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Erwan Keravec : "La cornemuse est un instrument universel"
Submitted by françois mauger on mer, 09/26/2012 - 14:37
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Musique - Interview
En musique, il n’y a plus rien à inventer ? Pas à en croire Erwan Keravec, un joueur de cornemuse qui tire de son instrument des notes qui bourdonnent et bégaient, inouïes jusqu'ici. A l’occasion d’un concert au Théâtre de la Ville en duo avec le Basque Beñat Achiary, le Breton nous a expliqué sa démarche …
En musique, il n’y a plus rien à inventer ? Tout a déjà été tenté, joué ? Erwan Keravec dément follement, en s’appuyant sur l’un des plus anciens instruments qu’ait adopté l’humanité : la cornemuse. De la sienne, il tire des notes qui bourdonnent et bégaient, si nombreuses et si véloces qu’elles échappent à toute classification. A l’occasion d’un concert en duo avec le Basque Beñat Achiary, le Breton nous a expliqué sa démarche …
Lorsque vous avez rencontré l'Arfi, vous jouiez dans le bagad de Lokoal-Mendon depuis votre enfance. Cette formation vous avait-elle préparé à improviser avec des musiciens de jazz ?
Erwan Keravec :Le bagad est un orchestre avec des pupitres de bombardes, de cornemuses et de percussions. Comme l'orchestre classique, le bagad perfectionne la mise à place, à l'ornement près. L'improvisation n'est donc pas de rigueur. Par contre, les musiciens du bagad Lokoal-Mendon poussaient les plus jeunes à la pratique du "couple", duo traditionnel biniou-bombarde. Mon frère, Guénolé, et moi avons très jeunes joué cette forme en duo où l'écriture laisse la place à l'oralité et la variation y est très importante. Même si, ce n'est pas encore de l'improvisation, c'est déjà une forme très impliquante pour le musicien. On quitte la place de l'interprète.
Les frères Keravec
C'est avant tout les musiciens de l'Arfi qui m'ont mis dans une situation où l'improvisation est une évidence. Improviser entre Jean-Paul Autin et Jean-Luc Cappozzo est quelque chose de simple, partir en tournée avec Baron Samedi sans avoir répété tombe sous le sens. Ils ont tellement l'habitude de l'improvisation et des rencontres musicales que, sur le moment, on ne se pose pas de question, on joue.
Vous avez ensuite tourné avec l'Arfi. Etes-vous le premier joueur de cornemuse à avoir joué du free jazz ?
Erwan Keravec :Dans les années 70, Albert Ayler, une des grandes figures du free jazz, a joué de la cornemuse sur quelques disques dont Music is the healing force of the Universe. Sur le premier titre de ce disque, le quartet de Ayler joue "free" et Ayler vient y poser une cornemuse mélodique. Le choix de la cornemuse fait que, malgré la puissance et la densité sonore du quartet, on entend clairement le "chant". En Bretagne, à la même époque, il y avait le Free Intercommunale de François Tusques avec entre autres, Jean-Louis Le Vallegant. Toujours à la même époque, à New York, il y a eu les différentes expériences de Yoshida Wada, avec Lament for the rise and the fall of the elephantine crocodile, autour d'une cornemuse multi-phonique.
Je ne crois pas jouer du free jazz, même si c'est une musique que j'affectionne. Je n'ai pas connu cette période et je crois que c'est difficile d'en prendre la musique sans en avoir vécu le contexte. C'est une musique de revendication. Par contre, l'écoute de cette musique est une manière d'appréhender la densité sonore comme pouvait le faire Ayler. Là, je trouve quelque chose qui me rappelle le couple traditionnel avec ce son compact et puissant.
Après la fin de cette collaboration, vous n'êtes pas retourné vers les musiques traditionnelles bretonnes, auxquelles vous auriez pu apporter de nouvelles couleurs, comme beaucoup d'autres musiciens le font actuellement. Vous vous êtes au contraire tourné vers la musique contemporaine. Pourquoi ce choix ?
Erwan Keravec : En fait, je n'ai jamais quitté la musique traditionnelle, j'ai toujours joué avec mon frère en couple en musique à danser. Bien sûr, ce n'est pas le plus gros de mon travail mais les différentes pratiques se nourrissent mutuellement. Le choix de la musique contemporaine s'explique dans une orientation plus générale. J'ai choisi de me consacrer à de nouvelles formes pour la cornemuse.
