Festival Détours du Monde : "Nous sommes fiers de jouer un rôle de service public"

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Musique - Actualité

Et si, au lieu d'économie des festivals et d'émergence des artistes, on parlait de liberté et de service public ? Petite introduction à la philosophie qui se pratique tous les étés à l'ombre de la tour de l'ancien château de Chanac ...

Festival Détours du Monde : "Nous sommes fiers de jouer un rôle de service publi

Dans la famille "programmateur de festival", je demande le poète ... Florian Olivères, le responsable du festival Détours du Monde, a pris un malin plaisir à détourner notre questionnaire. Nous voulions son avis sur l'évolution des festivals d'été ? En répondant à côté, il nous oblige à relire nos questions, à reconsidérer leur utilitarisme. Au passage, il nous glisse que d'autres valeurs - certes moins quantifiables, mais pas moins fiables - sont possibles. Petite introduction à la philosophie qui se pratique tous les étés à l'ombre de la tour de l'ancien château de Chanac, au pied du causse de Sauveterre ...

 
 
Trouvez-vous qu'il est aujourd'hui … plus facile ou moins facile … à un festival de programmer des talents émergents ?
 
Florian Olivères : Peu importe, à la limite. Peu importe que nos « ressourcements » se nourrissent de talents émergents ou confirmés, de philosophies anciennes ou récentes, venues du nord ou du sud, d’Orient ou d’Occident, l’essentiel, c’est que, par l’effet de leurs rencontres, elles puissent nourrir notre rapport au monde. Et que par l’effet de cet échange, elles laissent émerger une diversité à la fois exigeante et riche de pensées, de conceptions sociales, de regards portés sur le monde et sur nous-même, « voyageur » en mouvement, que nous sommes, dans ce monde qui tourne… Ne soyons ni compartimentés, ni avares.
 
Avez-vous observé une inflation de certains cachets ?
 
Florian Olivères : Comme dit souvent un ami apiculteur, « ce n’est que de la musique ! ». Cependant, dans le contexte de la société contemporaine, si la culture n’est pas indispensable à la survie, elle n’en est pas moins devenue une source de profit considérable et un enjeu important dans la globalisation ou mondialisation. La production marchandisable est donc sujette à transaction, spéculation et concurrence économique.
L’inflation de certains cachets est certes réelle mais ne nous a jamais concernée et je ne souhaite pas que cela concerne un jour Détours du Monde ! Nous avons un budget artistique raisonnable, qui permet de rémunérer toutes les équipes artistiques, et refusons de rentrer dans la spéculation et la concurrence économique. J’espère encore pouvoir faire confiance à l’humain, aux artistes et à leur entourage. Une certaine moralisation éthique de la profession devrait être une priorité, afin d’imaginer un chemin durable.
 

Osaka Monaurail, un groupe de funk japonais programmé cette année
 
Dans quelle mesure est-il encore possible de proposer une programmation qui se distingue des autres ?
 
Florian Olivères : La sphère tangible de notre programmation artistique est d’entrevoir les possibilités de nouveaux rapports où la fatalité n'a plus de place. C'est prendre à rebrousse-poil le processus actuel de délitement pour y restituer la place de l'homme, de la culture, de la spiritualité, échapper au tout économique et retrouver la liberté de l'esprit… Définir ses choix, savoir écouter, regarder, donner la parole, c’est ce à quoi j’aspire avec Détours du Monde. Nous avons défini cette ligne artistique singulière dès le début du projet, et nous essayons de nous y tenir depuis neuf ans. Pour moi, une programmation doit coller à un projet artistique clair d’un festival et c’est cela qui lui donnera sa singularité.
 
Moteur ou mouton ? Comment voyez-vous le public, comme un peuple d'aventuriers prêts à vous suivre dans vos expérimentations ou comme un groupe de consommateurs à la recherche d'une bonne affaire sans risque ?
 
Florian Olivères : Je ne me suis jamais posé sincèrement la question du « public »… Peut-être parce que j’ai l’impression d’émaner du « public », ou peut-être parce que j’ai horreur de ce mot, qui définit seulement une sommes d’individus… C’est peut-être pour cela que j’utilise souvent le mot « civilisation » pour parler d’un groupe d’individus qui possède la même « culture »… J’ai comme phrase de prédilection « Il faut donner aux citoyens la possibilité de découvrir ce que créent les artistes, et non pas demander aux artistes de fabriquer ce qui serait du goût du citoyen ». Pour moi, les artistes doivent avoir un message (même s'il peut-être parfois universel, mais pas que…) et l’humain doit pouvoir le ressentir, l’écouter, le critiquer, prendre exemple…
Il est urgent de définir la culture comme étant tout ce qui concerne les potentialités et les actes humains, qu’ils s’adressent à la subjectivité, au monde des abstractions ou à la sphère tangible de notre existence. Il est temps que l’éducation prenne en compte cette nécessité pour ne produire ni des intellectuels infirmes ni des manuels souvent considérés comme des indigents de l’esprit. Je pense que « la culture doit être libérée des ghettos et de l’arbitraire de l’élitisme culturel ».
 
Bénéficiez-vous du soutien de pouvoirs publics et est-ce, selon vous, un atout ou un danger ?
 
 Florian Olivères : Toujours avec transparence et loin du populisme culturel actuel, nous espérons encore et toujours favoriser la culture pour tous. Bien sûr, nous sommes soutenus par les pouvoirs publics. Leur implication nous permet de proposer une programmation de qualité à des tarifs accessibles au plus grand nombre. Nous sommes fiers de jouer ce rôle-là de « service public ». Ce n’est pas un danger quand on se tient à la définition de ses choix.
 
Une question plus personnelle : parmi les artistes émergents que vous programmez, lequel souhaiteriez-vous le plus voir percer ?
 
Florian Olivères : Encore cette année, Détours du Monde produit une nouvelle création et donc développe un lieu de « fabrique et de développement des musiques du monde ». Au centre du projet de résidence de création, nous travaillons cette année avec quatre artistes s’identifiant sous le nom de « Safar » : Imed Alibi (percussions), Zied Zouari (violon), Stéphane Puech (programmation, clavier) et Ze Luis Nascimento (percussions). C’est une rencontre originale mêlant sons de la méditerranée et artistes polyvalents. Pour la création à Chanac, Safar invitera Emel Mathlouthi.
Nous travaillons en profondeur auprès des artistes, chaque année, pour que les créations que nous insufflons, mis à part l’intérêt artistique, trouvent leur public. En 2011, nous avions produit la création Fangnawa Experience, issue de la collaboration de Fanga et du Maâlem Abdallah Guinéa. Suite à leur création à Chanac, ils se sont notamment produits lors de concerts au festival Convivencia, Festival de Thau à Mèze, Festival de Tlemcen en Algérie…  C’est donc avec fierté que nous accompagnerons encore en 2012 cette création dans la production d’un album qui devrait sortir en septembre 2012.
Je crois que les festivals devraient avoir pour mission principale le soutien et l’accompagnement des projets d’artistes par le biais de coproduction, de diffusion ou par la mise en réseau avec d’autres structures partenaires nationales et régionales. Pour moi, c’est une mission vitale, dont dépend la vitalité de la diversité culturelle. Nous pouvons être des véritables accélérateurs de carrière et un poumon au cœur de la musique du monde.
 
 
Fangnawa, filmé par Mondomix
 
Propos recueillis par François Mauger
 
Et aussi sur le web :
- le site de Détours du Monde

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