Françoise Vergès : la mémoire de l'esclavage, un combat toujours actuel

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Nous célébrons aujourd’hui les dix ans de la loi Taubira, qui reconnait la traite et l’esclavage comme crimes contre l'humanité. Françoise Vergès, présidente du Comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage, en tire un premier bilan ...

Francoise Verges   la memoire de l'esclavage, un combat toujours actuel

S'il est de plus en plus rare, pour la France, de pouvoir s’enorgueillir d’être à l’avant-garde, nous célébrons aujourd’hui les dix ans de la loi Taubira, qui reconnait la traite et l’esclavage comme crimes contre l'humanité. Elle ordonne de revenir sur les non-dits de l’histoire coloniale, d’attribuer à cet épisode une place importante dans les programmes scolaires, d’encourager la recherche historique, ou encore de mettre en place des mémoriaux. Elle a également permis l’instauration d’un comité pour la mémoire de l’esclavage, qui a pour but de conseiller le gouvernement et de l’aider à faire pression auprès du Conseil de l’Europe et de l’ONU afin qu’ils reconnaissent le statut de crime contre l’humanité de la traite négrière.

Au delà du point de vue victimaire et communautaire, dénoncé par certains juristes et historiens en 2001, il s'agit de sortir de l'ombre un pan entier de l'histoire humaine. L’esclavage est un système économique à l’intérieur duquel l’individu est considéré comme un bien meuble et exploité comme du bétail. Il traduit la part la plus sauvage et la plus déshumanisante du capitalisme, il a dépouillé l’Afrique en capital humain et décimé les populations caraïbes. Le but de la loi Taubira était de mettre en œuvre une réparation morale, de réfléchir à la condition et à la dignité humaine. Dans la continuité de l’application de cette loi, le 10 mai, est, depuis cinq ans, la journée officielle de la « Mémoire de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitions ».

A la veille d’un colloque international sur la représentation de l’esclavage, organisé au Musée du Quai Branly, nous avons demandé à Françoise Vergès, politologue et présidente du « Comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage », de nous donner son éclairage sur la représentation et la mémoire de l’esclavage.

 

Dans quel état d'esprit vous trouvez-vous au moment de célébrer les dix ans de la "loi Taubira" ?

Françoise Vergès : À la fois satisfaite du chemin accompli et consciente de tout ce qu’il reste à faire. Quand il y a dix ans, la loi a été adoptée, je ne suis pas sûre que nous ayons alors été nombreux à mesurer l’importance qu’elle allait avoir. Nous étions nombreux à nous réjouir que les combats menés pour son adoption aient aboutis, mais je ne pense pas que nous étions nombreux à prévoir l’impact qu’elle aurait dans les domaines de l’éducation, de la recherche, de la culture et de la citoyenneté. Je ne pense pas non plus que nous étions nombreux à comprendre ce que cela allait exiger de nous comme engagement, comme travail, comme effort pour que cette loi vive, c’est-à-dire qu’elle pénètre les consciences.

En effet, il ne suffisait pas que cette loi fut votée. Le silence de la Nation avait été si long. Et il y avait la honte. Un effort collectif était nécessaire. S’il y avait eu silence, s’il y avait eu honte, ce n’était pas par volonté consciente, mais parce que la traite et l’esclavage touchaient au cœur de l’histoire humaine dans toute sa complexité, et qu’en revenant sur ces siècles d’histoire, nous allions devenir les témoins de l’humiliation, de la cruauté, de la brutalité, de la honte, de la peur, de la lâcheté, mais aussi de rêves de liberté, de luttes pour la dignité, d’espoir. Nous découvrions un monde qui ne se divisait pas entre « bons » et « méchants » mais qui faisait émerger toutes les contradictions d’un système économique voué à la cupidité et l’avidité. C’était une histoire humaine, mais qui était aussi l’histoire d’un crime.

