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Exposition : « Enluminures en terre d’Islam »
La figuration a-t-elle sa place dans le monde musulman ? C’est tout l’enjeu d’« Enluminures en terre d’Islam », installée jusqu’au 25 septembre 2011 à la BNF. Entretien avec Annie Vernay-Nouri, commissaire de l’exposition.
Jusqu’au 25 septembre 2011, la Bibliothèque Nationale de France (BNF) présente une remarquable exposition, « Enluminures en terre D’Islam ». D’un bout à l’autre, quatre-vingts précieux manuscrits persans, arabes et turcs tentent d’illustrer les contradictions et les paradoxes que le monde musulman entretient avec l’image, au fil des époques.
La figuration a-t-elle sa place dans l’art islamique ? Voilà tout l’enjeu de cette habile rétrospective qui entremêlent corans, chroniques historiques, textes d’astrologie, de zoologie ou de pharmacopée, dans un parcours bariolé de nombreux mystères. Parallèlement, une exposition virtuelle permet un accès libre et gratuit à tous ces manuscrits, spécialement numérisés dans la bibliothèque numérique de la BNF, « Gallica ».
Entretien avec Annie Vernay-Nouri, conservatrice au département des Manuscrits…
Quels sont les enjeux d’une telle rétrospective ?
Annie Vernay-Nouri : « Le but a été d’essayer de répondre, à travers quatre-vingts prestigieux manuscrits arabes, persans et turcs, à la problématique de l’image en Islam. Le paradoxe existe dans cet art que l’on dit pourtant sans représentations figuratives, sans représentations d’êtres animés. On a beaucoup parlé de cela au moment de la destruction des buddhas de Bâmiyân, ou pendant l’affaire des caricatures de Mahomet. Il fallait expliquer grâce à la très belle collection de la BNF comment la question de l’image était appréhendée dans le monde arabe. »
Le but était également de numériser plus de 300 manuscrits, dont les 80 de l’exposition, qui sont tous consultables gratuitement sur le site de la BNF...
Annie Vernay-Nouri : « Effectivement. Ce travail colossal de numérisation a permis de mettre en ligne tous ces fabuleux manuscrits. Ils sont désormais disponibles sur la base numérique « Gallica », accessible gratuitement sur internet. Ceci permet de pouvoir voir l’exposition de chez soi et de consulter dans leur intégralité ces précieux livres. C’est assez extraordinaire et inédit. Cette mise en ligne a également donné lieu à la création d’une visite virtuelle, où l’on retrouve tous les visuels qui sont dans l’exposition, avec différents textes du catalogue et des commentaires audio. »
C’est important pour la BNF de se mettre à l’ère numérique ?
Annie Vernay-Nouri : « Absolument ! « Gallica » existe depuis plusieurs années et donne un accès à un très grand nombre de livres imprimés. Notre volonté est à la fois de donner aux spécialistes la possibilité de consulter le patrimoine de la BNF, mais également au grand public de pouvoir puiser dans ce savoir inestimable. Par le biais des expositions virtuelles, on peut ainsi proposer un véritable parcours didactique en décortiquant, autant dans le fond que dans la forme, l’exposition. »
Peut-on dire que c’est ici que se trouve l’avenir des expositions ?
Annie Vernay-Nouri : « Oui, c’est ce que l’on peut appeler le double accès. D’un coté, internet offre la possibilité de consulter sur le long terme tous ces manuscrits, et ce dans le monde entier. Mais le fait de découvrir ces enluminures de son propre œil est toujours plus agréable. Le numérique ne pourra jamais donner autant de sensations que la réalité ! Seulement voilà, ces manuscrits sont terriblement fragiles précieux et ne peuvent pas être exposé plus de trois mois consécutifs. D’ailleurs, après cette rétrospective, ils ne seront rangés durant trois ans, afin de les protéger de l’humidité et des éclairages. Mais ils seront toujours disponibles sur notre site, et c’est en cela qu’internet peut devenir l’avenir des expositions… »
Une représentation du prophète Mahomet (à droite)
Est-ce que ces œuvres peuvent encore aujourd’hui créer des polémiques ?
Annie Vernay-Nouri : « Oui, mais cela a toujours été plus ou moins le cas. Dans certains manuscrits de l’époque, comme dans celui des chroniques historiques présenté dans cette exposition, on pouvait même jusqu’à aller effacer les visages d’hommes et d’animaux qui étaient représentés…
Aujourd’hui, certains courants de l’Islam sont complètement opposés à la représentation d’êtres humains et a fortiori de celle de Mahomet. C’est ce que l’on a entendu avec l’affaire des caricatures, où l’on nous a affirmé qu’il était impossible de représenter le prophète et que c’était interdit par le Coran. Or, ce n’est pas du tout le cas ! Le Coran dit finalement très peu de choses sur cela… »
Vous dites que la représentation du prophète était interdite par l’Islam. Mais dans cette exposition on peut découvrir un récit illustré de Mahomet. N’est-ce pas contradictoire ?
Annie Vernay-Nouri : « En fait, il faut se rendre compte que la représentation de Mohamed était tout à fait licite et permise dans certains contextes du monde islamiste, à certaines époques. Cela n’a pas été le cas partout, particulièrement dans le monde arabe, où l’on n’a jamais représenté le prophète. Par contre, en Iran ou en Turquie, il était tout à fait possible dans un certain type d’ouvrages de le représenter sans que cela soit choquant pour la communauté musulmane, puisque cela a été produit par des artistes islamiques. »
Alors, d’où viennent tous ces préjugés ?
Annie Vernay-Nouri : « Le problème de la représentation des êtres animés a été discuté en Islam, avec différentes appréciations des théologiens. Certains pensaient que c’était la représentation des êtres vivants qui était interdite dans les livres religieux. L’autre vision était l’opposition catégorique sur le fait de représenter un homme ou une femme sur tous les supports artistiques. Les deux parties de cette exposition, avec l’absence et la présence des figurations dans les textes du monde arabes, affirment cet étrange paradoxe et attestent de la richesse culturelle qui existe en terre d’Islam… »
Propos recueillis par Julien Bouisset
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