Florin Niculescu : "Le jazz manouche est la musique la plus forte qui soit"

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Musique - Interview

Dans cette entretien, Florin Niculescu nous avoue être arrivé à Paris avec un simple visa de touriste, sans connaître personne. Vingt ans plus tard, il est le violoniste que s'arrachent les maîtres du jazz manouche. A la veille de son concert au Théâtre de Suresnes, il revient sur son parcours et sur ses racines gitanes ...

Florin Niculescu : "Le jazz manouche est la musique la plus forte qui soit"

Florin Niculescu présente sur toutes les scènes de France un vibrant hommage à Stéphane Grappelli. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, le violoniste roumain nous a expliqué l'origine de cette passion, qui est presque une filiation. Mais, comme nous parlions au lendemain des démantèlements de camps de l'été, le virtuose que s'arrachent tous les maîtres du jazz manouche est également revenu sur son parcours et sur celui des Roms de France et d'ailleurs …

 

Sur la scène du Théâtre de Suresnes, vous jouerez un hommage à Stéphane Grappelli. Quand avez-vous découvert les enregistrements de ce musicien ? 

 
Florin Niculescu : J’avais douze ou treize ans. J’ai entendu un court morceau à la radio roumaine, qui passait très rarement du jazz. J’ai pu découvrir Grappelli et Django et je suis tout de suite tombé amoureux de leur musique. Elle était d’une liberté extraordinaire. Grappelli avait un son de violon qui s’approchait du classique mais il savait improviser. Ca a été un choc pour moi et j’ai décidé d’aller dans cette direction …
 
Vous avez commencé le violon très tôt. Que jouiez-vous ?
 
Florin Niculescu : Je suis venu au monde dans une famille de musiciens. Mon père est violoniste, ma mère pianiste, ma sœur violoncelliste, … Le frère de ma mère était un fantastique violoniste, premier violon de l’opéra de Bucarest. J’ai tout de suite baigné dans la musique et j’ai commencé le violon à cinq ans. C’est mon père qui a été mon premier professeur. Il m’a appris à jouer à l’oreille. Ma famille est tsigane, on y joue beaucoup à l’oreille … J’ai joué des airs gitans. Mon père m’apprenait les mélodies connues de l’époque et parfois une petite aria de Bach.   
 
Vous avez ensuite étudié la musique classique ...
 
Florin Niculescu : Je suis entré à l’académie, j’ai fini le lycée, … Mes profs étaient bouche bée parce que je savais déjà tenir l’archet. J’ai progressé très vite parce que j’avais déjà une base.
 
Après avoir obtenu de nombreuses récompenses en Europe de l’est – et alors que votre carrière aurait pu y démarrer très vite – vous êtes venu tenter votre chance à Paris. Pourquoi ce choix ?
 
Florin Niculescu : J’ai fini mes études à 21 ans. J’ai eu du succès dans les concours de musique classique. J’étais parti pour faire une carrière de soliste mais, comme j’avais eu ce choc à douze ou treize ans en écoutant Grappelli, j’étais encore en quête de cette énergie. Je suis parti en France à l’âge de 24 ans. Je voulais rencontrer à tout prix Grappelli pour m’aider à avancer dans cette musique-là. Je sentais qu’elle était très proche de ma culture gitane parce qu’elle incarnait la liberté. Elle était également très proche de la musique classique, avec une rigueur et une élégance folles. Je me disais qu’il fallait absolument que je rencontre Grappelli
 
Et finalement, vous l’avez rencontré ?
 
Florin Niculescu : Lorsque je suis arrivé à Paris à la Gare de l’Est, je ne parlais pas le français, je ne connaissais personne, mon visa de touriste n’était valable que pour un mois. Mais, effectivement, en 1994, j’ai été présenté à Grappelli. Il donnait un concert au festival de jazz de Versailles. Je l’ai côtoyé un peu, après. Ce qu’il m’a dit, c’est « Florin, il faut que vous jouiez ». C’est tout …
 
En vingt ans, vous avez joué avec tous les grands noms du jazz manouche. Y en a-t-il qui vous ont marqué plus que d’autres ? Qui vous ont enseigné plus de choses que les autres ?
 
Florin Niculescu : Ce sont des gens qui ont énormément de talent. Ils sont pleinement investis dans ce qu’ils font. Ils croient à fond à leur musique. J’ai rencontré Boulou et Elios Ferré, puis Romane, Bireli Lagrène, Christian Escoudé, Angelo Debarre, … J’ai formé avec Romane et Babik le New Quintette du Hot Club de France. Tous ont une force extraordinaire et la naïveté de croire en leur musique. Ils ont raison : c’est la musique la plus forte, la plus extraordinaire qu’il y a sur terre. Avec une musique pareille, on peut voler de toutes ses ailes …
 
En France, on appelle leur musique le « jazz manouche ». Que pensez-vous de cette appelation ?
 
Florin Niculescu : Ca vient du fait que Django était manouche, tsigane, … « Manouche », ça veut dire « un homme fort ». Mais Django jouait du jazz, de façon très personnelle, avec liberté et beaucoup de conviction. Ses producteurs ont marqué « jazz manouche » sur ses créations mais ce n’est qu’une marque. Pour moi, le message de Django et de Grappelli, c’est « Soyez vous-même, continuez à avancer dans votre musique ». 
 
Vous fréquentez beaucoup de tsiganes français. Vous même, vous êtes d’une famille de tsiganes roumains. Quelle est la différence ?
 
Florin Niculescu : J’essaie de me placer en dehors de ces débats … Je me suis renseigné : notre peuple est venu d’Inde. Après, on s’est installé dans différents pays. On a adopté la culture de ces pays. Mais, pour moi, il y a peu de différences : il y a des mots qu’un Espagnol, un Italien, un Français ou un Roumain comprendront. Les attitudes se ressemblent : la façon de parler, de manger, de voir les choses, … Ce peuple est pour moi est un grand peuple. Il est dommage qu’on n’ait pas de pays mais c’est comme ça …
 
Comment avez-vous réagi aux destructions de campement qui ont eu lieu en France début août ?
 
Florin Niculescu : C’est politique. Ce sont des intérêts politiques : ils ont besoin de diviser. C’est tombé sur les Roms roumains. C’est vrai que les Roms roumains ont une mauvaise image depuis la mort de Ceaucescu, quand ils sont partis dans une sorte d’exode européen. On parle de vols. Mais il faut s’intéresser aux gitans qui font aussi le bien … La criminalité des Roms est trop mise en avant pour être vraie. Ils ont besoin de ce montage politique. Les gens qui ne connaissent pas la situation, quand ils rencontrent la communauté, découvrent qu’elle est faite d’hommes et de femmes qui veulent travailler, rester tranquilles, … Tous les peuples sont constitués de gens bons et mauvais. Il faut mieux comprendre les problèmes des Roms. Les expulser ne résoudra pas leurs problèmes. Quand on nous dit que la France est le pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, on se pose des questions … 
 
 
Propos recueillis par François Mauger
 
 
Et aussi sur le web :
- le site du théâtre de Suresnes
- le site de Florin Niculescu
 
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