Les Niou Bardophones
Le premier pas, en 2000, a été les Niou Bardophones avec Ronan Le Gouriérec, Jean-Marie Nivaigne et Guénolé. En 2013, nous allons créer Sages comme des Fous, le troisième programme de ce groupe. Puis, j'ai voulu affirmer plus encore une orientation personnelle en enregistrant Urban Pipes en 2007. L'intention de ce disque était de montrer que la cornemuse est un instrument universel. C’est à dire imaginer une musique pour cornemuse solo qui n’évoque pas son origine culturelle. Ou encore et surtout, imaginer une musique qui ne soit que de la musique, qu’elle n’ait aucune autre fonction que celle d’être écoutée. Urban Pipes, c’est aussi une modification des modes de jeux traditionnels, un travail sur l’utilisation sonore de la cornemuse et son étrangeté harmonique, quittant la pratique strictement mélodique. Depuis, j'ai admis qu'il m'est très difficile de mettre ma culture de coté, il faut plutôt s'en servir. C'est dans cet état d'esprit que j'ai entrepris Urban Pipes II, en 2010, en invitant Beñat Achiary et Guénolé.
Malgré tout, j'ai toujours envie d'entendre une musique pour cornemuse "déculturée", par curiosité... La musique contemporaine m'a semblé être l'endroit où chercher. J'étais néophyte de cette musique, j'ai alors commencé une écoute attentive et curieuse pour essayer de m'y retrouver. Puis, les choses se passent de la même façon : je découvre une musique qui me plaît, je donne Urban Pipes à son compositeur et après, on voit si on a envie de tenter quelque chose ! Au delà de la musique que nous avons créée, ce travail avec les compositeurs modifie mon rapport à la musique. La pensée de chacun d'entre eux est souvent complexe et leur regard sur l'instrument très différent du mien. D'une certaine façon, j'ai touché l'intention d'Urban Pipes en modifiant d'abord ma culture pour maintenant créer cette musique.
Qu'avez-vous retrouvé dans la démarche de Beñat Achiary qui vous a parlé ?
Erwan Keravec : Au début de mon travail sur l'improvisation, je ne connaissais pas d'expérience issue des musiques traditionnelles. Par ignorance, je me sentais isolé. C'est à cette époque que j'ai découvert la musique de Beñat, j'ai compris beaucoup de choses en l'écoutant et surtout la nécessité d'un engagement. Beñat arrive à multiplier les rencontres dans des pratiques très différentes et à rester lui-même. Beñat dirait surement : "rester centré et ouvert".
Aujourd'hui, je joue avec Beñat. Nous sommes, tous les deux, issus de la pratique de musique traditionnelle mais ensemble nous ne jouons pas de répertoire. La musique traditionnelle est là, bien sûr, comme quelque chose qui nous constitue. Nous ne préparons pas de musique, nous l'imaginons sur l'instant. C'est dans la discussion que Beñat et moi échangeons, c'est avant tout humain, la musique suit.
Le chanteur basque en solo, lors du festival d'Uzeste
Quelle est la prochaine étape de votre exploration des possibilités de votre instrument ?
Erwan Keravec :Le duo avec Beñat m'a fait découvrir le rapport étrange qu'il peut y avoir entre la voix et la cornemuse. J'ai envie de pousser dans cette voie mais en musique écrite.
Grâce au Théâtre de Cornouaille, j'ai pu solliciter 4 compositeurs (Oscar Bianchi, Oscar Strasnoy, José Manuel Lopez Lopez et Franck Bédrossian) afin qu'ils écrivent pour un trio atypique (Donatienne Michel-Dansac, soprano, Vincent Bouchot, baryton, et ma cornemuse).
Je compose, joue et improvise régulièrement pour la danse contemporaine de Boris Chamatz ou Daniel Linehan. Je viens de la pratique d'une musique fonctionnelle essentiellement pour la danse et je me retrouve à jouer une musique non-fonctionnelle avec des danseurs…
Alain Mahé et moi travaillons plusieurs pièces sur la modification du son de la cornemuse par l'électronique. Quand j'étais adolescent, j'allais souvent à l'atelier de Jorj Botuha, luthier et sonneur de bombarde. La première chose que Jorj m'a transmis est que la musique, avant le répertoire, commence par le travail du son de l'instrument. Avec Alain Mahé, nous partons de la modification du son pour créer la musique, une manière d'appliquer à la lettre les leçons de Jorj !
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