L’idée que l’histoire de la France puisse continuer à s’écrire en effaçant un crime et ses victimes, mais aussi en effaçant les contributions aux luttes pour la démocratie, la république, l’universalité des droits humains, la dignité, la liberté, l’égalité, en effaçant donc les contributions de femmes et d’hommes qui, bien que réduits en esclavage, ne renoncèrent jamais à leur humanité, n’est plus tenable.

Cette année, une stèle sera inaugurée rendant hommage aux luttes des esclaves pour l’universalité des droits. C’est très important de dire que sans eux, Liberté, Égalité, Fraternité, universalité des droits, n’auraient pas la dimension que ces principes doivent avoir. Les esclaves ont refusé la ligne de couleur qui traverse la citoyenneté, les droits… C’est un combat toujours actuel.

Ce qu’il reste à faire, et j’en parle dans mon dernier livre L’Homme prédateur. Ce que nous enseigne l’esclavage sur notre temps (Albin Michel), c’est de créer un lieu, un Mémorial/Historial, lieu de recueillement, de documentation, de débats, d’échanges, un espace citoyen. Education citoyenne, émotion, valorisation des contributions des esclaves à notre monde, à l’humanité, réflexion sur toutes les formes d’esclavages, sur la prédation, sont au cœur de l’action à venir.

 

Christiane Taubira, interviewée par Hélène Camouilly à propos de son projet de loi, RFO, 1999

 

 

Dans les départements d'outre-mer, en particulier, comment cette loi avait-elle été accueillie ? Et comment est aujourd'hui jugée son application ?

Françoise Vergès : Depuis 1983, un décret a fait de la journée d’abolition de l’esclavage en 1848 une journée fériée : le 22 mai en Martinique, le 27 mai en Guadeloupe, le 10 juin en Guyane et le 20 décembre à La Réunion, et pour Mayotte le 27 avril. Concernant le 10 mai, il y a encore beaucoup à faire pour faire comprendre l‘importance d’avoir une date nationale, qui dépasse l’histoire locale, qui requiert des dispositions au niveau national dans les domaines de l’éducation, de la recherche, de la culture. Il faut faire comprendre que l’esclavage ne fut jamais une histoire locale, il était toujours lié au national, au régional, au mondial.
 

 

Cette loi a-t-elle fait des émules en Europe et dans le reste du monde ? A quand une reconnaissance internationale de la traite négrière comme crime contre l'humanité ?

Françoise Vergès : Le Sénégal a adopté une loi similaire. En Europe, le travail reste à faire. Inscrire cette histoire, c’est aussi décentrer le regard, modifier une cartographie imaginaire qui dessine un monde à partir de l’Europe alors que la traite et l’esclavage tracent des routes sud-sud, sud-est.

La reconnaissance internationale : c’est ce que demandait la loi. Nous allons nous y mettre.

 

 

 

 

Discours de Jacques Chirac fixant au 10 mai la journée de la "Commémoration de l'abolition de l'esclavage", janvier 2006

 

 

 

 

Le regard que la France porte sur son passé esclavagiste a-t-il évolué ? Les livres d’Histoire commencent-ils à parler plus activement de la traite, où cela reste-t-il un sujet sensible ?

Françoise Vergès : Dans la recherche, une nouvelle génération de chercheurs a émergé, très prometteuse. J’étais à un colloque à l’île Maurice où des jeunes chercheurs comme Klara Boyer-Rassol, Benjamin Moutou, Audrey Carotenuto, Stephan Karghoo, Virginie Chaillou ont présenté leurs travaux. Ils font des recherches formidables sur de nouveaux thèmes. Cette diversification des thèmes est bienvenue. Il y a en cours une dizaine de thèses sur ce sujet.

Je n’ai constaté aucune agressivité sur ce thème dans la société. De l’incompréhension souvent – pourquoi cela dure-t-il si longtemps ?--, de la curiosité, toujours, mais jamais d’agressivité. Il y a une vraie soif de connaître et de comprendre.

