement, ont disparu aujourd’hui. Mais la véritable intégration, celle qui devait reposer non plus sur des peurs mais sur la volonté des peuples, sur la puissance et la solidarité, n’a tout simplement jamais eu lieu. 
 
Il semble étrange que la conduite de la zone économique la plus puissante de la planète soit parasitée par des ambitions politiques de bas étage et des conversations de bistrot, mais c’est un fait : la politique européenne est considérée comme de la politique étrangère par tous ceux qu’elle concerne. Pour un politicien, aider la Grèce (ou l’Espagne, ou le Portugal, peu importe) peut faire perdre une élection. Ne pas aider peut amener à faire exploser la zone euro. Vous êtes pris entre le marteau et l’enclume, une situation dont les politiciens en Grèce et en Allemagne se sortent pour l’instant plutôt bien, en faisant exactement l’inverse de ce qu’ils disent : le nouveau premier ministre grec, Samaras, s’est opposé aux programmes d’austérité, puis les a soutenus avec réticence, avant de déclarer qu’il en ferait sa politique officielle et d’essayer de les renégocier. La chancelière allemande a tracé puis effacé d’innombrables « lignes rouges à ne pas dépasser ». La politique européenne dans son ensemble est aujourd’hui une sacrée pagaille parce que tous les politiciens ont, dès le départ, cherché des yeux quelqu’un à blâmer, s’en remettant aux préjugés plutôt qu’aux faits ou aux stéréotypes ethniques plutôt qu’aux réalités économiques.
 
A un moment, en juillet, à la suite d’une déclaration du Président de la Banque Centrale européenne, Mario Draghi, les marchés se sont considérablement calmés, annonçant que le risque d’une explosion de la zone euro était écarté. Ce moment a été bref mais il a donné une idée assez claire de ce qu’il se passerait si une zone euro enfin unie défiait les spéculateurs. Une zone euro réellement unie aurait un montant tout à fait raisonnable de dettes souveraines, un triple A et un faible taux d’intérêt sur les obligations qu’elle émettrait. Imaginez que l’Allemagne et la France, les deux plus grosses économies de la zone, aient soutenu ce projet de toutes leurs forces. C’est ce qu’auraient fait Kohl et Mitterrand. C’est ce que n’ont pas fait Merkel et Sarkozy, dans le cas de la première à cause d’évènements tels que l’élection régionale en Rhénanie-du-Nord – Westphalie de mai 2010, une échéance que tout le monde a oublié depuis, y compris en Rhénanie-du-Nord – Westphalie (ils en ont eu une autre depuis). Les incidents les plus insignifiants de la politique intérieure allemande ont rendu l’europe ingouvernable, tandis qu’en Grèce la corruption et une administration risiblement incompétente offraient comme sur un plateau un moyen commode de faire porter le chapeau – aux yeux de l’électeur moyen – à ceux qu’il aime détester : les gens qui ne lui ressemblent pas.
 
Le calypso des Berlinois de Lord Mouse and The Kalypso Katz pourrait-il réchauffer les relations greco-allemandes ?
 
Je ne vois qu’une seule porte de sortie dans ce bazar. Il est clair depuis longtemps que la zone euro a besoin d’un système d’emprunt collectif et de redistribution des richesses. Merkel a promis qu’il ne verrait pas le jour (à propos des emprunts collectifs, elle a même précisé « tant que je vivrai »). Malgré tout, ce système va être créé. Pour que Merkel ait ne serait-ce qu’une chance de survivre politiquement à ce revers, il faut que ses électeurs soient convaincus qu’il n’y a pas d’alternative. Ils ont besoin d’un big bang. A mon sens, ce big bang sera le « Grexit » : la Grèce sera forcée de sortir de la zone euro pour donner aux autres chefs d’etat les moyens de réagir au désordre qu’ils ont créé. Ils ont besoin d’un bouc émissaire et, comme les Grecs ont fait plus d’erreurs que les autres, ils sont tout désignés. Il me semble que pour fonctionner à nouveau, au moins techniquement, une Union européenne doit à nouveau se construire sur des peurs. La peur d’une catastrophe économique va remplacer celle de la guerre. Cela n’en rend pas moins désolant le spectacle d’une solidarité européenne qui s’écroule au premier obstacle. »
 
 
Texte : Michalis Pantelouris
Traduction (de l’anglais) : François Mauger
 
Et aussi sur le web :
- le site de Michalis Pantelouris

 

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