Mais l’histoire de France s’est inscrite à l’intérieur des frontières étroites de l’hexagone. Ce qui se passait « là-bas » dans les colonies était rejeté de la conscience ou enfermé dans l’exotisme. Il y a un vrai travail de décentrement du regard à opérer, il faut sortir du repli communautariste français. Dès que la France se lance dans la traite et l’esclavage, elle ne peut plus être la même, il y a dès lors une présence africaine, une présence « noire » sur son sol.

A travers toute la France, des enseignants ont développés des expériences éducatives riches et prometteuses. Je veux citer celle remarquable de Gilles Gauvin qui fut membre du CPME. La richesse de ces expériences -- à Marseille, à Bordeaux, à Paris, à Nantes— justifie qu’elles puissent être consultées et partagées sur un site commun. Elles constituent une archive sur des programmes vivants d’éducation citoyenne contre le racisme, pour la dignité, la liberté, l’égalité.

Du côté de l’enseignement donc, ces thèmes sont inscrits dans les programmes et traités dans les manuels, mais 1- tant que le décentrement n’aura pas eu lieu, tout sera compris à partir de la France, or, les luttes des esclaves pour l’abolition sont fondamentales pour la prise de conscience abolitionniste, et 2- il faut créer une formation à cet enseignement. On touche à travers ces sujets, le racisme anti-Noir, l’économie de prédation, une globalisation, la guerre, l’industrie, la géopolitique, les arts, la philosophie… Il est normal que les enseignants, habitués comme la majorité d’entre nous à voir tout à partir d’un récit fictif de ce qu’est la France, ne sachent pas comment aborder ces questions.
 

 

 

Françoise Vergès

 

 

Quel rôle peut jouer l’art - et notamment la musique - dans le renforcement de la mémoire et l’histoire de l’esclavage ?

 

Françoise Vergès : Un très grand rôle. Je le dis souvent, aborder la mémoire et l’histoire de l’esclavage, c’est aussi se rendre compte de ses héritages dans notre monde. Si vous écoutez du reggae, du blues, de la salsa, de la samba, du tango, du maloya…, vous écoutez des musiques créées par les esclaves.

Traite et esclavage sont de nouveau des sources d’inspiration pour la création artistique et culturelle. Dans le monde aussi, ces thèmes connaissent un nouvel essor. Des musées s’ouvrent, des archives sont relues, des patrimoines valorisés.

À  ce sujet, le CPMHE organise avec le musée du quai Branly du 11 au 13 mai prochain, un colloque international « Exposer l’esclavage, méthodologies et pratiques ».  Car la muséographie de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition soulève de nombreuses questions : Comment l’esclave « entre-t-il au musée » ? Comment montrer la torture, les punitions, l’exil, la perte, la résistance, la complicité, la création et leurs traces contemporaines ? Comment penser la temporalité et l’espace de l’exhibition : commencer par quoi, quand, et en quel lieu ? Il s’agit de confronter des expériences concrètes de muséographie dans des institutions et des lieux de mémoire, puis de réfléchir avec des artistes et des chercheurs sur des exemples de création et de médiation portant sur l’esclavage. De nombreux artistes seront présents, Romuald Hazoume, Barthelemy Toguo, Jack Bneg Thi, Claudia Navas-Courbon, Willima Wilson…, et Achille Mbembe, Okwui Enwezor, Carpanin Marimoutou

 

 

 

Propos recueillis par Augustin Bondoux

 

 

 

Colloque "Exposer l'esclavage : méthodologies et pratiques", en hommage à Edouard Glissant, les 11, 12 et 13 mai au théâtre Claude Lévi-Strauss, Musée du quai Branly, accès libre dans la limite des places disponibles. Information, programmation et biographies des intervenants sur le site du MQB 

 

Et aussi sur le web :

- Le site du CPMHE

- Le site de l'éditeur de Françoise Vergès
 

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Commentaires

j'aimerais participer au concert avec mon groupe de reggae sur scène AFRIQUE dans tous les sens je vous invites de nous écouter sur myspace.com/racines78 merci

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